L’AFD et l’ENS lancent la deuxième saison du MOOC « Transitions énergétiques et écologiques dans les pays du Sud ».  Sarah Marniesse et Gilles Kleitz de l’AFD en profitent pour revenir sur la nécessité de changer nos manières d’apprendre pour mettre en œuvre la transition écologique.

Nous vivons une période exceptionnelle, une période de révolutions sur tous les fronts : révolution épistémologique avec l’émergence de nouveaux paradigmes scientifiques ; révolution technologique, en particulier digitale, qui transforme le quotidien, décuple les énergies, relie les hommes et les projette dans une humanité aux capacités intellectuelles et cognitives augmentées ; révolutions sociétales et économiques qui dessinent de nouveaux rapports au monde, aux autres, à la nature… Nous vivons aussi une période risquée, du fait du poids croissant de l’humanité sur la biosphère. Une période de transitions dont il naîtra le meilleur (un développement inclusif respectueux de la nature) ou le pire (la multiplication et l’amplification des inégalités, des conflits et la destruction de la biosphère). Et c’est aujourd’hui que l’issue se prépare, que ses contours se dessinent. Il y a des solutions, mais à deux conditions au moins : les actionner rapidement et les actionner résolument, sans demi-mesure aucune.

Comment accompagner cet impératif d’agir ? Comment repenser la sensibilisation et la formation aux enjeux et aux défis du dérèglement climatique, alors qu’elles sont aujourd’hui incapables d’engendrer une prise de conscience au service de l’action ? Comment apprendre autrement pour favoriser une action collective résolue au service d’une transition écologique ?

 

Pourquoi il est urgent de mieux accompagner la transition énergétique et écologique

Les différentes analyses issues de la collapsologie (étude de l’effondrement des civilisations) pointent toutes les impasses à courte échéance d’une civilisation mondialisée fondée sur une croissance de la consommation matérielle sans limite. La plus célèbre de ces analyses se trouve dans le rapport Meadows, travail de prospective demandé en 1972 au MIT par le club de Rome et basé sur l’un des premiers modèles informatiques de dynamique des systèmes, World3. Ce modèle non linéaire de 150 équations quantifie les principales boucles de rétroaction à l’œuvre dans le système Terre (démographie, ressources, industrie, emploi, services, pollution, agriculture, usage des sols…) pour analyser les conséquences d’un mode de développement fondé sur la croissance.

« La recherche d’une croissance économique exponentielle ne peut conduire qu’à un dépassement des limites matérielles, suivi d’un effondrement. »
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Les conclusions sont sans appel : même avec des variantes du scénario standard supposant un niveau irréaliste de progrès des technologies vertes sobres et économes (très loin des progrès effectifs), la recherche d’une croissance économique exponentielle ne peut conduire qu’à un dépassement des limites matérielles, suivi d’un effondrement (“overshoot and collapse”). Ainsi, dès 1972, il est clair qu’une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées est impossible.

En 2008, Graham Turner confronte trois des scénarios les plus caractéristiques du rapport Meadows à des données mondiales pour la période 1970-2000. La comparaison est édifiante : le système mondial suit une trajectoire qui n’est pas durable sauf s’il réduit rapidement et de manière substantielle son comportement consomptif tout en accélérant ses progrès technologiques.

 

 

Des simulations menées à l’AFD ont pris en compte le dérèglement climatique, absent de l’analyse de Meadows : elles n’ont fait que confirmer ses conclusions. Elles montrent aussi qu’il est possible d’éviter les catastrophes d’ampleur continentale avec des investissements massifs dans le secteur public, un changement radical d’orientation de nos économies vers des économies décarbonées et un changement de modes de consommation et de production.

Une évolution importante depuis les modèles Meadows est l’emballement du dérèglement climatique et de la dégradation des écosystèmes, qui ne font que renforcer les menaces qui pèsent sur la planète. La responsabilité de l’homme dans ces évolutions est établie depuis 2007, quand les experts du GIEC ont confirmé le rôle des émissions de gaz à effet de serre dans le dérèglement climatique et la gravité des changements en cours[1] : (i) perspective d’augmentation moyenne de 1,8 °C à 4 °C et de hausse du niveau des océans de près de 60 cm d’ici la fin du xxie siècle ; (ii) généralisation de vagues de chaleur et d’épisodes de fortes précipitations.

En novembre 2017, 15 364 scientifiques ont lancé un cri d’alarme dans Le Monde intitulé « Il sera bientôt trop tard ». Comparant la réalité actuelle à la situation de 1992, ces scientifiques font un double constat : l’échec à résoudre les défis environnementaux et leur aggravation. Le nombre d’animaux (les espèces et leurs populations) décroît, les émissions de gaz à effet de serre et les températures augmentent et, alors que l’évolution démographique connaît une croissance de 35 % en 25 ans, l’eau disponible se raréfie et les ressources par habitant ont chuté de moitié en 60 ans. Enfin, les climatologues s’alarment de l’existence de points de bascule, les impacts du réchauffement n’étant pas forcément linéaires et réguliers. Un point de bascule est ce moment où un petit changement supplémentaire finit par générer, du fait de l’enchaînement de causalités multiples, un bouleversement massif pour une région, un écosystème ou même la planète. Plusieurs points de bascule sont d’ores et déjà identifiés et certains seuils pourraient déjà avoir été franchis.

