Multiplier au niveau local des projets concrets à faible émission de carbone, c’est l’ambition de l’ONG R20 – Régions pour le climat (R20 Regions of Climate Action), fondée en 2010 par l’acteur américain Arnold Schwarzenegger, ancien gouverneur de la Californie. Basée à Genève et lancée avec le soutien des Nations unies, cette coalition rassemble des régions et des villes, mais aussi des entreprises, des ONG et des institutions internationales. Entretien avec Christophe Nuttall, directeur de l’ONG.

Photo : Alex Lang
Photo : Alex Lang

Quel sera votre proposition lors de la COP 21 ?

Notre message est très simple : une révolution n’est pas nécessaire pour relever les défis posés par le climat. Il est possible de travailler de manière différente, et de lever les obstacles qui empêchent généralement les projets à faible émission de carbone de se faire. Car la volonté politique existe, de même que les technologies et les financements.

Nous pensons qu’il faut partir du terrain local pour parvenir à des effets globaux. Seul problème : les trois types de partenaires indispensables pour monter des projets, les politiques, les industriels et les financiers, ne se parlent pas entre eux. Et quand ils le font, ils ont des difficultés à parler la même langue ou partager les mêmes perspectives. Pourtant, ils peuvent travailler ensemble sur des projets structurés et financièrement intéressants.

 

Quelle est votre approche ?

Très pragmatique : nous partons d’un besoin éprouvé par une collectivité locale et nous tirons toute l’offre en finançant des études de faisabilité et en rapprochant les partenaires indispensables au projet à faible émission de carbone. Notre méthode ne consiste pas à faire seulement du « bottom-up » (de la base vers le sommet), mais à décloisonner, pour rompre avec ce que nous appelons « la logique des silos » – ces univers étanches qui se côtoient entre les différents acteurs. Nous levons les contraintes à tous les niveaux, qu’il s’agisse d’obtenir l’accord d’un ministère, de passer un contrat de concession sur un terrain, de trouver un partenaire technique, etc.

Nous sommes partis du constat que depuis 2000, la communauté internationale a injecté des millions de dollars en conférences, réunions et études en tout genre sur les énergies renouvelables en Afrique de l’Ouest, sans que de réels projets concrets ne voient le jour. Aucune centrale solaire de 5 à 6 MW n’existe encore dans la sous-région ! Nous n’avons pas non plus de réelles dynamiques LED (diode électroluminescente) dans les pays en développement. Sur les déchets, on parle de dommages graves auprès des populations, de casiers d’enfouissement qui explosent parce qu’on mélange de la biomasse avec du plastique, etc. Nous voulons arrêter de parler dans le vide et poser les premiers jalons.

 En tant qu’ONG à but non lucratif, nous voulons montrer que l’argent de la philanthropie – comme le nôtre – peut servir à financer des études de faisabilité en vue de projets solvables et intéressants sur le plan financier.

 

Pouvez-vous en donner un exemple ?

Au Brésil, nous avons mis en place un dispositif financier qui va permettre à 13 villes de changer tout l’éclairage public avec des lampes LED à basse consommation. Ce projet porte sur quelque 1,5 million de lampadaires.

Nous avons cherché les partenaires techniques locaux, pour fournir des équipements LED fabriqués au Brésil. Puis nous avons monté avec la société d’électricité Electrobras et la Banque nationale de développement du Brésil (BNDES) un fonds d’investissement public-privé qui permet aux communes d’acheter ces lampes LED et de les remplacer.

Dans le cas de Rio de Janeiro, l’éclairage public représentait jusqu’à 38 % du budget municipal. Tout en réduisant sa facture d’énergie d’environ 70 % et son budget de maintenance de 75 %, la ville de Rio va bénéficier de fonds additionnels pour financer les ampoules et les équipements nécessaires à ce changement de technologie.

 

Cette démarche est-elle possible dans d’autres pays en développement, en Afrique notamment ?

Oui, nous avons mené deux autres projets en Afrique qui nous paraissent très symboliques, dans deux autres domaines technologiques.

Par exemple, en Algérie, nous sommes partis d’un besoin de l’Etat, qui dispose d’un budget conséquent pour incinérer les déchets, mais n’a pas réussi à entamer ce programme concrètement. Dans la ville d’Oran, où se trouve notre bureau méditerranéen, R20-Med, nous avons lancé en avril 2015 un projet-pilote de tri et valorisation des déchets. Nous avons sensibilisé tous les acteurs de la chaîne, en les réunissant en septembre 2014 dans un atelier. Les représentants de la direction environnementale de la wilaya (région) et de la ville, de la gendarmerie, du programme “Oran propreté”, de la société de ramassage des ordures du centre d’enfouissement technique de Hassi Bounif se sont réunis, pour adopter une approche sur la formation de relais sur le terrain : dans les mosquées, les écoles, les comités de quartier, les gardiens d’immeuble, les femmes de ménage. Près de 140 ambassadeurs du tri sélectif ont par la suite arpenté les rues des quartiers retenus, pour sensibiliser les populations au tri des déchets.

