Pour Mamady Traoré, référent vaccination et réponses aux épidémies chez Médecins sans frontières, les nationalismes dans l’acquisition des vaccins ont pris le pas sur la solidarité internationale dans la lutte contre la pandémie.

Un prototype « Cryo-Vacc », une unité de transport qui permettrait de maintenir une température constante (8 à -150 C) pour transporter les vaccins dans les zones rurales du continent africain. Photo LUCA SOLA / AFP
Un prototype « Cryo-Vacc », une unité de transport qui permettrait de maintenir une température constante (8 à -150 C) pour transporter les vaccins dans les zones rurales du continent africain. Photo LUCA SOLA / AFP

Où en est-on de la progression de l’épidémie sur le continent africain ?

Les pays africains font actuellement face à la seconde vague de la pandémie. Après une première vague au mois d’avril (et un pic au mois de juillet), le nombre de cas a baissé sur l’ensemble du continent avant de remonter au mois de novembre. L’Afrique fait face à la seconde vague de la pandémie et les pays du continent africains sont affectés de manière très disparate. Parmi les régions les plus touchées : l’Afrique australe et l’Afrique du Nord. Si l’Afrique subsaharienne est moins affectée, on constate une recrudescence de cas dans certains pays de l’Afrique de l’Est, notamment l’Éthiopie et le Kenya.

 

Alors que les pays occidentaux ont déjà accès aux premières doses de vaccins, qu’en est-il des pays africains ?

Plusieurs mécanismes d’accès aux vaccins existent pour les pays africains. Il y a d’abord la facilité Covax, un dispositif international dont le but est de garantir l’accès au vaccin de tous les pays, développés comme en développement. Au sein de Covax, l’accord Covax AMC a été mis en place pour soutenir la participation à ce mécanisme de 92 pays à revenus faibles et moyens. La quasi-totalité des États africains fait partie de cet accord, et la plupart d’entre eux en attendaient le déclenchement pour accéder aux premières doses. C’est ce qui explique le retard du continent africain dans la course au vaccin : les pays africains se sont, en quelque sorte, activés lorsque les pays développés ont commencé à avoir les premiers vaccins de leur côté.

 

 

C’est dans ce contexte que l’Union africaine a décidé de lancer sa propre initiative…

Oui, en novembre dernier l’Union africaine a décidé de préempter des vaccins en complément du dispositif Covax, avec pour ambition de vacciner au moins 60 % de la population du continent d’ici 2022. Pour cela, elle compte mobiliser 12 milliards de dollars en s’appuyant sur trois bailleurs principaux : l’African Export-Import Bank, la Banque mondiale et le mécanisme Covax. À l’heure actuelle, l’Union africaine a réservé 670 millions de doses de vaccins pour le continent africain. Les premières commandes ont été passées auprès du mécanisme Covax pour 270 millions de doses : 50 millions de doses Pfizer, 100 millions de doses AstraZeneca et 210 millions de doses Johnson & Johnson. Les autres commandes ont été passées auprès du Serum Institute of India (400 millions de doses AstraZeneca).

En plus de ces commandes s’ajouteront les doses de vaccins destinés aux pays à faibles et moyens revenus via le dispositif Covax AMC. En outre, certains États africains passent des accords bilatéraux directement avec les firmes. D’autres encore jouent la carte diplomatique et se tournent vers la Chine et la Russie. C’est le cas de la Guinée qui a commencé une campagne de vaccination avec les vaccins Sputnik de la Russie et le Sénégal qui vient de recevoir des vaccins chinois Sinopharm.

 

Quels défis logistiques soulèvent les campagnes de vaccination dans les pays africains ?

Les pays africains ont l’habitude d’utiliser des vaccins qui se conservent à basses températures, mais pas à des températures très froides (chaîne de froid ultrafroide). Nombreux sont les pays qui n’ont pas les infrastructures pour transporter et entreposer efficacement des vaccins qui se conservent à – 70 degrés. C’est la raison pour laquelle le vaccin AstraZeneca, qui se transporte et se stocke entre 2 et 8 degrés, a suscité beaucoup d’engouement sur le continent africain. Si une étude récente indique que ce vaccin ne serait pas très efficace contre le variant sud-africain, l’OMS recommande l’utilisation du vaccin en attendant d’avoir des preuves scientifiques plus solides, car les données publiées ne sont pas suffisantes pour conclure.

Il existe un autre vaccin prometteur, bien qu’il ne soit pas encore homologué : le vaccin Johnson & Johnson. Il se conserve lui aussi entre 2 et 8 degrés, et pourrait être efficace en une seule injection. Ce qui représente un atout dans les pays africains qui ont l’habitude d’organiser des campagnes de vaccination de masse. Ce vaccin est donc très prometteur, mais il faut encore attendre les résultats de la phase 3 des tests.

 

Qu’en est-il pour le vaccin Pfizer ?

Sur les 270 millions de vaccins commandés par l’Union africaine, il y a enfin le vaccin Pfizer dont 50 millions de doses ont été commandées. Mais ce dernier se conserve à – 70 degrés, ce qui pose la question de la logistique : quels seront les pays qui opteront pour ces vaccins compte tenu des conditions de stockage ?

Sauf contraintes logistiques qui limiteront l’accès au vaccin Pfizer à très peu de pays en Afrique, chaque État recevra une quantité de doses de vaccin (AstraZeneca, Pfizer et Johnson & Johnson) proportionnelle à la taille de sa population. Cette répartition n’étant pas fondée sur le profil épidémiologique du pays (le nombre de personnes infectées), il est légitime de se poser la question : est-elle vraiment équitable ? En effet, les situations des pays africains vis-à-vis de la circulation du virus sont, comme je l’ai indiqué, très disparates.

 

Selon vous, il est urgent de lutter contre le « nationalisme vaccinal ». Pourquoi ?

Certains pays développés ont réservé trois fois plus de doses de vaccins que nécessaires pour vacciner leur population, tandis que les pays africains ont du mal à recevoir ne serait-ce que les premières doses pour protéger leurs personnels en première ligne. C’est le signe que les nationalismes ont pris le pas sur la solidarité internationale dans la lutte contre la pandémie.

Compte tenu de la fragilité des systèmes de santé africains, il est urgent d’obtenir les doses permettant de protéger les personnels soignants afin d’assurer la continuité des soins et éviter que les structures de santé se transforment en lieux de propagation de l’épidémie. Dans un monde globalisé, les virus ne respectent pas les frontières. C’est pourquoi les pays riches doivent impérativement penser à la solidarité internationale et à la synergie d’actions entre les pays. Il faut se diriger vers une distribution équitable des vaccins entre les pays développés et les pays en développement le plus rapidement possible.

Ce principe d’équité doit aussi être respecté au niveau régional. Le dispositif Covax devrait permettre de mieux doter les pays ayant un fort taux d’incidence et de mortalité (Afrique du Sud, Zimbabwe, Malawi), au détriment du critère de taille de la population. Il faut davantage de synergie dans les actions à tous les niveaux (accès aux tests et aux diagnostics, prévention par la vaccination, prise en charge des cas) et cela passera par la solidarité internationale et régionale. C’est le seul moyen de vaincre la pandémie de Covid-19.

 

 

Propos recueilli par Flora Trouilloud (rédaction iD4D)

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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