Pour Fred Eboko, directeur de recherche à l’IRD et spécialiste des politiques publiques de santé en Afrique, la volonté politique et l’ancrage local des initiatives sont des facteurs clés pour répondre aux enjeux de santé publique en Afrique.

Quel est selon vous l’aspect le plus préoccupant en matière de santé publique en Afrique ?

90 % des enfants qui vivent avec le VIH dans le monde sont africains. Même si bien des questions ayant trait à la santé sont importantes en Afrique, ce chiffre doit nous interroger.  Comme le fait que dans le Sahel, un enfant meure toutes les cinq minutes d’une pathologie évitable et curable comme les maladies diarrhéiques ou la rougeole.

On observe dans plusieurs pays d’Afrique une tendance à mettre en place des mécanismes de couvertures maladie universelle pour que les individus et les ménages aient tous accès aux soins, notamment grâce  à des protocoles d’exemption de paiement pour les populations les plus vulnérables. Je travaille sur Unissahel (Universel solidarité Sahel), un projet qui va dans ce sens. Il concerne quatre pays : le Sénégal, le Mali, le Niger et le Tchad. Ce projet financé par l’AFD comprend une équipe d’une quarantaine de personnes, des experts du Nord comme du Sud. Je coordonne le groupe de travail « Gouvernance » avec Mame-Penda Ba, professeure sénégalaise de l’université de Saint-Louis du Sénégal.

Ce type d’initiatives portées par des bailleurs de fonds sont utiles pour avancer sur le sujet de la couverture maladie universelle, mais il faut bien souligner que le leadership politique à l’échelle nationale est très important. Les politiques les plus efficaces ne sont pas celles qui sont entièrement dictées par les partenaires internationaux, mais bien celles qui sont élaborées sous l’impulsion indispensable des pouvoirs publics nationaux et faites sur mesure, localement, avec tous les partenaires.

L’exemple des bourses de sécurité familiale que le Sénégal attribue aux populations les plus démunies montre que l’État peut être proactif. L’impact de cette politique s’avère intéressant, même si les sommes ne sont pas élevées. Les chefs de ménage peuvent se prendre en charge et utiliser cette aide pour les postes de dépense les plus importants pour la famille. Elle démontre qu’il est erronné de penser que si l’on donne une aide pécuniaire, elle ne sera pas dépensée correctement, et qu’il vaut mieux donner des médicaments ou du riz. Et ce n’est qu’un exemple en matière de reconnaissance de l’intelligence économique des ménages.

 

L’aspect déterminant du leadership local est-il la principale conclusion de vos études ?

On note en effet la persistance de situations catastrophiques dans les pays qui ont peu investi dans la santé publique en Afrique. C’est le cas par exemple du Cameroun, pays qui affiche l’un des taux de mortalité maternelle et infantile les plus forts au monde,alors qu’il n’y a pas véritablement de guerre civile, ni de défaut de ressources publiques. En fait, les programmes de santé n’avancent pas dans ce pays pour des raisons liées à leur mise en œuvre et à la volonté politique qui ne dépend pas que des ressources financières. Le Tchad part de très loin, mais a beaucoup progressé ces quatres dernières années en matière de mortalité maternelle et infantile. Des résultats que l’on n’observe pas au Cameroun qui dispose pourtant de plus de moyens.

 Dans mes travaux, j’ai mis en place un outil qui étudie la présence de tous les partenaires au développement (bailleurs de fonds, coopération technique, ONG, etc.) autour des pouvoirs publics en Afrique. Cela permet de déterminer quel est le facteur le plus décisif pour la mise en œuvre des politiques publiques en matière de santé. Les résultats démontrent que l’acuité d’une politique publique dépend de la volonté et de l’autonomie que se donnent les pouvoirs publics pour la mettre en œuvre. Ce n’est pas nécessairement une question d’argent, mais plutôt de rapport de forces.

 

 

Que pensez-vous des discours prescripteurs sur ce que l’Afrique devrait faire en matière de santé publique ?

Ces discours sont compréhensibles quoiqu’un peu lassants. Leurs résultats sont d’ailleurs souvent paradoxaux, puisqu’ils sont évalués à partir de ce qui a été recommandé de l’extérieur, en passant souvent sous silence des initiatives locales ou des dynamiques nationales originales. Dans la lutte contre le sida, par exemple, certains pays comme le Botswana, l’Ouganda et le Sénégal ont essayé de mettre en œuvre des politiques nationales actives de prévention et de traitement en lien avec les dynamiques épidémiologiques et sociales locales.

L’exemple du Sénégal dans la lutte contre le virus Ebola paraît exemplaire, même s’il est discuté. On a tendance à croire que c’est un coup de chance qu’il n’y ait eu qu’un cas déclaré, un garçon parti de Conakry à Dakar et qui est tombé sur des structures de soin qui existaient. Le fait que ces structures aient été là a tout changé. S’il s’était rendu dans un autre pays, cela aurait été une catastrophe.

 

 

Chaque exemple de réussite montre que les pouvoirs publics représentent un pôle essentiel d’action. Il faut pouvoir compter sur des politiques publiques et des gouvernants qui rendent des comptes à leurs électeurs et administrés Il est essentiel à mon sens de tout faire pour renforcer les pouvoirs publics et faire respecter les droits humains et le droit à la vie. Le retour de l’État post-ajustement structurel ne doit pas rester provisoire.

 

Vous avez participé en novembre 2017 à la seconde édition des Ateliers de la pensée à Dakar. Qu’en avez-vous retiré ?

Ces ateliers sont la preuve qu’il y a beaucoup de vivacité, de talent et une grande préoccupation pour penser le continent africain dans le monde. La diversité des parcours, des disciplines et des métiers des participants a permis d’aboutir à un grand foisonnement d’idées et de réflexions.

Cette énergie donne à réfléchir sur la force qu’on peut tirer de sa propre vulnérabilité. C’est ce qui m’a frappé en écoutant les personnes qui vivent ou ont grandi hors d’Afrique, et qui ont traité du sort de l’Afrique hors de ses frontières. Ceux qui travaillent ou ont travaillé longtemps sur le continent m’ont semblé au fond plus apaisés sur les questions d’identité. Cela ne remet pas en cause la pertinence des interrogations des diasporas dites afrodescendantes. Elles sont issues d’une faille qui paraît simultanément liée à la situation de l’Afrique et à la représentation que le monde s’en fait. Cela élargit le spectre des origines des préoccupations politiques portées par les Ateliers de la pensée.

 

 

Personnellement, j’aurais pu aborder des problèmes et des pistes de solutions concernant l’Afrique sur ce qu’on appelle aujourd’hui la « santé globale », à savoir le processus par lequel on inscrit les problèmes de santé publique, les chocs épidémiologiques ou les avancées thérapeutiques et institutionnelles dans les agendas internationaux. Les Ateliers sont un espace permettant de débattre de ces sujets, d’autant que les organisateurs étaient parfaitement ouverts aux propositions.

Les Ateliers ont cette année plutôt porté sur la manière dont l’Afrique peut se dire et sur l’importance de déconstruire les discours à son sujet. Mais les questions sociales et politiques de l’Afrique au quotidien dessinent l’un des horizons probables des prochaines éditions. La question que je pourrais ajouter à l’escarcelle des discussions à venir serait par exemple : « Comment expliquer que les enfants africains meurent autant ? » Parce que c’est une question profondément politique qui met en lumière des inégalités structurelles au plan international.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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