Comment faire avancer concrètement l’égalité femmes-hommes ? L’association Batik International mène des projets pour l’émancipation réelle des femmes en France, dans le bassin méditerranéen et en Asie du Sud-Est.

 

Photo © Batik International
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Comment agir concrètement pour faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes ? Les réponses de Sarahi Gutierrez, responsable des programmes de l’association Batik International, créée en 1998 pour améliorer le pouvoir de décision et d’action des personnes en situation de vulnérabilité, et notamment des femmes, en France, sur la rive sud de la Méditerranée et en Asie du Sud-Est.

Batik International travaille beaucoup sur la rive sud de la Méditerranée. Quelles est la situation là-bas en matière d’égalité de genre ?

Au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Égypte, dans les zones urbaines, périurbaines ou rurales, les femmes rencontrent des problématiques d’accès aux services publics, à l’emploi et à la mobilité.

Au Caire, nous travaillons dans un quartier « non planifié », El-Marg, regroupant 2 millions de personnes et dépourvu de services publics de base (réseau d’eau et d’assainissement, écoles, centres de santé, etc.). Il y a plusieurs années, des acteurs locaux nous ont interpellés, faisant le constat de discriminations et de violences à l’égard des femmes dans ce quartier. En regardant de près les statistiques, nous avons pu alors constater un phénomène inquiétant d’inégalités croissantes entre les femmes et les hommes sur la rive sud de la Méditerranée.

 

De quelles statistiques disposez-vous sur l’égalité femmes-hommes ?

Nous travaillons avec le Global Gender Gap du Forum économique mondial, qui met en évidence une dégradation de la situation des femmes en termes d’accès à l’éducation et à l’activité économique.

Nous nous appuyons aussi sur l’étude faite en 2014 par l’Agence française de développement (AFD) sur l’accès et le maintien des femmes à l’emploi en Tunisie, au Maroc et en Turquie. Ce document indique de faibles taux d’activité pour les femmes dans ces pays (entre 24 % et 26 % en 2012), sans que l’on puisse expliquer ce phénomène par les seuls facteurs religieux ou culturels, puisque des pays musulmans comme l’Indonésie ou le Tchad affichent une plus forte participation des femmes sur le marché du travail. Beaucoup de facteurs entrent en jeu, par exemple les structures sociales et économiques, les infrastructures disponibles (en termes de mobilité ou de garde d’enfant et d’éducation), les représentations sociales, le niveau d’accès à l’information, etc.

Votre approche de l’émancipation des femmes est-elle centrée sur leur activité économique ?

Oui, elle l’était au départ, car nous pensions que l’accès des femmes à un revenu allait leur permettre d’améliorer leurs conditions de vie. Toutefois, l’expérience nous a montré qu’il n’y a pas de relation directe entre émancipation économique et émancipation sociale.

Nous avons remarqué par exemple que les femmes actives professionnellement n’exerçaient pas forcément plus de responsabilités, dans la prise de décision ou la gestion du budget, au sein de leur famille. Certaines femmes dédiaient leurs revenus à la consommation, la scolarité de leurs enfants, l’habitat et les soins de santé – notamment en Égypte où les services de base sont défaillants. Ce qui pouvait provoquer des situations de désengagement des maris au sein des foyers ou au contraire d’accaparement du revenu de leur femme (pour pouvoir contrôler la gestion du budget), ces derniers cas pouvant aboutir à des violences domestiques. Une autre difficulté observée était celle des « doubles journées » : les femmes assumaient, en plus de la gestion de leur activité économique, les tâches domestiques dans leurs foyers.

 

Comment avez-vous ajusté vos projets d’accompagnement des femmes ?

Avec nos partenaires locaux, nous avons décidé de travailler sur les représentations sociales : notre accompagnement se base sur le renforcement de la confiance en soi, il s’agit de faire prendre conscience aux femmes des ressources internes (compétences, réseau, etc.) et externes (formations, conseil, etc.) et de leur capacité à aller les mobiliser dans leurs parcours. Nos actions consistent à rassurer les femmes et à faire en sorte qu’elles arrêtent de se mettre elles-mêmes trop de barrières, en pensant qu’elles n’ont pas le temps ou qu’une petite entreprise est trop complexe à gérer. Des ateliers complémentaires sur les « compétences de vie » leur sont proposés pour développer leurs capacités à communiquer, à négocier et diriger. De même, nous encourageons les femmes à chercher des opportunités dans des filières considérées comme masculines, comme le BTP ou l’informatique.


Nous avons recueilli des témoignages de femmes qui, pour s’insérer et se faire respecter, disaient être obligées de se comporter comme des hommes, en se montrant dures et sans permettre la moindre familiarité. Ces remarques nous ont bien montré que la question du genre relève d’un problème social : les hommes sont concernés aussi dans les rôles sociaux qui leur sont assignés, en tant que chefs de famille, pourvoyeurs de revenus et dépositaires de l’autorité.

Ainsi, nous avons fait évoluer plus largement nos pratiques pour favoriser une émancipation réelle des femmes en prenant également en compte le poids des représentations sociales et des résistances dans leur environnement. L’entourage familial et les acteurs économiques sont des acteurs clés pour garantir l’accès des femmes à des ressources indispensables (prêts, information sur les services publics, formation, etc.) à leur insertion professionnelle.

Aujourd’hui, les programmes de Batik International pour l’égalité femmes-hommes concernent tout le monde, en se basant sur la sensibilisation comme un outil essentiel dans le processus de changement social.

 

Quelles leçons avez-vous tirées de ces expériences ?

Il ne faut pas négliger un travail de fond sur les changements des représentations et des pratiques dans les sphères publiques comme privées. Très concrètement, cela passe par la déconstruction des rôles sociaux et par l’information des femmes sur leurs droits pour qu’elles puissent les faire valoir.


Les actions de sensibilisation inclusives sont aussi nécessaires, pour intégrer les hommes dans les projets visant à émanciper les femmes. On ne peut pas arriver et parler tout de suite du genre dans certains pays, il faut plutôt inviter les frères à accompagner leurs sœurs dans les programmes de formation, pour les sensibiliser eux aussi. Nous nouons également des partenariats avec des associations locales pour diversifier les services d’accompagnement des femmes et valorisons les exemples concrets donnés par des femmes « leaders », qui ont réussi dans leurs entreprises et parfois gagné des prix.

Enfin, il paraît indispensable de renforcer les capacités de nos partenaires locaux, car leur adhésion aux questions de genre n’est pas toujours spontanée. La question revient souvent : « Pourquoi la femme doit-elle travailler si son mari est actif ? » Nous tentons de rendre les inégalités plus visibles et de mettre en valeur les exemples de succès, par l’échange des expériences entre pairs. Nous ne parlons pas directement du genre, mais abordons la question par exemple par le biais économique, de manière à inciter des questionnements sur la représentation des femmes dans certains secteurs ou dans les postes de décision, par exemple dans les coopératives.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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