54,2% des jeunes d’Afrique du Sud qui ont entre 15 et 24 ans sont sans emploi. Dans un contexte social tendu, Luvuyo Mandela dirige Tyathumzi Advisory, un cabinet de conseil qui travaille à l’émancipation des jeunes sud-africains par l’éducation.

Le taux de chômage des jeunes en Afrique du Sud est le plus élevé d’Afrique avant la Libye et la Mauritanie : 54,2 % des 15-24 ans sans emploi selon des statistiques officielles sud-africaines. Marqueur des inégalités sociales et raciales, le chômage frappe 27,1 % des actifs, mais plus fortement les Noirs (30 %) que les Blancs (7 %). Tendu, le contexte social est marqué depuis septembre par le mouvement « Fees must fall » (les frais d’inscription doivent tomber) et des émeutes dans la plupart des universités du pays. Les étudiants, qui payent entre 35 000 et 50 000 rands par an pour leurs études, revendiquent la gratuité des cours pour tous. Vingt-cinq ans après la fin officielle de l’apartheid en 1991, seulement 25 % d’étudiants noirs y sont inscrits, alors qu’ils sont issus d’une majorité qui représente 80 % de la population.

Entrepreneur social et consultant, l’arrière petit-fils de Nelson Mandela, Luvuyo Mandela, 30 ans, dirige Tyathumzi Advisory, un cabinet qui travaille sur des programmes d’émancipation de la jeunesse sud-africaine et de responsabilité sociétale des organismes (RSO). Il mène aussi des projets dans différents townships, ces quartiers construits pendant l’apartheid pour loger les populations non blanches à l’écart de toutes les villes, même secondaires.


Pourquoi vous intéressez-vous aux questions d’éducation ?

Car l’éducation est notre principal défi en Afrique du Sud et la clé de notre avenir. Comme nous le savons tous, l’Afrique du Sud a été construite pour 10 % de sa population. Depuis les premières élections démocratiques, en 1994, nous nous demandons comment rendre plus d’opportunités accessibles à la majorité des Sud-Africains, qui appartiennent à ce qu’on appelle les « communautés historiquement désavantagées ».

Le manque d’accès et d’ouverture à différentes expériences reste flagrant dans les townships, que d’autres pays appelleraient des ghettos. Notre objectif est de permettre aux jeunes qui y résident d’avoir accès au rêve, de se projeter dans l’avenir, et surtout, de concrétiser leurs projets.

Le peu d’ouverture dont ils disposent se fait sur les mauvais éléments qui sont dominants dans leur communauté. Ils tombent de leur côté, au lieu de poursuivre des opportunités qui pourraient les sortir de cet environnement.

 

 

S’agit-il de les dissuader de devenir des criminels ?

Bien sûr, mais certains de ces jeunes criminels sont très intelligents. On ne leur a pas donné la possibilité d’investir dans leur propre personne. C’est ce dont je traite quand je leur parle : on doit investir dans soi-même, d’abord. Or, c’est ce que l’éducation permet, et c’est ce que nous célébrons dans chaque grand dirigeant. En général, l’idée de suivre un cursus ne leur parle que plus tard dans la vie. Cela ne leur dit rien dans leur jeunesse, ou leur semble très éloigné de toutes les distractions auxquelles ils sont confrontés, alors qu’il faut lire, aller au cinéma, chercher de meilleures opportunités partout.

Un auteur sud-africain, Ntsikelelo Mzibomvu, qui a écrit trois livres sur la jeunesse (Beyond Democracy, Thinking Ghetto Genius et Thinking Ghetto Entrepreneurs), leur parle de leur contexte avec leurs références, de manière pertinente pour eux. Quitter le township n’est pas forcément la première chose à faire, comme on le croit souvent dans la communauté noire lorsqu’on veut réussir, leur explique-t-il. Il leur conseille de faire le contraire et d’investir dans leur propre communauté, à l’instar de l’homme d’affaires Richard Maponya, animé par une vision sur le long terme et qui a par exemple transformé un terrain en construisant une galerie marchande à Soweto, un township situé à 20 km au sud-ouest du centre-ville de Johannesburg.

 

 

Porter le nom de Mandela, est-ce un bon atout pour faire passer ce message ?

Pas forcément ! Mes interlocuteurs s’attendent à ce que je leur serve le discours de mon arrière-grand-père. Je porte ce nom comme une sorte de marque globale qui dispenserait ce discours. Comme si le fils de Michael Jordan venait leur dire qu’ils peuvent améliorer leur vie à travers le basket-ball.

Les jeunes sud-africains peuvent se déconnecter très vite de ce que je dis… Les adultes, eux, sont plus intéressés par mon propos, mais s’attendent bien souvent à ce que les ressources soient faciles d’accès pour moi. Ce qui n’est pas nécessairement le cas ! Porter ce nom représente un atout plus solide à l’international. C’est pourquoi je m’emploie à trouver des partenaires à l’étranger.

 

L’héritage de Nelson Mandela n’est-il pas controversé en Afrique du Sud, surtout dans les townships, qui existent toujours ?

