Faut-il débaptiser les lieux qui rendent hommage en Côte d’Ivoire à des personnalités françaises de premier plan ? Jean-Pierre Dozon (EHESS) appelle plutôt à revisiter la mémoire d’une période coloniale complexe, de Paris à Abidjan.

Un homme passe devant la statue du dernier gouverneur colonial de Côte d'Ivoire, André Gaston Latrille (1942-1947), dans le quartier résidentiel de Cocody à Abidjan le 17 juin 2020. (Photo Issouf SANOGO / AFP)
Un homme passe devant la statue du dernier gouverneur colonial de Côte d'Ivoire, André Gaston Latrille (1942-1947), dans le quartier résidentiel de Cocody à Abidjan le 17 juin 2020. (Photo Issouf SANOGO / AFP)

La scène de Minneapolis a irradié le monde entier. Elle a, au premier chef, irradié ou, plutôt, récapitulé une part majeure de notre histoire occidentale. En effet, la parole douloureuse prononcée par Georges Floyd – « Je ne peux pas respirer » – aurait pu tout aussi bien être émise par un Africain asservi et attaché dans la cale du navire qui le transportait vers les Amériques coloniales, il y a encore deux siècles. Ou encore par cet autre, un peu plus tard, à l’époque des colonisations européennes de l’Afrique qui, soumis au travail forcé, suait sang et eau pour construire la ligne de chemin de fer Congo-Océan.

Mais elle a aussi précisément irradié en Afrique, notamment à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où des jeunes, y voyant certainement quelques résonances avec cette longue histoire coloniale de violence et de domination, ont entrepris de débaptiser un célèbre boulevard de la capitale économique ivoirienne. Ce boulevard s’appelle le boulevard Giscard d’Estaing. Il y a trente ans, un célèbre artiste ivoirien, Alpha Blondy, l’avait, lui, dans une chanson à succès, rebaptisé « boulevard de la mort » parce que des piétons qui s’étaient risqués à le traverser s’y étaient fait écraser.

On peut évidemment s’étonner qu’en 2020 le nom de l’un de nos présidents soit ainsi encore célébré dans ce qui fut le « fleuron de l’Afrique-Occidentale française ». Et on le peut d’autant mieux que deux autres le sont tout autant : l’avenue François Mitterrand et le pont Charles de Gaulle.

 

Abidjan : Félix Houphouët-Boigny fait briller trois présidents français

Pour comprendre cette affaire de mémoire coloniale, il convient de rappeler que ces honneurs ainsi adressés à nos trois présidents ont été le fait de celui qui, pendant plus de trente ans, a « régné » sur la Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny. Notons, au passage, que lui-même a donné son nom à un autre pont d’Abidjan mais, curieusement, n’a pas eu l’avantage d’avoir le sien dans l’une de nos rues, avenues ou boulevards dans l’Hexagone.

Disparu fin 1993, celui qui fut ministre sous la IVe République et au tout début de la Ve eut des funérailles grandioses à Yamoussoukro (centre de la Côte d’Ivoire), son village natal devenu une sorte de petit Brasília, auxquelles assistèrent tous les grands noms de la V° République, qu’ils fussent de droite ou de gauche. C’était bien le moins, car Félix Houphouët-Boigny fut beaucoup plus que le président de la Côte d’Ivoire.

S’appuyant sur un pays qui connut un développement assez exceptionnel jusqu’aux années 1980 (le fameux « miracle ivoirien »), il joua un rôle majeur dans la politique africaine de la France (appelée communément « Françafrique »), aux côtés de Jacques Foccart. Et c’est en quelque sorte à ce titre qu’il s’autorisa à faire briller Abidjan, qualifiée aussi pendant un temps de « vitrine de l’Occident », des noms de nos trois présidents mentionnés.

 

Mémoire coloniale : une statue en hommage à un gouverneur français

Cependant, il n’y a pas que ces noms de nos célèbres compatriotes qui peuvent surprendre lorsqu’on circule dans Abidjan. On note aussi les noms d’anciens acteurs ou gouverneurs coloniaux, comme si, pour le coup, la Côte d’Ivoire indépendante assumait l’entièreté de son histoire. Au risque, bien sûr, de ne pas prendre en compte des personnalités ivoiriennes qui mériteraient au moins tout autant de figurer dans les espaces publics du pays.