Au regard de l’ampleur du problème que recouvrent les questions énergétiques et écologiques au sens large, nous devons effectuer une véritable conversion par rapport à l’imaginaire politique et social qui est le nôtre depuis Descartes : l’humanité d’un côté et la nature de l’autre, la nature est au service de l’homme, le rapport instrumental de l’homme à la nature. Il nous faut sortir de cette cosmologie ancrée dans notre culture occidentale. Il est urgent de revenir à un autre rapport à la nature, d’être à l’écoute de la réalité des ressources et du fonctionnement de la biosphère. Notre société et ses modèles doivent atterrir sur notre seul territoire, notre planète. Il faut pour cela réorganiser nos sociétés pour les réinsérer dans les capacités de l’écosystème terre.

 

 

Informer et former sur tous les fronts et avec tous les leviers disponibles

Bien sûr, des initiatives naissent un peu partout et se multiplient semblant augurer une autre manière de s’insérer dans le monde. Dans le domaine économique, l’économie des communs, bien sûr, mais aussi l’économie circulaire, le recyclage des déchets, la sobriété, les énergies renouvelables et le renoncement à piller sans vergogne tout ce qui n’est pas renouvelable dans la nature, vont dans ce sens. Sans oublier l’économie symbiotique, passionnante dans sa tentative d’unifier des initiatives qui produisent en régénérant les écosystèmes plutôt qu’en détruisant des ressources.

Mais il faut changer d’échelle. Et pour cela, nous sommes mal partis. Nous n’assistons ni à une mobilisation du capitalisme mondialisé ni à celle des sociétés, qui permettraient de modifier le cours des choses. Chacun d’entre nous le vit et l’expérimente au quotidien : nous connaissons l’issue mais ne pouvons-nous extraire facilement d’un système qui nous conduit à la catastrophe. Les entreprises notamment, dont les 100 plus importantes ont généré par exemple plus de 70 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales en 2017. Elles valorisent excessivement le court terme et une marge de profits qui ne prend pas suffisamment en charge l’entretien de la biosphère et du lien social, faute de cadres de régulation adéquats. La classe dirigeante est, de même, contrainte à des raisonnements à court terme d’équilibre budgétaire, de croissance et de paix sociale, et surévalue le risque des changements sans lesquels les syndromes d’effondrement sont pourtant de plus en plus certains. Les citoyens, qu’ils soient pauvres ou riches, sont projetés massivement dans une recherche existentielle d’accumulation matérielle, seul gage de réussite dans le nouveau modèle de bonne vie aujourd’hui mondialisé, produit autant que source du capitalisme.

Il faut ainsi également s’intéresser de plus près au rôle de notre cerveau pour le prendre en compte dans notre manière d’informer et de former. Les mécanismes universels cérébraux de défense accomplissent un travail de déni, déclenchant des mécanismes de peur, de fuite lorsqu’un danger menace. Comme le dit le philosophe Jean-Pierre Dupuy, « nous ne croyons pas ce que nous savons. » Et même si nous y croyons, l’absence d’expérience sensible au quotidien et la force de l’habitude, du confort et de l’inertie seront susceptibles d’amoindrir nos bonnes résolutions. Pour déclencher des réactions, il faut des propositions concrètes.

Voici donc bien l’urgence : comprendre les enjeux, en particulier le rôle des biais cognitifs, miser sur le collectif et inventer ensemble des voies de sortie qui fassent rêver. Nous devons « considérer le changement climatique comme le défi ultime posé à notre capacité à donner un sens à ce qui nous entoure » (G. Marshall, op. cité).

Un monde complexe nous entoure. Le changement climatique est un problème pernicieux. À la différence des problèmes simples, solubles et qui peuvent être traités selon le traditionnel modèle hypothético-déductif [je comprends le problème, je fais des hypothèses pour le résoudre, je les teste, j’analyse, j’applique], les problèmes complexes doivent être appréhendés dans le cadre d’approches systémiques aux issues incertaines. La manière de les enseigner doit s’adapter à cette complexité.  F. Taddéi le montre brillamment dans son dernier ouvrage Apprendre au xxie siècle. Il est aujourd’hui devenu primordial de « réfléchir ensemble », de mettre en place les fondements d’une société apprenante, capable de comprendre, de trouver des solutions et d’agir sur le monde et, surtout, de donner du sens à ce qu’elle fait. Cette troisième dimension est cruciale,  car elle nous permet de mieux vivre ensemble, d’inventer collectivement des voies de sortie qui ont un sens.

Il faut apprendre à penser et à agir collectivement, à donner collectivement du sens à nos activités et à notre futur. D’où l’importance de développer des formats de co-apprentissage, de partage de savoirs et d’expérience, de recherche collective de sens. Les modes « d’apprendre » dans un monde complexe sont nécessairement différents, fondés sur la construction collective de solutions et de sens. Ils sont à inventer. Nous nous y employons à l’AFD, car nous savons combien le développement durable en dépend, aussi bien à l’échelle de la planète qu’à celle des partenaires et des territoires de notre action

 

Découvrez le MOOC « Transitions énergétiques et écologiques dans les pays du sud », par l’AFD et l’ENS

 

 

 

[1] Au terme de six années de travaux menés par un réseau de 2 500 scientifiques, le GIEC avait établi la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique dans son premier volume de l’édition 2007 du rapport intitulé “Changement climatique 2007 : les bases scientifiques physiques”.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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