Les effets du Covid-19 pourraient faire passer de 14 à 23 millions le nombre de personnes souffrant d’insécurité alimentaire en Afrique de l’Est. Au-delà des réponses d’urgence, cette crise révèle la nécessité de renforcer la résilience des systèmes alimentaires, notamment dans les villes qui sont particulièrement affectées en Afrique.

Marché de Nakasero à Kampala, en Ouganda, le 7 avril 2020. Les restrictions destinées à limiter l'épidémie Covid-19 ont entraîné le ralentissement de l’activité, ou la fermeture de nombreux marchés. Photo : Badru KATUMBA / AFP
Marché de Nakasero à Kampala, en Ouganda, le 7 avril 2020. Les restrictions destinées à limiter l'épidémie Covid-19 ont entraîné le ralentissement de l’activité, ou la fermeture de nombreux marchés. Photo : Badru KATUMBA / AFP

Le système alimentaire d’une ville regroupe la production agricole, la transformation, l’acheminement et la distribution des produits. C’est l’ensemble de cette chaîne qui permet d’assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle des citadin·e·s dans ses quatre dimensions (disponibilité, accès, utilisation et stabilité).

Les ménages d’Afrique subsaharienne consacrent en moyenne 44 % de leurs dépenses au budget alimentaire. Ils ont donc été directement affectés, en particulier dans les villes d’Afrique de l’Est, par les effets sur la chaîne d’approvisionnement des mesures de confinement prises pour faire face à l’épidémie de Covid-19.

 

L’approvisionnement et la distribution alimentaires des villes africaines fortement impactés

La crise a touché les systèmes alimentaires, et plus particulièrement touché l’approvisionnement à l’intérieur des pays et entre les pays du continent. Les difficultés générées par la crise ne proviennent pas de la disponibilité des produits agricoles qui est bien là, ni des échanges commerciaux dans le monde qui se sont globalement maintenus. Elles sont davantage liées aux contraintes imposées notamment au fret portuaire, comme les mesures de mise en quarantaine des équipages au Kenya. Mais également et surtout à des restrictions de déplacement observées à l’intérieur et entre pays voisins. Le transport du fret entre le Kenya et l’Ouganda prend désormais dix jours contre quatre auparavant, ce qui entraîne surcoûts et pertes de produits périssables.

On a ainsi observé une baisse de la fréquence des livraisons de marchandises et une raréfaction des petits transporteurs souvent informels au plus fort des mesures de confinement et de suspension des transports interurbains, au Cameroun par exemple. Les coûts de transport en souffrent encore, avec des conséquences sur le prix des produits sur les marchés locaux.

Les restrictions destinées à limiter la propagation du Covid-19 ont également entraîné des effets sur la distribution, avec la fermeture ou le ralentissement de l’activité de nombreux marchés. Certains pays ont fait purement et simplement le choix de les fermer, comme au Burkina Faso et au Kenya, entraînant la perte des moyens de subsistance des commerçant·e·s et de « petits » transporteurs vulnérables qui exercent pour la plupart dans l’informel.

 

 

Cette décision a eu des conséquences importantes sur l’insécurité alimentaire et nutritionnelle des ménages urbains les plus vulnérables qui n’ont souvent accès qu’aux marchés dits traditionnels pour s’approvisionner. À cela s’ajoute le gaspillage alimentaire au vu des carences de stockage et de chaînes du froid pour les produits périssables.

 

Des réponses d’urgence essentielles pour limiter l’insécurité alimentaire

Les mesures d’urgence sont nombreuses, à la fois au niveau national et à l’échelle des collectivités locales, le plus souvent compétentes sur une partie de la distribution alimentaire (gestion des marchés et cantines scolaires). Les collectivités locales ont ainsi pris des mesures sanitaires dans les marchés : renforcement des mesures d’hygiène classique (distribution de gel hydroalcoolique, dons de masques aux commerçant·e·s au Burkina Faso, désinfections au Cameroun), mise en place d’un système de rotation des commerçant·e·s par jour et horaires pour limiter leur nombre.

