Partout dans le monde, les mesures de confinement mises en place dans l’espoir d’endiguer l’épidémie de coronavirus entraînent une augmentation inquiétante des violences faites aux femmes et intrafamiliales. Comment différents pays y font face ? La sociologue Johanna Dagorn fait le point.

Des manifestantes affichent des pancartes lors d'un rassemblement contre les violences faites aux femmes, à Paris, le 6 juillet 2019. (Photo par Martin BUREAU / AFP)
Des manifestantes affichent des pancartes lors d'un rassemblement contre les violences faites aux femmes, à Paris, le 6 juillet 2019. (Photo par Martin BUREAU / AFP)

Le 6 avril dernier, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, lançait un appel mondial à protéger les femmes et les filles confinées à la maison. Depuis le début de la pandémie, des États comme l’Espagne, l’Inde, l’Australie ou la France ont noté une nette augmentation des violences : les statistiques officielles dénombrant les plaintes dévoilent une hausse de ces violences de 10 à 50 % selon les pays. Ailleurs, comme en Turquie, ce sont les militantes féministes qui ont alerté les pouvoirs publics.

Dans le monde, l’épidémie liée au Covid-19 a engendré des mesures de confinement plus ou moins restrictives. Certes, il convient de se confiner pour se protéger de la maladie, mais l’espace privé n’est pas pour tous les foyers synonyme de paix et de protection. Cet enfermement représente même un danger supplémentaire pour les femmes et les enfants victimes ou exposés aux violences domestiques. Échapper ou contourner ces violences est pour eux quasiment impossible.

 

Confinement et isolement : un risque accru de violences faites aux femmes

Comment expliquer cette augmentation des plaintes au moment même où les possibilités de dénoncer semblent amoindries dans tous les pays du monde ?

Les violences intrafamiliales perpétrées dans l’espace privé sont la résultante de violences sexistes rencontrées par les femmes dans tous les espaces tout au long de leur vie, dans une sorte de continuum mis en lumière dans les travaux de Liz Kelly. Dans les mécanismes micro-individuels, les auteurs de violences utilisent, outre le rabaissement systématique et les atteintes à l’estime de soi, l’isolement de la victime afin de contraindre ses possibilités d’action.

Le confinement enjoint l’isolement et le risque d’impunité pour les agresseurs. Il restreint aussi les possibilités des femmes qui télétravaillent et/ou restent à domicile auprès de leurs enfants à se soustraire à leurs agresseurs. Que faire dans cette période anxiogène pour l’ensemble de la population, au sein de laquelle les femmes et les enfants sont encore plus vulnérables ?

 

Quelle est la riposte dans le monde face aux violences ?

Chaque pays fait face à cette menace en prenant (ou non) des mesures diverses, en vertu de choix politiques. Ainsi, le gouvernement espagnol a réagi immédiatement en déclenchant une campagne de sensibilisation, encourageant les femmes victimes de violences intrafamiliales à appeler un numéro dédié et en assurant qu’elles ne seraient pas verbalisées par la police si elles quittaient leur domicile pour se protéger. C’est également le cas en Inde, dans l’Uttar Pradesh, l’un des États les plus touchés par les féminicides.

À New York, en revanche, les programmes d’aide aux victimes de violences intrafamiliales et les foyers d’accueil font état d’une baisse importante du nombre de personnes demandant une mise à l’abri, tout comme en Italie. Cette tendance pourrait être liée à l’impossibilité pour les victimes de quitter leur domicile en présence de leurs agresseurs, mais aussi à la peur d’être confinées dans un foyer d’accueil durant la pandémie. L’inconnu, dans ce cas, peut être une source supplémentaire d’angoisse et d’exposition à la maladie, indépendamment des violences.

Mais ce n’est pas le cas de toutes les nations : la Russie, en l’absence d’une législation criminalisant les violences domestiques, laisse non seulement ces crimes impunis mais empêche tout simplement de les recenser, malgré les pressions publiques des militantes telles qu’Oksana Pushkina.

 

 

Une augmentation des violences ou des signalements ?

En France en mars 2020, selon le ministère de l’Intérieur, les interventions des policiers pour violences conjugales ont augmenté de 36 % dans la seule zone de la préfecture de police de Paris et de 32 % « en zone de gendarmerie ». Contrairement aux statistiques en Italie ou à New York, les chiffres des violences augmentent donc dans l’Hexagone. Mais qu’est-ce que cela signifie ? S’agit-il de la baisse du chiffre « noir » de ces violences (les agressions non déclarées), qui oscille entre 80 et 90 %, selon la typologie des violences ?