Les élections démocratiques ont eu lieu pour la première fois en Afrique du Sud il y a 22 ans seulement. C’est une réalité. C’est très bien de se demander 22 ans plus tard pourquoi mon arrière-grand-père n’a pas fait plus…

En vérité, il a fait ce qu’il a pu, avec les moyens dont il disposait. Malheureusement, il n’a pas pu pousser son agenda plus loin, parce qu’un nombre important de gens n’était pas à l’aise avec son programme. Le contexte d’une guerre civile qui se profilait à l’horizon (avant l’élection du 27 avril 1994, ndlr) l’a amené à faire des compromis, pour éviter que des gens ne meurent.

C’est toujours facile de montrer le gouvernement du doigt, mais les Sud-Africains eux-mêmes ont-ils fait leur part de travail ? L’Afrique du Sud n’a pas eu de guerre civile, certes, et l’on peut penser que tout va bien, que nous nous entendons bien. Or, quand on se met à converser avec les gens issus de groupes raciaux, culturels et religieux différents, on se rend compte qu’ils ne se comprennent toujours pas. C’est l’une des plus grandes questions à laquelle nous sommes confrontés, aujourd’hui encore.

 

 

La Commission vérité et réconciliation (CVR), lancée en 1995 et qui a rendu son rapport fin 1998, n’a-t-elle pas suffi ?

La CVR a représenté une tentative, dans l’espoir que plus serait fait par la suite. Mais tous les Sud-Africains n’étaient pas conscients du caractère extrêmement violent de l’apartheid et de l’ampleur des dégâts qu’il a provoqués, matériels et psychologiques.

Régulièrement, des incidents à caractère raciste nous rappellent que nous n’avons pas fait assez, contrairement à l’Allemagne, un pays qui a réussi à accepter son histoire et à l’enseigner à toutes ses générations. On ne peut pas suivre des cours d’histoire en Allemagne sans entendre parler de la shoah. L’Afrique du Sud n’a pas fait cela – l’histoire n’est pas une matière obligatoire après un certain niveau au collège. Ce qui ne me paraît pas très sage, si l’on veut s’assurer que les nouvelles générations comprennent pourquoi certains sont si mécontents du fait que leurs conditions de vie aient si peu changé.

J’ajouterai par ailleurs que nos dirigeants, depuis le début, en 1994, sont suivis de près et examinés à la loupe depuis l’étranger. On ne leur pardonne aucune erreur, qui est rapportée de manière amplifiée. Il faut examiner leur bilan avec un peu de recul.


Faites-vous allusion au regard de la presse britannique, qui peut refléter les préjugés de l’ancienne métropole coloniale ?

Beaucoup d’intérêts sont en jeu, et ressortent de temps à autre. C’est important de lire les articles qui paraissent avec du recul, en se posant des questions sur les motivations de ceux qui publient des informations dépeignant l’Afrique du Sud d’une manière négative. Faire de nous des citoyens mieux informés va prendre du temps.

Nous avons hérité du régime de l’apartheid d’une énorme dette, et nous avons dû redresser une économie qui était pensée, faite et entretenue pour nourrir 9 % de la population. La tâche était immense en 1994, d’autant plus que l’éducation n’avait pas été égale pour tous (il a longtemps était interdit aux noirs de faire de longues études dans les facultés sud-africaines). Comment allouer les ressources aux 95 % d’élèves autrefois exclus, sachant que d’autres priorités ont pu voir le jour entre temps ? Le contexte sud-africain doit être considéré avec sérieux.


L’héritage de Steve Biko, leader du Mouvement de la conscience noire (BCM) mort en prison en 1977 est-il une référence pour la jeunesse noire sud-africaine d’aujourd’hui ?

Il est en effet aussi important que celui de Malcolm X ou de Frantz Fanon. L’idée qu’il faut que les jeunes noirs investissent en eux-mêmes reste centrale. Les jeunes noirs sud-africains étaient conçus comme non-Blancs dans le BCM, qui englobait tous les groupes opprimés en leur proposant une définition positive, et non négative. Il voulait mettre l’accent sur les différences d’accès entre différents groupes et sur ce ce qui leur était possible de faire dans le contexte de l’apartheid.

Le dommage sera toujours là, comme dans toute nation ayant connu un conflit. Si nous le racialisons quand nous essayons de le traiter, tout devient très compliqué. Il faut juste que les gens réfléchissent au moyen de mieux redistribuer les richesses en Afrique du Sud, vers les communautés qui étaient activement exclues de l’accès aux ressources. Les gens riches disposent de nombreuses opportunités à partir du moment où ils sont nés. Cet accès ne doit plus relever de la seule naissance et la conscience doit prévaloir d’un droit à un accès général aux mêmes opportunités pour tous.

 

Les mécanismes du racisme ont-ils été démontés chez vous ?

Les dirigeants sud-africains ont cherché à surmonter l’apartheid, mais ont-ils eu le temps de mettre en œuvre leur vision quand ils sont sortis de prison ? C’est un autre débat. Nous avons eu de très belles politiques en Afrique du Sud, mais peu de marge de manœuvre pour les appliquer, en raison de la négociation et des pressions qu’implique l’exercice du pouvoir, comme partout ailleurs dans le monde.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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