Faire la promotion à tout-va du vaccin comme bien commun exagère son importance, suscite des attentes irréalistes et crée une pression politique. D’autres mesures sont nécessaires pour atténuer la catastrophe.

A lab technician sorts blood samples inside a lab for a COVID-19 vaccine study at the Research Centers of America (RCA) in Hollywood, Florida. (Photo by CHANDAN KHANNA / AFP)
A lab technician sorts blood samples inside a lab for a COVID-19 vaccine study at the Research Centers of America (RCA) in Hollywood, Florida. (Photo by CHANDAN KHANNA / AFP)

En juin 2020, 154 leaders mondiaux – lauréats du prix Nobel et autres célébrités – ont signé une lettre appelant les organisations internationales et les gouvernements à affirmer haut et fort que le vaccin contre le Covid-19 était un bien commun mondial, et à adopter des mesures en ce sens. Leur appel soutenait que « en fin de compte, la seule façon d’éradiquer définitivement la pandémie est de disposer d’un vaccin qui puisse être administré à tous les habitants de la planète, urbains ou ruraux, hommes ou femmes, vivant dans des pays riches ou pauvres ».

Mais au-delà de l’idée d’universalité, la définition de ce qu’est un bien commun mondial n’est pas aussi claire qu’on pourrait le penser de prime abord. Cette notion est en effet une construction sociale dépendante de valeurs éthiques et politiques qui varient selon les pays et les sociétés, et qui évoluent avec le temps.

Aujourd’hui, avec l’arrivée imminente des vaccins contre le Covid-19, quelles pourraient être les conséquences de leur classement en tant que bien commun ? Bien que l’intention derrière cette initiative soit louable, à qui pourra véritablement bénéficier cette déclaration étant donné les connaissances actuelles sur la pandémie, la nature des vaccins qui sont en cours de développement et les plans prévus pour leur distribution ?

 

L’état des lieux de la pandémie

Huit mois après que l’épidémie de coronavirus Covid-19 a été qualifiée de « pandémie » par l’Organisation mondiale de la santé, ses impacts ne sont ni universels ni homogènes. La France, comme d’autres pays européens, est au cœur d’une seconde vague de l’épidémie, touchant de façon disproportionnée et catastrophique les personnes âgées. Bien que les taux d’incidence en France soient similaires dans toutes les tranches d’âge adulte, 92 % des décès sont survenus chez des personnes de plus de 65 ans, l’âge médian de ces décès étant actuellement de 84 ans.

Trois pays – les États-Unis, l’Inde et le Brésil – constituent près de la moitié des 50 millions de cas de Covid-19 notifiés dans le monde, les États-Unis représentant à eux seuls 20 % de tous les décès. De nombreux pays à faible revenu, en particulier en Afrique subsaharienne, ont jusqu’à présent connu de faibles taux de mortalité et de morbidité directement liés au Covid-19. Pourtant, ces États ont été touchés de manière disproportionnée par les conséquences économiques désastreuses des mesures prises pour empêcher la circulation du virus.

 

 

Celles-ci ont conduit à une réduction des transferts d’argent par les immigrés à destination de leur pays d’origine, à une baisse des exportations des matières premières et à une incapacité à rembourser les dettes.

Jusqu’à présent, de nombreuses inconnues quant à l’évolution de la pandémie et incertitudes sur l’efficacité des outils médicaux subsistent. Le tableau devrait évoluer avec le temps, renforçant le besoin de flexibilité dans la réponse et de continuer à suivre toutes les pistes prometteuses pour limiter l’aggravation de la catastrophe.

 

Le vaccin n’est pas une solution miracle

La recherche et le développement de vaccins génériques susceptibles d’être rapidement modifiés afin de s’attaquer à différents agents pathogènes se poursuivent depuis des années. Ces efforts sont alimentés par un financement massif des entreprises pharmaceutiques de certains États. Et l’épidémie de coronavirus a entraîné de nouveaux investissements considérables. Plus de 139 vaccins candidats sont actuellement en développement. 11 d’entre eux en sont aux derniers stades des essais cliniques, et les signaux sont prometteurs : les premières doses devraient être administrées au début de l’année prochaine.

Cependant, il est peu probable que ces vaccins soient une solution miracle qui permettra soudainement le retour à la vie normale à travers le monde. Pour commencer, les agences réglementaires américaines et européennes ont fixé à seulement 50 % la démonstration minimale d’efficacité. Concrètement, cela veut dire que les personnes vaccinées ont deux fois moins de chances de développer la maladie que les personnes non vaccinées. Il faut espérer que les premiers vaccins démontreront une efficacité bien plus élevée, comme c’est a priori le cas pour le vaccin de Pfizer BioNTech qui annonce une efficacité de 90 %.