Seuls 13 % à 19 % des victimes portent plainte, comme le montre l’enquête « Virage », dernière enquête quantitative sur les violences et les rapports de genre en France. Or, depuis mi-mars, la forte médiatisation des risques et des campagnes de prévention et de communication favorisent les signalements. De plus, suite à la pression des associations féministes et à l’augmentation des interventions des forces de l’ordre, le gouvernement a réagi. Les dernières mesures telles que la possibilité d’envoyer des SMS au 114, d’alerter dans les lieux quotidiens tels que les pharmacies et les supermarchés facilitent clairement les signalements.

Si l’Italie ou l’État de New York avaient pris de telles mesures, leurs statistiques auraient sans doute pu connaître une hausse similaire à celle observée en France. Ce n’est donc pas le nombre de victimes qui augmente, mais bien la prise en compte du phénomène par les personnes concernées et par les témoins. Même si le risque de passage à l’acte plus intense et régulier dans le terrible huis clos imposé peut aussi expliquer cette augmentation du nombre de dénonciations.

Cette augmentation de déclarations peut également être liée aux violences touchant les enfants. En demeurant silencieuses, nombre de femmes victimes de violences affirment vouloir ainsi protéger leurs enfants. Mais le peuvent-elles lorsque ces derniers sont toute la journée au domicile ?

 

En France, des mesures pragmatiques

L’ouverture de points d’accueil des femmes victimes à proximité des hypermarchés et supermarchés se déploie progressivement dans les villes françaises volontaires avec l’appui des associations dédiées depuis début avril. À Bordeaux, par exemple, les associations s’organisent pour être présentes dans quatre hypermarchés. L’objectif immédiat est de toucher concrètement les femmes là où elles sont susceptibles de se trouver, en dehors de la sphère privée et domestique. Après avoir dénoncé la charge mentale et l’inégale répartition des tâches ménagères, cela pourrait paraître paradoxal d’occuper les centres commerciaux. Mais l’heure est avant tout au pragmatisme au vu de l’urgence. À l’heure où la rue est devenue inhospitalière, la prévention doit se réinventer.

Il en va de même pour les nuitées d’hébergement. Le 1er avril dernier, le secrétariat d’État à l’Égalité femmes-hommes a annoncé le financement de 20 000 nuits d’hôtel pour séparer les victimes de leurs agresseurs, tout en insistant sur la nécessaire surveillance des conditions d’accueil en ces lieux. Une telle mesure peut être appréciée par les femmes victimes de violences : elles peuvent ainsi éviter les foyers en période de pandémie. Mais elle ne permet pas le type d’accompagnement assuré habituellement par les centres d’hébergement dédiés à ces femmes et à leurs enfants.

Par ailleurs, une part importante de ces nuitées doit permettre à la justice de placer les auteurs de violence dans ces hôtels. Cette réponse temporaire favorise l’éloignement du conjoint violent. Mais elle n’est pas sans poser de question quant à la baisse des financements dévolus aux associations œuvrant pour le droit des femmes, ni celle de la loi du marché permettant aux grands groupes hôteliers actuellement sans revenus de procéder à un minimum de rentrées financières par ce biais.

 

Vers plus de solidarité face aux violences faites aux femmes ?

L’augmentation des signalements dans certains pays peut aussi être liée à l’émergence d’une approche davantage civique. Depuis le début du confinement, tout un chacun passe un temps non négligeable à son domicile. Les réseaux d’entraide, de discussions entre voisins, d’apéros musicaux, d’applaudissements de 20 heures se multiplient : le voisin, la voisine deviennent plus familiers. Dans ce contexte, en cas de violences audibles, comment rester silencieux et passif, donc complaisant ?

Dans les derniers dispositifs mis en place par les pouvoirs publics, les appels proviennent non plus seulement des victimes mais aussi de témoins. Cette augmentation pourrait ainsi être liée à un engagement citoyen face à ces violences qui ne sont pas privées, mais bien politiques. Face à la pandémie, des réseaux de solidarité se tissent également. Gageons que ces comportements solidaires, collectifs et humains perdureront après la pandémie.

 

Garantir la paix pour toutes les femmes confinées

Toutefois, d’autres problématiques moins médiatisées devront être posées publiquement. À l’intersection des luttes féministes et sociales, la question des personnes les plus vulnérables, à savoir les femmes à la rue ou vivant dans des squats, ne correspond à aucun dispositif de droit commun.

Être confiné, c’est aussi être dépendant d’un habitat plus ou moins agréable. Or le risque de passage à l’acte et le renforcement des violences sont corrélés à l’anxiété induite par les conditions de vie en période de confinement : le confort d’une maison bourgeoise avec jardin et de grands espaces n’est aucunement comparable à l’enfermement d’une famille « emprisonnée » dans un appartement exigu et vétuste, sans autre perspective extérieure que le mur d’en face.

Quand le président de la République Emmanuel Macron parle de « guerre » contre le Covid-19, menée majoritairement par un personnel soignant féminin dans le soin et le souci de l’autre, on peut espérer la paix pour toutes les femmes et tous les enfants exposés aux violences au sein de leur foyer, comme dans la rue.

 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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