Cynthia Fleury-Perkins et Stéphane Besançon appellent à reconsidérer les stratégies menées dans les pays en développement pour assurer l’accès aux soins : la communauté internationale doit prendre la mesure de l’explosion des maladies non transmissibles.

MOPTI- Ville de Sévaré. Après plus de cinquante ans de service, l’hôpital Somine Dolo de Mopti ne répondait plus aux normes attendues d’un hôpital régional. Il ne pouvait pas être agrandi en raison de la proximité du fleuve. Le gouvernement du Mali et ses partenaires techniques et financiers, la France à travers l’AFD et la Belgique à travers la coopération belge au développement, ont donc décidé de construire un nouvel hôpital sur un nouveau site suffisamment grand pour accueillir davantage de patients.

Comment l’accès aux soins peut-il être un accélérateur de développement durable  ?

Cynthia Fleury-Perkins : Le soin est une matrice, un principe opérateur. Autrement dit, c’est parce qu’on fait l’objet d’un soin, physique et psychique, qu’on est soi-même capable de produire, de s’engager, de se soucier du monde. Bien sûr, il y a des exceptions, mais la majorité d’entre nous fonctionne ainsi. En prodiguant du soin aux populations, on les rend aptes à créer des communautés viables, à sortir du simple principe de survie, autrement dit à se développer par elles-mêmes. Le soin rend capacitaire.

Stéphane Besançon : Un accès aux soins doit inclure des qualités de soins curatives mais aussi préventives et l’accompagnement social des handicaps et des dépendances. L’accès à des soins holistiques et globaux, au sens du terme anglo-saxon care, permet d’atteindre une pleine santé comme la définit l’OMS : « Un état complet de bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en l’absence de maladies ou d’infirmité. » C’est à cette condition seulement que l’accès aux soins peut être un accélérateur de développement durable.

 

En quoi le soin et la solidarité sont-ils pour vous des piliers essentiels de l’État de droit  ?

C.F. : Il y a deux grandes manières pour l’État, et notamment l’État de droit, de crédibiliser sa souveraineté  : en protégeant ses ressortissants des attaques extérieures et intérieures, c’est la sécurité, et aussi en les protégeant au sens sanitaire, c’est la santé publique. Les deux sont indissociables. Elles ne sont pas suffisantes mais sont nécessaires pour tout le reste. Si on est sécurisé dans son milieu et dans son corps, on étudie mieux et plus. Bien sûr, dans l’État de droit, ces « droits » ne sont pas mis en concurrence et sont indivisibles. Si l’État de droit n’est plus apte à conserver l’intégrité des corps, un bastion de la confiance institutionnelle s’écroule.

S.B. : Le soin comme humanisme devient essentiel. En effet, c’est un pilier de la cité et de la formation des citoyens. Il représente la capacité de prendre « soin de » mais aussi d’« exister » en lien avec l’autre, tout en faisant de l’existence de tous un enjeu propre. L’individuation, qui distingue le souci de soi et celui de la cité (à ne pas confondre avec l’individualisme), protège la démocratie et l’État de droit en permettant à l’individu de devenir « sujet ».

C.F. : Solidarité et lien social sont les seules conditions viables d’une mondialisation acceptée et qui produit justice et progrès sociaux.

 

 

Pourquoi est-il selon vous urgent de reconsidérer les vulnérabilités  ?

C.F. : Le soin édifie une communauté, une solidarité collective. Le défi du soin oblige la communauté à s’organiser, à prodiguer une norme soucieuse du vulnérable. La vulnérabilité n’est pas une « plaie » comme une autre, elle est indissociable de notre condition. Il ne s’agit pas de l’essentialiser, mais la nier provoque de grands désastres. L’enjeu est de rendre les vulnérabilités les moins irréversibles possible et de fabriquer des milieux qui ne les renforcent pas, voire qui les atténuent grandement. Notre ingénierie à réduire les vulnérabilités tout en les respectant prouve notre humanisme.

S.B. : Aujourd’hui les populations vulnérables sont définies à Paris, à Washington, à New York selon des critères technocratiques qui changent régulièrement et prennent insuffisamment en compte les réalités de terrain. La lutte contre les maladies non transmissibles (MNT), et notamment contre le diabète, caractérise parfaitement cela. En plus des facteurs de vulnérabilités liés à un état de santé dégradé, ces maladies entraînent, par leur coût exorbitant, une accélération de la paupérisation des patients et de leur famille. Mais ces derniers ne rentrent dans aucune case de « populations vulnérables » des bailleurs de fonds. Il existe bien un écart entre les cadres et la réalité des pays en développement. Tant que cela ne sera pas remis en perspective, les politiques de développement passeront à côté d’une grande partie de la vulnérabilité réelle. La révision des cadres de pensées est une urgence absolue pour la réussite des ODD

C.F. : Le problème n’est pas le déclaratif des textes, qui est souvent très éloquent. Le problème est le faible niveau d’appropriation de l’Agenda 2030 par les États membres et la faiblesse de l’évaluation et du retour d’expérience que cela suscite. Seule la société civile s’en saisit, mais elle peine à mener un travail d’ampleur.

 

Comment endiguer la malnutrition sous toutes ses formes  ?

C.F. : La malnutrition envahit tous les pays, à cause de la précarisation, de la course au profit, de la perte de valeurs, de l’inculture en matière de bonne alimentation, etc.

S.B. : La majorité des bailleurs de fonds et des ONG développent des programmes de lutte contre la sous-nutrition, pas contre la malnutrition. Or, aujourd’hui la majorité des pays sont touchés par une malnutrition liée à la surnutrition qui entraîne des prévalences de surpoids et d’obésité massives et, en corollaire, une hausse exponentielle du diabète et des maladies cardio-vasculaires. Les pays en développement, notamment en Afrique, ne sont pas épargnés par l’explosion de la surnutrition, qui vient se conjuguer à la persistance de la sous-nutrition  : c’est ce qu’on appelle le double fardeau de la malnutrition. Il faut reconsidérer d’urgence les cadres stratégiques, les programmes mis en place sur le terrain pour l’endiguer.

 

 

Pourquoi vous êtes-vous engagés dans la lutte contre le diabète dans les pays en développement et quelle forme prennent les projets de Santé Diabète  ?

S.B. : Un jour, à Bamako, un patient atteint de diabète m’a dit  : « J’aurais préféré avoir le VIH. Au moins, les séropositifs, les ONG les soignent, eux ». Il avait raison et cette pensée me révolte. Mais il n’existe aucun accès aux soins pour les personnes atteintes de diabète au Mali et c’est ainsi dans la quasi-totalité des pays africains. Or, en 2002, le surpoids et l’obésité touchaient déjà plus de 20 % de la population active, et le diabète entre 3 et 5 % des habitants du continent. J’ai compris que personne ne ferait rien pour ces patients et c’est ainsi qu’est née l’ONG Santé Diabète. 15 ans plus tard, nous sommes toujours la seule ONG internationale spécialisée sur le sujet.

C.F. : Les services hospitaliers utilisent la chaire de Philosophie à l’hôpital pour penser et construire des solutions nouvelles, de façon endogène. C’est son ambition. À l’hôpital du Mali à Bamako, le service d’endocrinologie était absolument partant pour réfléchir autrement à la chronicité, à l’éducation thérapeutique, à la philosophie humaniste du soin. J’ai donc participé dans le cadre de mon engagement aux côtés de Santé Diabète au développement d’une action de formation sur les humanités dans le soin au sein de la faculté de médecine de l’université de Bamako. Nous travaillons aussi sur le rôle que pourrait jouer l’université des Patients dans ce travail pour développer la fonction soignante et l’alliance des humanités et de la santé au Mali.

S.B : Le diabète fait partie des quatre MNT prioritaires pour l’OMS et touche 425 millions de personnes dans le monde, soit 1 adulte sur 11. En 2030, il touchera 35 millions de personnes en Afrique et sera une des premières causes d’incapacités et de décès sur le continent. Au-delà du diabète, les autres MNT ont explosé et c’est aujourd’hui une urgence de santé publique absolue. En effet, ces maladies tuent chaque année 41 millions de personnes, ce qui représente 71 % des décès dans le monde. C’est un enjeu de santé publique et économique. À l’échelle des États, une hausse de 10 % des MNT réduit de 0,5 % le taux annuel de croissance économique. Le coût du traitement du diabète représente à lui seul entre 21 % et 75 % du PIB en Afrique. Si rien n’est fait pour contenir l’augmentation exponentielle de ces maladies, une grande partie des efforts de développement économique et social seront mis en danger.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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