A Dakar, la seconde édition des Ateliers de la pensée s’est poursuivie avec des panels sur des thèmes foisonnants, intitulés « Décolonialité et circulation des savoirs » et « Population, mobilité, migrations ».

Les Ateliers de la pensée ont abordé le 2 novembre, devant un parterre toujours aussi comble, de grandes questions transversales. Ebrima Sall, sociologue gambien et secrétaire exécutif sortant du laboratoire de recherches Codesria (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique), a posé en termes critiques le débat sur la « décolonialité ».

 

La post-colonie, anachronique ou plus actuelle que jamais ?

Ce débat se heurte de plus en plus à ses propres limites, a-t-il rappelé, puisqu’il se définit par opposition à l’époque coloniale et son principal maître d’oeuvre, l’Occident : « Penser décolonial, c’est penser toujours dans les termes de l’Occident, alors que cette aire géopolitique s’étend désormais jusqu’à l’Est, puisque l’Asie a repris le même modèle de développement. S’il est question de nous libérer de la domination de l’Ouest, que faire des interventions chinoises sur le continent ?  Les débats sur la décolonialité ne sont pas seulement sur le passé mais sur les formes actuelles de domination, le néo-libéralisme. Quoi qu’il en soit, ce qui est perdu dans le débat, c’est son aspect politique : la connaissance que nous produisons pourrait contribuer à la consolidation des relations (et non à l’antagonisme qu’il perpétue, ndlr) et faire partie d’un processus de transformation qui tienne compte des aspirations globales à la liberté ».

Loin de voir dans la pensée « décoloniale » ou « anti-coloniale » une posture désuète, la politologue belgo-rwandaise Olivia Rutazibwa, chercheuse à Portsmouth, a au contraire souligné la persistance d’un « eurocentrisme » dominant. « En Europe, a-t-elle souligné, on parle de la crise des migrants sans se demander où commence l’histoire – comme si elle démarrait au moment où les vies humaines sont perdues en Méditerranée et comme si l’Europe n’avait rien à voir avec cette situation. De même, dans le domaine du développement international, l’expertise commence souvent dans les pays étudiés : on se demande comment lutter contre la corruption en Afrique par exemple, comme si personne en Europe n’était impliqué dans la situation de corruption ».

 

La critique de l’Occident, compatible avec une autocritique africaine 

Lui emboîtant le pas, le chercheur zimbabwéen Sabelo Ndlovu, rattaché à l’Université d’Afrique du Sud (Unisa) à Pretoria, a défini trois différents empires coloniaux : « L’empire physique du contrôle territorial et de la domination directe, qui a provoqué la décolonisation politique ; l’empire commercial et militaire qui n’est pas territorial, et auquel répondent le Plan d’action de Lagos, le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) et le groupe des BRICS ; et le troisième empire, métaphysique celui-là, qui pousse à la décolonisation mentale à laquelle nous travaillons en Afrique du Sud. »

 

Sur la décolonisation du savoir, il s’est interrogé : « Comment rendre l’Europe provinciale et « déprovincialiser » l’Afrique ? Comment déplacer le centre ? Doit-on retirer les philosophes occidentaux du cursus, ou les relire différemment dans une critique décoloniale ? Il faut aller encore plus loin et faire la même chose pour les savoirs « indigènes » ou « endogènes », en ne prenant pas Nkwame Nkrumah ou Steve Biko comme des temples ou des autels, mais en tirant de manière sérieuse ce qui est utile dans leur pensée. » Poussant encore plus loin l’honnêteté intellectuelle, Sabelo Ndlovu a rappelé toute la violence de l’Afrique du Sud, mais aussi la longueur d’avance de l’Afrique anglophone en matière de décolonisation : « Les étudiants nous rappellent parfois que nous les professeurs, devrions être tués (sic), parce que nous transmettons un savoir problématique ! Au lieu de passer notre temps à critiquer Senghor ou Mugabe parce qu’ils sont simplistes, nous devrions commencer par nous-mêmes, et nous critiquer de la même manière que nous critiquons les dirigeants africains ».

 

La question des frontières

Un second panel tout aussi dense a traité des vastes questions des frontières, des circulations et des migrations – un thème central dans la pensée d’Achille Mbembe, historien camerounais basé à Johannesburg. Il a évoqué la révolution démographique en cours en Afrique, qui verra à la fin du siècle le continent compter 40 % de la population mondiale. « Elle va conclure de cette manière le cycle historique qui va de la saignée qu’a été la traite des esclaves du XVIe au XIXe siècle, et finira par récupérer ce qu’elle avait perdu tout au long de ce cycle. »

Les conséquences de cette transition démographique sont d’ores et déjà géopolitiques, a rappelé Achille Mbembe. « L’Europe, les Etats-Unis et le Japon seront habités par des vieillards, alors que les jeunes dans le monde appartiendront à l’Asie et à l’Afrique. D’où le repli identitaire, le retour du nationalisme, un désir viscéral d’entre-soi, la militarisation du désir de protection, une pulsion qui sature nos sociétés. Pour l’Afrique, tout cela représente une énorme menace : être enfermée à la fois du dehors et du dedans. Les Africains, pour qui il est de plus en plus difficile de visiter le monde, mais aussi de circuler à l’intérieur du continent, doivent avoir pour grande priorité de compléter la décolonisation en gérant de façon méthodique l’abolition de leurs propres frontières ».

 

L’Europe interpellée sur sa politique migratoire

Mehdi Alioua, chercheur marocain, s’est distingué avec une réflexion sur les mobilités intra-africaines : « Le migrant est perçu comme un pauvre bougre que la terre a vomi, or ce pauvre bougre participe beaucoup plus qu’on ne le pense à transformer les lieux dans lesquels il s’installe. Leur exil résonne avec celui des Marocains eux-mêmes, ce qui a permis l’émergence d’un mouvement de lutte au Maroc pour les droits des migrants, suivi plus tard de lois qui ont changé et d’une politique de régularisation massive ».

Les débats qui ont suivi ont été vifs. Co-fondateur des Ateliers de la pensée, l’économiste sénégalais Felwine Sarr a reproché à Mehdi Alioua une communication « politiquement correcte », pas assez critique à l’égard des politiques publiques du Maroc. « On ne réussira pas la circulation sans nous poser la question du racisme les yeux dans les yeux. Si nous voulons vider ce contentieux, il faudra débattre sur la manière dont les Noirs sont traités en Afrique du Nord ».

Achille Mbembe, quant à lui, a relancé un lancinant débat sur les contradictions de l’Europe en matière d’aide au développement : « Si l’Europe est si préoccupée par les migrants illégaux qui déferlent, elle peut changer de posture : au lieu de donner 1 milliard d’euros à des dictateurs africains pour encaserner les Noirs dans des camps, qu’elle investisse pour que les Africains ouvrent à chacun d’entre eux un espace colossal en abolissant leur propres frontières. Car le continent est vaste, et il n’y a aucune raison pour que les jeunes Africains trouvent la mort en Méditerranée. Nous sommes déjà trop étrangers partout ailleurs, nous n’avons pas besoin d’être des étrangers chez nous ! »

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda