Malgré leur proximité géographique et culturelle, l’Europe et les Pays du Sud et de l’Est Méditerranéen (PSEM) n’ont toujours pas élaboré une véritable stratégie économique commune, comme le Japon des années 1960 a su le faire en Asie, ou l’Allemagne des années 1990 avec les Pays d’Europe Centrale et Orientale. Chaque zone pourrait pourtant puiser sur le territoire de l’autre des solutions pour répondre à ses propres défis.

Construction of Tangier Harbor © Martin Fleury
Construction of Tangier Harbor © Martin Fleury

Émergence du concept de coproduction

La nécessité d’engager un nouveau mode de collaboration grandit à mesure que des complémentarités structurelles s’affirment, pour les pays et leurs entreprises. Sous l’impulsion de partenariats industriels inclusifs réussis (comme Renault, Siemens, Safran et Sofiprotéol au Maghreb ou encore Jet Alu Maroc et Cevital vers l’Europe), est né le concept de coproduction, défini comme le développement conjoint d’une chaîne de valeur intégrant les partenaires dans des investissements de long terme. Mais si ce mécanisme possède des vertus avérées pour les sociétés des deux rives, la dynamique est encore insuffisante pour générer un développement durable et partagé.

 

Comment s’affirment les complémentarités de part et d’autre de la Méditerranée ?

Afin de mesurer l’ampleur de leurs  complémentarités, et donc des synergies envisageables, une analyse comparative de 4 pays du Nord (UE4 : Allemagne, Espagne, France, Italie) et de 7 pays du Sud (PSEM 7 : Algérie, Egypte, Jordanie, Liban, Maroc, Tunisie, Turquie) a livré les constats suivants :

Croissance et développement : Les PSEM7 ont su traverser les récentes crises régionales et mondiales en maintenant un taux de croissance appréciable. Sur les 10 dernières années, le PIB a crû à un rythme de 4,43% par an. Ces pays s’avèrent cependant relativement vulnérables à la conjoncture européenne qui a malgré tout affecté cette moyenne.

Ainsi, le niveau de croissance se révèle encore trop insuffisant comparé à la pression démographique (1,5% par an) pour relever les défis économiques et sociaux d’un développement durable pour tous (le PIB réel par habitant dans les PSEM7 s’élève à 6 000$ par an).

Cependant, à moyen terme, grâce à l’émergence de classes moyennes, et le positionnement stratégique des PSEM, au carrefour d’une Afrique dynamique et d’un Moyen-Orient au pouvoir d’achat grandissant, des perspectives de marché très prometteuses  se dessinent (les dépenses de consommation des classes moyennes de la zone MENA devraient dépasser 2,2 billions de dollars en 2030 contre 0,9 actuellement).

Démographie : D’un point de vue démographique, la complémentarité UE4/PSEM7 est indéniable. Les pays de l’échantillon comptent aujourd’hui un niveau de population total équivalent (environ 251 millions d’habitants dans chaque zone considérée) mais en Europe l’âge médian est de 43 ans contre 27,5 ans pour les PSEM7. Ainsi la population active atteint 48% de la population au Nord et ne s’établit qu’à 34,5% de la population des PSEM. Ces derniers semblent ainsi idéalement positionnés pour apporter une réponse aux défis générationnels des deux régions.

Croquis FR 1

Finance : Les deux espaces entretiennent d’importants liens financiers, en particulier au Maghreb, mais ils se traduisent trop peu par des investissements structurants et productifs. Les transferts de fond de l’UE4 vers les PSEM7, en majorité à l’initiative des migrants, ont en effet atteint 25 milliards de dollars en 2014. Cela représente 12 fois l’aide au développement (2,6 milliards de dollars en 2014) et environ 6 fois les Investissements Directs Etrangers (environ 4 milliards de dollars en 2014) à destination des PSEM7. Mais comme l’a estimé la Banque Africaine de Développement, 75% des transferts de fonds sont consacrés à une consommation immédiate. Et parmi les 25% restant il est admis que seule une petite proportion est vouée à une utilisation productive.

Commerce et intégration : Dans les pays du Nord, l’intégration régionale joue pleinement son rôle, l’éclosion du marché commun a stimulé les échanges et permis aux firmes régionales d’atteindre une taille critique leur permettant d’être compétitives mondialement.

A l’inverse, le commerce infrarégional au Sud de la Méditerranée est atone faute d’intégration économique (la part du commerce entre PSEM7 représente 8% de leurs échanges). Les marchés domestiques et régionaux n’ont pu stimuler les capacités des entreprises des PSEM7 dont l’accès aux débouchés européens est marginal. A l’inverse, ces entreprises s’avèrent fortement dépendantes de leurs fournisseurs européens en termes d’intrants ou de produits intermédiaires.

Malgré tout, les produits manufacturés et mécaniques ont progressivement supplanté la production agricole à l’export pour les PSEM7. Des filières plus technologiques se structurent également, mais elles tardent encore à véritablement prendre leur essor.

