Tomás Páez, sociologue et professeur à l’Université centrale du Venezuela, est coordinateur de l’Observatoire de la diaspora vénézuélienne. Il nous livre son analyse de la crise migratoire sans précédent qui frappe le Venezuela depuis plus de deux ans.

Quelle tendance suit l’exode vénézuélien ?

Pendant 200 ans, le Venezuela a été un pays d’immigration. Nous avons accueilli des personnes venant d’Espagne, d’Italie, du Portugal, d’Argentine, de Colombie, d’Allemagne… Pour la première fois, la tendance s’est inversée. Cela a débuté avec l’arrivée au pouvoir du socialisme du xxie siècle dans les années 1990. La population a commencé à partir à ce moment-là. L’Observatoire de la diaspora vénézuélienne a été créé à l’Université centrale pour effectuer un suivi quasi quotidien de la situation. Depuis presque trois ans, l’exode s’est considérablement accéléré : environ deux millions de personnes ont quitté le pays au cours de cette période. On estime aujourd’hui que 3,8 millions de Vénézuéliens vivent dans 91 pays, mais pour le gouvernement du Venezuela, cet exode de masse n’existe pas.

Environ 600 000 Vénézuéliens vivent aux États-Unis, 300 000 en Espagne, d’autres en Italie et près de 2 millions sont partis vers les pays d’Amérique latine – un chiffre qui correspond à peu près au flux de Syriens ayant migré vers l’Europe depuis le début de la guerre en 2011. Plus ils vont loin, plus il s’agit d’une immigration de long terme. À l’inverse, dans les pays voisins comme la Colombie, entre 800 000 et 1 million de Vénézuéliens font des séjours plus courts, le temps de se procurer de la nourriture et des médicaments.

 

 

Quelles sont les causes du départ ?

Les Vénézuéliens partent à cause de la faim, de l’instabilité et de la pauvreté. Selon une étude conduite en 2016 par l’université Simón Bolívar, l’Université catholique Andrés-Bello et l’Université centrale du Venezuela, 82 à 85 % de la population vit désormais sous le seuil de pauvreté. De nombreux travailleurs vivent avec 2 ou 3 dollars par mois et font face à une inflation galopante. Elle atteint un niveau jamais observé auparavant en Amérique latine, même durant l’inflation en Argentine. Entre le matin et l’après-midi, le prix du pain peut tripler, voire quadrupler ! C’est invraisemblable. Selon le FMI, l’hyperinflation pourrait atteindre 1 000 000 % en 2018. Cela affecte les salaires des travailleurs pauvres et détruit les entreprises. 70 % d’entre elles ont fermé et le chômage a beaucoup augmenté.

En plus de l’appauvrissement général, il y a une énorme pénurie au Venezuela. Nous vivons une véritable crise humanitaire : la population meurt de faim ! On voit des gens manger dans les bennes à ordures, d’autres mendier des restes à la sortie des restaurants. Il n’y a pas d’électricité et l’eau n’est quasiment plus potable. La situation est terrible et va en s’aggravant. Des maladies qui avaient été éradiquées au Venezuela comme la diphtérie ou le paludisme refont surface.

Globalement, mis à part ceux qui perçoivent des salaires en dollars, les Vénézuéliens aujourd’hui ont deux solutions pour survivre : recevoir de l’argent de leur famille à l’étranger ou avoir des économies. Le gouvernement a bien créé un programme de soutien. Mis en œuvre par les comités locaux d’approvisionnement et de production (Clap), il consiste en la distribution de colis alimentaires. Mais c’est très marginal et cela ne concerne que ceux qui soutiennent le gouvernement.

De plus en plus de gens fuient pour survivre et vont chercher de la nourriture et des médicaments dans les pays voisins. Stopper l’émigration est impossible. Personne ne peut fermer les frontières : elles sont très longues et impossibles à contrôler. Si la situation ne s’arrange pas, de plus en plus de gens partiront en bateau, notamment vers les îles caribéennes françaises et anglaises.

