En février 2017, une nouvelle vague de violences xénophobes visant les immigrés africains s’est déclarée dans plusieurs grandes villes d’Afrique du Sud. Marc Gbaffou, président de l’ONG African Diaspora Forum, revient sur la situation.

Photo © Janah Hattingh/Flickr CC
Photo © Janah Hattingh/Flickr CC

Une nouvelle vague de violences xénophobes s’est déclarée en février en Afrique du Sud, après celles de mai 2008 (62 morts) et celles de 2015, visant les immigrés africains dans les townships noirs de plusieurs grandes villes du pays. African Diaspora Forum (ADF), une ONG panafricaine fondée en juin 2008, œuvre à l’insertion des étrangers dans la société sud-africaine. Son président, Marc Gbaffou, ingénieur ivoirien de 44 ans installé depuis 1997 à Johannesburg, revient dans cette tribune sur la situation.

On l’oublie souvent, les migrations africaines se jouent sur le continent lui-même, et pas seulement vers l’Europe, les pays du Golfe ou les Amériques. Des ressortissants de toute l’Afrique sont nombreux à avoir tenté leur chance après 1994 au pays de Nelson Mandela.

Ils se sont ajoutés à des vagues plus anciennes d’immigration en provenance du Lesotho, du Swaziland, du Mozambique et du Zimbabwe, qui ont fourni à la seule économie industrialisée de l’Afrique des mineurs, des ouvriers, des jardiniers et des serveurs pendant des décennies.

 

Immigrés africains en Afrique du Sud : flou statistique

Il reste très difficile de connaître le nombre de migrants internationaux en Afrique du Sud. Ils étaient 350 000 selon le recensement de 2001, mais le dernier recensement, en 2011, n’a pas procédé à leur décompte, à notre grande surprise. Les autorités ou les journaux évoquent souvent 2, voire 5 millions d’étrangers sur le sol sud-africain. Ce flou permet aux autorités d’en faire facilement des boucs émissaires.

Pour notre part, nous savons que la communauté la plus nombreuse vient de République démocratique du Congo (RDC), avec 30 000 personnes – à égalité, vraisemblablement, avec les Nigérians. Viennent ensuite, dans cet ordre pour les francophones, les Rwandais, les Sénégalais, les Maliens et les Ivoiriens, ces derniers n’étant pas plus de 1 000 en Afrique du Sud.

Les immigrés africains sont accusés de prendre le travail des Sud-Africains, confrontés à un taux de chômage officiel de 27 % des actifs, qui frappe 37 % des Noirs et seulement 7 % des Blancs, et qui reste largement sous-estimé, puisqu’il ne prend pas en compte les quelque 2 millions de personnes qui déclarent avoir renoncé à chercher un emploi. Selon le Centre des migrations, seuls 4 % des travailleurs sont étrangers.

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Contre les violences xénophobes en Afrique du Sud, œuvrer à la cohésion sociale

Les plus exposés aux violences xénophobes sont ceux qui vivent dans les bidonvilles et les townships avec les Sud-Africains noirs. Il s’agit surtout des Somaliens et Éthiopiens qui tiennent des spaza shop, ces petites épiceries qui logent dans des conteneurs. Zimbabwéens et Mozambicains sont également identifiés comme étrangers dans ces environnements qui peuvent devenir hostiles, comme on l’a vu en 2008, avec l’explosion d’une violence inconnue depuis l’apartheid.

Certains sont morts brûlés vifs, ayant subi le necklace (un pneu autour du cou enflammé avec de l’essence), ce « supplice du collier » jadis infligé à ceux qui étaient soupçonnés d’être des espions à la solde du régime raciste. Des gens sont aujourd’hui paralysés à vie et des centaines de personnes ont été rapatriées volontairement dans la foulée de ces événements.