Invité à un colloque sur les religions traditionnelles africaines en 1962, Michel Leiris (ethnologue, écrivain et bien d’autres choses encore) vint à Abidjan et, comme à son habitude, tint un carnet de route dans lequel il exprima sa surprise de voir ainsi nombre d’artères de la capitale ivoirienne portées les noms de coloniaux (Feuilles de route en Côte d’Ivoire (octobre 1962, Gradhiva, 30/31, 2001/2002). Sans doute aurait-il encore été davantage désappointé de constater que, bien plus tard, peu de choses en la matière avaient changé et même qu’au contraire des noms de présidents français agrémentaient les grandes voies modernes d’Abidjan.

 

 

Mais s’il avait fait un nouveau voyage en Côte d’Ivoire quelques décennies plus tard, peut-être se serait-il penché avec une certaine curiosité sur un très long boulevard traversant le coquet quartier de Cocody, à Abidjan, qui conduit tout droit au non moins flamboyant Hôtel Ivoire. Cette artère porte le nom d’André Latrille et s’achève par une statue élevée en l’honneur du même personnage, ordonnée manifestement par les soins attentifs d’Houphouët-Boigny.

Qui était-il donc, ce personnage français, pour avoir mérité autant d’honneurs, dont la statue fut élevée après sa mort en 1987 et bien après que le boulevard fut achevé ? Comme si sa mémoire devait encore davantage être glorifiée. Il s’agissait certes d’un gouverneur, mais d’un gouverneur colonial d’une trempe assez singulière qui nous ramène à l’histoire de France contemporaine particulièrement mouvementée et dans laquelle l’Afrique colonisée a joué un rôle de premier plan.

 

« On nous a trop volés », un cri du cœur qui fait écho

André Latrille était aux côtés du Guyanais Félix Éboué quand celui-ci, gouverneur du Tchad, choisit sans coup férir de rejoindre de Gaulle et la France libre dès l’été 1940. Puis, devenu ainsi gaulliste et résistant, il fut nommé par la France libre en 1943 gouverneur de la Côte d’Ivoire. À cette époque, un certain Houphouët-Boigny, chef coutumier, médecin africain et planteur de café et de cacao, s’était fait notamment connaître pour avoir dénoncé publiquement la politique des prix pratiquée par les autorités coloniales. Celle-ci rémunérait mieux la petite minorité de planteurs européens que la masse des planteurs dits indigènes. La dénonciation d’Houphouët-Boigny avait tenu en une formule : « On nous a trop volés. » Désireux de joindre le geste à la parole, Houphouët-Boigny entendait créer un syndicat agricole pour défendre les intérêts de ses compatriotes.

Or, fait remarquable, André Latrille s’accorda très vite avec Houphouët-Boigny en lui permettant, notamment, de créer son syndicat. Ce qui servit à celui-ci de tremplin pour devenir un personnage de plus en plus incontournable de la vie publique ivoirienne, comme l’attesta, deux ans plus tard, le rôle majeur joué par Houphouët-Boigny dans la création du Rassemblement démocratique africain (1946), un parti décidé à lutter pour l’émancipation politique. Cela valut au gaulliste Latrille d’être traité de « communiste » par la frange notoirement conservatrice des lobbies coloniaux.

 

Une mémoire coloniale obérée des deux côtés

André Latrille est manifestement un personnage intéressant de l’histoire coloniale de la France, j’allais dire de l’histoire franco-africaine. Il y en a du reste pas mal d’autres qui témoignent d’une certaine complexité de cette histoire. Mais s’il n’avait été Houphouët-Boigny pour conserver de manière assez éclatante la mémoire de Latrille (c’est lui qui fit passer une notice nécrologique dans le journal Le Monde en 1987), celui-ci serait complètement oublié, particulièrement en France où l’on sait généralement bien peu de choses sur le passé colonial du pays.

Mais pour revenir à cette jeunesse ivoirienne déterminée, dans le contexte décrit précédemment, à débaptiser le boulevard Giscard d’Estaing, on peut se dire deux choses. D’un côté, qu’il est sans doute temps qu’elle s’empare de cette mémoire douteuse qui la fait se priver d’autres mémoires (celles d’Ivoiriens ou d’Africains) méritant enfin quelque reconnaissance publique. De sorte que l’on puisse respirer mieux à Abidjan.

Mais de l’autre, si elle décidait de s’en prendre au nom du boulevard Latrille et à sa statue, en la déboulonnant comme cela s’est fait et se fera sans doute ailleurs pour d’autres statues figurant un colonisateur, cette jeunesse manquerait peut-être, de ce fait, un moment remarquable de l’histoire de son pays incarné par ce que j’appellerais volontiers le couple Houphouët/Latrille. Celui-ci mérite, sinon du respect, du moins une forte attention.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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