Le projet s’est concentré au départ sur deux quartiers d’Oran, Haïd Akid Lofti et la Cité “AADL Pépinière”, soit 1400 logements, où 70 nouvelles poubelles ont été installées, pour permettre le tri. Dans les conteneurs verts, les ménages peuvent déposer les déchets organiques qui vont servir à faire du compost, et dans les poubelles grises, les déchets recyclables. Un camion de ramassage adapté a été financé par la wilaya, et des équipements spéciaux apportés au centre d’enfouissement technique, avant d’étendre le projet à d’autres quartiers d’Oran et d’autres villes du pays. Les résultats sont concluants: plus de 10 tonnes de déchets recyclables sont ainsi collectés par semaine. La prochaine étape du projet vise trois nouveaux quartiers d’Oran.

Parallèlement la première unité de compostage se met en place et vise à produire plus de 20 tonnes par semaine, au profit de l’agriculture locale qui souffre d’une dégradation marquée des sols. L’objectif consiste à mettre en place toute une filière de recyclage et de valorisation des déchets d’ici 2017, avec à la clé de nombreuses créations d’emploi. Par ailleurs, des investisseurs, trouvant un terrain fertile et à maturité, sont en train de travailler à un important projet.

 

Quid des énergies renouvelables ?

Au Mali, nous avons permis le démarrage d’une centrale solaire de 50 MW dans la région de Kita, au sud du pays. Tout est parti d’une simple conversation en 2012 entre Arnold Schwarzenegger, José Manuel Barroso, ancien président de la Commission européenne et Kandeh Yumkella, Secrétaire général de UNSE4ALL (United Nations Sustaiable Energy for All) sur les besoins énergétiques du Mali. Seulement 14 % de la population a accès à l’électricité. Cette énergie ne représente que 2 % de la consommation, dominée par le charbon de bois et le bois de chauffe, nocifs pour la santé et l’environnement. Le président de notre ONG a décidé de « régler ce problème ».

Encore une fois, la volonté politique d’aller vers les énergies renouvelables est là, les équipements et les moyens financiers aussi. Pourquoi l’alchimie ne se fait-elle pas ? Nous avons trouvé le partenaire technique, la société française Akuo Energy, passé un accord avec le gouvernement malien et réalisé plusieurs études de faisabilité. En octobre dernier, un contrat a été signé avec le gouvernement du Mali pour une centrale solaire sur une période de 28 ans. Le R20, avec Akuo Energie et un réseau d’investisseurs, ont pu mobiliser les 300 000 euros nécessaires aux études de faisabilité. Ce premier financement a permis de réduire auprès des investisseurs la perception du risque lié au projet, tout en assurant une bonne “bancabilité”. Dans le cadre du contrat passé, nous allons nous faire rembourser trois fois le montant de cet investissement initial. Ce qui va nous permettre de réinvestir dans d’autres études de faisabilité.

 

Une seule centrale solaire va-t-elle faire la différence en Afrique de l’Ouest ?

Cette première expérience au Mali nous a permis de rencontrer des responsables de l’Union économique et monétaire de l’Ouest africain (UEMOA), qui nous ont fait part, encore une fois, de leur volonté politique d’agir. R20 – Régions pour le climat cherche à lever 3,5 millions d’euros d’ici 2020, pour mener des études de faisabilité dans une dizaine de pays de la sous-région et réaliser des centrales solaires d’une capacité cumulée de 200 (MW).

 

Les financiers vous suivent-ils ?

Nous les amenons à changer de perception sur les risques liés à ces projets. Si vous faites 15 % de retour sur investissement au bout de 9 ans, les financiers n’ont aucune raison de ne pas s’engager. L’enjeu consiste à assurer une bonne bancabilité des projets avec tout un train de garanties périphériques. Nous sommes très confiants. Il viendra rapidement un jour où cette green economy, cette transition énergétique sera “business as usual”, et sans révolution fondamentale.

Les partenaires au développement doivent comprendre qu’il n’y a pas de solution unique, mais de nouveaux réseaux d’acteurs qui oeuvrent ensemble sur des projets. Nous ne pouvons plus travailler à l’ancienne, chacun dans son coin avec ses vieilles références, en se contentant par exemple de répondre à des appels d’offre.

Notre ambition est de monter un fonds de pré-investissement pour des projets d’infrastructures de taille moyenne. La méthode consiste à faire financer des études de faisabilité avec l’argent de la philanthropie, pour percevoir des commissions sur les projets réussis. Nous allons pouvoir financer l’échec éventuel de certains projets avec les retombées de ceux qui auront réussi. Nous mettons ainsi un cercle vertueux autour d’un écosystème financier de sources différentes, où l’un devient le levier de l’autre. On a pour habitude de dire que 1 euro investi en philantropie peut lever in fine 10 000 euros de private equity et de prêts. C’est ce que nous avons pratiquement démontré au Brésil, au Mali et en Algérie. Il convient maintenant de répliquer l’expérience à plus grande échelle. Tel sera le message d’Arnold Schwarzenegger à la COP 21.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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