 

 

Comment la population fuit-elle le Venezuela et où va-t-elle ?

Jusqu’en 2015, les départs se faisaient principalement en direction des pays du Nord, notamment vers les États-Unis et l’Union européenne. Depuis 2016, ils n’ont plus d’argent pour acheter des billets d’avion et de toute façon, il n’y a plus d’avion à prendre. Les compagnies aériennes ont fermé ou ont drastiquement réduit la fréquence de leurs vols. Les gens voyagent désormais à pied, en bus et en bateau vers les pays d’Amérique latine et les Caraïbes.

 

Comment les Vénézuéliens sont-ils reçus à l’étranger ?

Cela dépend dans la mesure où la migration vénézuélienne est très variée. Les gouvernements sud-américains ont accueilli les Vénézuéliens. C’est sans doute une manière d’aider un pays qui a accueilli nombre de leurs ressortissants au cours des décennies précédentes. Un des facteurs d’explication de ce bon accueil est le très bon niveau d’éducation des Vénézuéliens : beaucoup d’enseignants et de chercheurs exercent dans les universités équatoriennes et dirigent des recherches, l’esprit entrepreneurial de nos étudiants est très apprécié en Argentine, de nombreux ingénieurs travaillent dans le secteur pétrolifère en Colombie et plus d’un millier de médecins vivent au Chili. Sebastián Piñera, le nouveau président du Chili, a d’ailleurs accordé aux Vénézuéliens un visa spécial qui leur permet de s’installer et de travailler. Mais la situation n’est pas la même pour tout le monde. Dans de nombreux pays, la diaspora doit faire face à l’exploitation et à de très faibles salaires.

 

Cette crise migratoire est devenue une question régionale. Comment est-elle appréhendée ?

Des responsables politiques de toute l’Amérique latine se sont réunis pour discuter de cet exode massif le 4 septembre en Équateur. Ils ont décidé d’accueillir les migrants vénézuéliens et de demander l’assistance des Nations unies. Au Brésil et en Colombie, les gens arrivent dans les régions les plus pauvres ; la pression migratoire est trop forte. Le soutien des pays étrangers et des organisations multilatérales est indispensable pour que les frontières puissent rester ouvertes. Nous recevons déjà de l’aide du Canada, des États-Unis et de l’Union européenne et nous allons en avoir encore davantage besoin dans un futur très proche.

 

À long terme, dans la perspective de la sortie de crise, quel rôle aura la diaspora selon vous ?

Comme toutes les autres, la diaspora vénézuélienne contribue à la réduction de la pauvreté au Venezuela et là où elle vit. Dans leur pays d’accueil, les immigrés consomment, investissent, payent des loyers et des taxes, contribuent au système de retraite, renouvellent la force de travail… et en parallèle, ils envoient de l’argent, des médicaments, des téléphones portables au Venezuela. De plus, la diaspora acquiert de nouveaux savoir-faire, apprend des langues, des nouvelles technologies, noue des contacts qui seront ensuite cruciaux pour la reconstruction du pays après la crise. Ajoutées à celles des gens restés au pays, ces compétences permettront d’accroître les investissements et de développer de nouveaux projets. Selon moi, c’est fondamental pour le futur du Venezuela.

 

 

Aujourd’hui, le gouvernement désigne la diaspora et ceux qui fuient le pays comme étant le problème. Selon moi, le problème n’est pas la diaspora mais bien la détérioration de la situation au Venezuela. Le commerce bilatéral et les échanges avec les pays d’Amérique latine se sont effondrés à cause de la destruction de l’économie par le régime socialiste. On voit bien que le commerce bilatéral avec la Colombie est passé de 7 milliards de dollars en 2008 à quasiment zéro aujourd’hui. Et c’est la même chose pour les échanges avec l’Équateur, l’Argentine, le Brésil et les îles caribéennes du fait de la casse de l’industrie pétrolière. Je pense que la seule façon de mettre fin à tout cela est de changer de gouvernement et de modèle social, de restaurer la liberté et la démocratie au Venezuela.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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