Dynamiques d’investissement : Les variations des Investissements Directs Etrangers sont fortement corrélées à la conjoncture économique et politique mondiale, et ainsi à la confiance et solidité des entreprises. Cette relation se retrouve à la fois dans l’UE4 et les PSEM7 où l’enchainement de crises locales et internationales a fortement impacté le comportement des investisseurs. Les IDE vers le Sud se révèlent également trop peu porteurs de valeur ajoutée : l’industrie pétrolière en Algérie et en Egypte, l’immobilier au Maroc ou encore le commerce au Liban restent les niches privilégiées des investisseurs.

De plus, dans les PSEM7, le déclin des IDE européens en 2007 n’a pas été compensé par des investissements en provenance d’autres régions. Les promesses de croissance au Sud de la Méditerranée se heurtent à une perception d’instabilité que la surmédiatisation de nouvelles négatives a favorisée. Le risque financier et sécuritaire n’est pourtant pas systématiquement moins important dans l’UE4 d’après les données recueillies par l’executive opinion survey du Forum Economique Mondial.

Compétitivité et complémentarité : Enfin, l’alignement des conditions de production des PSEM vers les standards de l’UE se matérialise désormais dans les résultats de grands indicateurs internationaux.

La convergence de compétitivité sur les dotations en facteurs et efficience ainsi que les complémentarités existant sur l’innovation illustrent parfaitement l’intérêt de la coproduction (voir graphique ci-dessous).

Ces dynamiques sont à même d’associer une redistribution de la chaîne de valeur faisant jouer les avantages concurrentiels réciproques, tout en valorisant le transfert des compétences et capitaux dans des stratégies de marché concertées. Ainsi, le positionnement de l’UE4 et des PSEM7 sur l’index global de compétitivité laisse très fortement penser que les conditions sont désormais optimales pour la réussite de telles opérations.

 

Analyse radar comparative des facteurs de compétitivité pour chaque zone

Croquis FR 2

 

Une dynamique à étendre aux PME

De grands groupes ont déjà sauté le pas mais trop peu de PME s’engagent encore sur cette voie pour profiter pleinement aux économies. Faute de connaissance de l’environnement local, de dispositifs fiscaux incitatifs, de mise en relation aisée avec des partenaires pertinents ou d’accompagnement adapté à  leur processus d’internationalisation, le risque perçu parait trop élevé à ces entreprises.

Les Etats tentent de répondre à ces besoins en facilitant la création de technopôles, en libéralisant le climat des affaires, en centralisant les programmes d’appui ou encore en planifiant des projets d’infrastructures favorables au transport ou à l’approvisionnement énergétique, mais parfois sans cohérence d’ensemble ni/ou stratégie sectorielle spécifique. Des réformes d’ampleur s’avèrent également nécessaires pour diminuer la bureaucratie qui rebute fortement les compagnies étrangères de taille modeste.

Pour optimiser leurs ressources, les entreprises peuvent également s’appuyer sur des associations sectorielles ou agences spécialisées, et même compter sur des employés issus des diasporas pouvant faciliter l’implantation dans un nouveau contexte. Mais le préalable à un mouvement d’ampleur de ce tissu d’entreprises reste la prise de conscience des synergies générées par la coproduction aussi bien par les entreprises elles-mêmes que par les pouvoirs publics, qui peuvent alors diminuer le risque perçu et les coûts d’entrée (coût et temps des démarches, assurance de la qualité des interlocuteurs et des infrastructures pour des secteurs ciblés…).

 

Une alliance mutuellement bénéfique

En somme, l’UE et les PSEM suivent des trajectoires encore trop divergentes alors même que chaque zone possède des solutions pour répondre au défi de l’autre :

  • Les entreprises de l’Union Européenne recherchent une plus grande compétitivité coût à qualité constante, pour rester concurrentielles à l’international. Elles vont également avoir des besoins en main d’œuvre que le marché du travail local ne sera pas en mesure de combler. En retour, elles peuvent offrir et transférer des savoirs et techniques permettant d’opérer une division du travail gage de plus grande efficacité.
  • Les sociétés des PSEM sont quant à elles en attente d’une plus grande assimilation de la technologie ainsi que d’une diversification de la production et d’une redistribution de la valeur ajoutée qui puisse accompagner le développement économique et social local. Elles peuvent offrir des populations jeunes et bien formées, ainsi qu’un environnement des affaires largement assoupli.

La combinaison des avantages compétitifs des deux zones dynamiseraient grandement les entreprises qui auraient fait le choix de la coproduction. Le regain de compétitivité leur assurerait un positionnement prometteur aussi bien sur le marché européen que dans les PSEM. Un tel partenariat permettrait également de capter le marché des classes moyennes du Moyen Orient et de l’Afrique en périphérie de ce nouvel ensemble.

En s’unissant, c’est un surplus de croissance conséquent qu’il est permis d’attendre, un jeu à somme positive qui entraînera création d’emplois et d’opportunités de part et d’autre. Cet enjeu est d‘autant plus crucial que le chômage nourrit aujourd’hui le populisme et fragilise les Etats, au Nord comme au Sud.

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