Cela étant dit, il reste certaines zones d’ombre, les données n’étant pas actuellement accessibles, et il n’est pas encore certain que tous les vaccins provoquent le même niveau de protection chez les personnes âgées, qui sont les plus exposées aux formes graves de la maladie et au risque de mourir.

 

Covid-19 : une faible probabilité d’éradication totale du virus

Sans entrer dans les détails immunologiques, ces premiers vaccins sont développés et évalués pour leur capacité à empêcher les personnes infectées de développer des symptômes, pas nécessairement pour les empêcher d’être infectées ni, surtout, d’être contagieuses lorsqu’elles sont infectées.

De nombreuses incertitudes subsistent quant à la corrélation entre les manifestations cliniques du Covid-19 et la transmission du virus. Mais il est de plus en plus évident que les enfants peuvent être infectés et transmettre le virus, même si la grande majorité d’entre eux ne présentent pas de signes de la maladie. De même, il se peut que les adultes vaccinés soient asymptomatiques mais contagieux, protégés contre la maladie eux-mêmes, mais capables de porter le virus et de le transmettre à d’autres sans le savoir.

Au vu des informations actuellement disponibles, même si ces vaccins étaient administrés à tous les habitants de la planète, la probabilité d’une éradication mondiale du virus resterait faible. La stratégie de vaccination optimale viserait à protéger les personnes à risque de développer une forme grave de la maladie, plutôt que d’essayer de contrôler le virus lui-même.

Compte tenu de l’état de la pandémie, la cible prioritaire de la vaccination devrait être les personnes âgées et les personnes présentant des comorbidités spécifiques, vivantes dans des zones de forte transmission du virus, ainsi que le personnel de santé exposé de manière disproportionnée aux patients infectés. Protéger ces cohortes avec un vaccin efficace pourrait réduire la charge de morbidité mondiale et par conséquent les taux de mortalité. Mais le virus risquerait de continuer à circuler au sein de la population, comme d’autres coronavirus qui provoquent de simples rhumes.

 

Un vaccin, sinon rien ?

Le vaccin est-il donc un bien commun mondial ? Pour faire court, il semble que non. Il est même quelque peu irrationnel de débattre de ce point pour le moment – ces vaccins n’existent même pas encore, et il y a trop d’incertitude quant à l’impact qu’ils auront. Qu’elle soit motivée par la compétition pour le profit, le désir de réduire les effets catastrophiques de la pandémie ou les deux, la vitesse à laquelle des candidats vaccins prometteurs ont été développés est impressionnante. Toutefois, même si un vaccin efficace émerge bientôt, les limites de la capacité de production mondiale montrent qu’il ne sera pas disponible à une échelle adéquate avant de nombreux mois, quand la situation pandémique aura peut-être changé.

Faire la promotion à tout-va du vaccin comme bien commun exagère son importance, suscite des attentes irréalistes et crée une pression politique. Cela encourage un investissement massif, voire excessif, de fonds publics exclusivement dans le secteur privé, c’est-à-dire dans l’industrie pharmaceutique, aux dépens d’autres mesures nécessaires pour atténuer la catastrophe : notamment le développement de traitements spécifiques et d’interventions de soins efficaces pour les personnes qui développent la maladie.

 

Vaccination universelle et réponse biomédicale

Pour un pays à faible revenu, qui en outre ne fait pas face à un nombre important de cas graves de Covid-19, l’affectation des maigres ressources publiques dans l’ambition de vacciner la population est difficilement justifiable. Particulièrement lorsque l’impact social et économique de la pandémie sur les individus est extrême dans ces contextes où il n’y a pas de système de sécurité sociale pour fournir un filet de protection minimal.

Par ailleurs, l’éthique consistant à recommander l’administration de nouveaux vaccins, dont les effets à long terme sont inconnus aux individus peu susceptibles de souffrir d’une maladie plus que bénigne, doit être examinée de près.

Il n’y a pas d’avantage évident pour l’humanité à promouvoir, à ce stade, l’accès universel à la vaccination. Cela ne veut pas dire que ces vaccins ne seront pas utiles dans la réponse à la pandémie : une protection des personnes à risque peut permettre aux populations de vivre avec le virus, plutôt que d’en mourir. Mais le bénéfice du vaccin n’est réel que dans le cadre d’une réponse biomédicale, sociale, politique et économique rationnelle et complète, adaptée à l’évaluation locale de la crise sanitaire et de ses impacts.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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