D’autres mesures touchent davantage au soutien à l’emploi et à l’économie, comme au Burkina Faso, avec la suspension temporaire ou l’allègement des loyers et droits de place, ou encore la prise en charge publique des factures d’eau, d’électricité, ainsi que les frais de gardiennage.

Par ailleurs, des solutions alternatives – spontanées ou régulées par les autorités – ont été proposées pour maintenir la distribution alimentaire : autorisation temporaire des étals de vente de rue ou devant les habitations des commerçant·e·s, comme cela s’est fait spontanément dans les quartiers précaires de Ouagadougou.

On peut également envisager d’ouvrir de nouveaux lieux de vente dans des espaces publics, tels que des terrains municipaux ou cours d’école mis à disposition. Pour répondre aux besoins alimentaires essentiels des populations vulnérables, des distributions d’aliments de base ont pu aussi être organisées dans les marchés et gares fermés, ou encore dans des points de vente de produits à prix social.

Enfin, des mesures ont dû être prises pour soutenir les autres maillons du système alimentaire : faciliter le stockage par la mise à disposition d’espaces additionnels, maintenir la circulation des marchandises pour garantir l’acheminement, et soutenir les capacités de production agricole.

 

Des mesures de moyen terme essentielles pour des systèmes alimentaires résilients

Les collectivités locales peuvent actionner différents leviers pour contribuer à la durabilité des systèmes alimentaires et à leur résilience en cas de choc.

Tout d’abord, elles peuvent renforcer les règles d’hygiène, de traçabilité et de contrôle des produits à l’échelle des marchés. Cela implique, par exemple, d’améliorer la régulation et la surveillance de la vente d’animaux vivants et de viande d’animaux sauvages.

Il peut aussi s’agir d’élaborer des règlements prévoyant les actions en cas de crise sanitaire, de développer les capacités de stockage et de conservation, y compris de produits frais, en créant des espaces de transformation et de conditionnement, ou encore de faciliter l’accès des producteur·rice·s aux marchés avec des espaces de vente dédiés.

Ensuite, les collectivités locales peuvent inciter au maintien ou au développement de l’agriculture urbaine et périurbaine. Cela permettra de diversifier l’approvisionnement en maintenant l’accès à des produits frais hautement périssables, notamment en cas de crise. En renforçant les circuits courts, l’agriculture urbaine et périurbaine permet aussi aux populations défavorisées de produire une partie de leur nourriture et de vendre le cas échéant le surplus, générant ainsi des revenus.

 

 

La nécessité d’établir des politiques publiques locales de sécurité alimentaire

Finalement, pour anticiper au mieux des crises à venir, sanitaires, sécuritaires ou climatiques, les collectivités locales peuvent établir une politique publique locale de sécurité alimentaire.

Le système alimentaire dépassant largement les limites administratives de la collectivité, définir et mettre en œuvre une telle politique publique implique la coordination entre plusieurs acteurs du territoire et, au minimum, la connaissance des bassins de production locaux, des flux d’approvisionnement selon le type de produits et les acteurs concernés. Les outils de cartographie territoriale pour mieux connaître bassins de production et flux locaux, mais aussi de cartographie des acteur·ice·s impliqué·e·s dans le transport et la production de marchandises, sont, à cet égard, utiles pour mesurer les enjeux, définir les pistes d’action et préparer des moyens d’urgence pour anticiper les crises et d’interventions dans la durée.

Renforcer la résilience des systèmes alimentaires urbains en Afrique implique de repenser une approche multisectorielle – de l’agriculture à la commercialisation – et territorialisée. Les collectivités locales ont alors un rôle clé à jouer pour coordonner la réflexion et les actions avec les acteurs publics (ministères), mais aussi privés (associations de producteurs, de consommateurs, de commerçants, de transporteurs). À condition que leur soient délégués les compétences et les moyens.

 

 

Pour aller plus loin, lire Les systèmes agroalimentaires en Afrique : Repenser le rôle des marchés (ouvrage publié conjointement par l’AFD et la Banque mondiale).

 


Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

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