À nos débuts, nous avons rassemblé des fonds pour rapatrier 500 personnes, 200 au Mozambique et 300 au Zimbabwe. L’African Diaspora Forum compte aujourd’hui 7 000 membres issus de 35 pays différents, qui sont des particuliers ou des associations – plus ou moins structurées en fonction des communautés, les Nigérians n’étant par exemple pas très organisés.

Aujourd’hui, nous œuvrons sur le long terme, avec nos trois permanents et vingt-sept volontaires, pour créer des liens, jeter des ponts et travailler à la cohésion sociale. C’est notre raison d’être. Avec l’aide du CCFD-Terre Solidaire et de l’ambassade de France, nous envoyons depuis 2014 des délégations au « contact » dans cinq quartiers difficiles des alentours de Johannesburg, dans les townships d’Alexandra, Etwatwa, Katlehong, Diepsloot et Orange Farm. L’objectif : parler aux Sud-Africains de la culture des « étrangers », mais aussi des raisons précises qui poussent Somaliens, Nigérians ou Congolais à émigrer.

Nous évoquons les stéréotypes au sujet des migrants, portés par un discours officiel qui les présente comme des criminels, des gens qui transmettent des maladies et cherchent à se marier avec des Sud-Africaines pour avoir leurs papiers.

L’African Diaspora Forum invite également les immigrés africains à prendre part aux activités de quartier. Les migrants africains ont parfois peur de prendre part à des réunions de Sud-Africains, car ils pensent qu’elles se terminent toujours mal. De leur côté, les Sud-Africains croient que les migrants ne s’intéressent pas à eux et qu’ils ne s’engagent pas dans la vie de quartier car ils vont repartir.

 

L’apport économique des immigrés

Sur le volet économique de la présence des migrants, nous voulons démontrer l’importance de leurs transferts d’argent pour leurs pays d’origine, par le biais d’une étude sérieuse que nous cherchons à financer. Nous plaidons pour que les petits commerçants disposent d’un espace dans les villes pour exercer, quitte pour les municipalités à les organiser afin qu’ils paient des taxes et apportent leur contribution.


La politique du gouvernement sud-africain est marquée par une attitude de déni très fort à l’égard des violences que peuvent subir les migrants
, mais aussi sur la question de leur apport positif à l’économie sud-africaine. Une étude menée par le Gauteng City Region Observatory a montré que les nombreux petits commerces ouverts par les étrangers créent également de l’emploi pour les Sud-Africains.

Cette recherche n’a pas été prise au sérieux par les autorités, qui continuent d’accuser les migrants de prendre le travail des Sud-Africains, alors que la loi du travail est très stricte. Un employeur sud-africain qui veut engager un étranger, quel qu’il soit, doit d’abord démontrer qu’aucun Sud-Africain n’a les compétences pour occuper cet emploi.

Les autorités, qui ne parviennent pas à régler les immenses problèmes sociaux du pays, rejettent la responsabilité de leurs échecs sur les migrants.

Nous redoutions de nouvelles violences xénophobes en février, car l’association dénommée Mamelodi Concerned Residents avait annoncé des manifestations à Tshwane (incluant aujourd’hui Pretoria) contre les étrangers. Cette organisation diffuse des messages hostiles dans tous les townships noirs de la province de Gauteng. Notre association a écrit une lettre ouverte au président Jacob Zuma pour l’alerter, en partenariat avec le Syndicat sud-africain des ouvriers métallurgiques (Numsa) et la grande coordination d’associations sud-africaines United Front. Nos appels n’ont pas été entendus, malheureusement. La manifestation de Tshwane du 19 février a donc été autorisée par les autorités, et a suscité, comme c’était prévisible, des violences xénophobes à l’encontre des biens et des personnes étrangères.

Dans ce contexte où la menace xénophobe n’est pas prise au sérieux par les dirigeants sud-africains locaux comme nationaux, le travail d’African Diaspora Forum, de lanceur d’alerte comme de fer de lance de la cohésion sociale, est plus que jamais crucial.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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