La Turquie est dans le wagon de queue des pays de l’OCDE en matière d’égalité hommes-femmes sur le marché du travail. Un problème qui ne peut être résolu qu’en intervenant au niveau des PME, explique la représentante de l’Organisation internationale du travail (OIT) Özge Berber Ağtaş, invitée de la table ronde de l’AFD sur « l’accès et le maintien des femmes dans des emplois de qualité en Turquie ».

© Klearchos Kapoutsis / Creative commons
© Klearchos Kapoutsis / Creative commons

Où se situe la Turquie par rapports aux normes de l’OIT sur l’accès des femmes au marché du travail et le maintien dans un travail décent ?

Pour être honnête, nous avons beaucoup de chemin à parcourir. La Turquie est dans le bas du classement de toutes les statistiques mondiales de l’OCDE, de l’OIT. Le taux de participation des femmes à la force de travail, par exemple, atteint à peine environ 30%, ce qui veut dire que seulement une femme sur trois est active sur le marché du travail. Quand on compare cela aux statistiques mondiales, c’est vraiment très faible.

 

Quels sont selon vous les principaux défis à relever par la Turquie ?

Il y en a tant !  Commençons par le début : le mode de fonctionnement patriarcal de la société est vraiment au cœur du problème. Le rôle des femmes dans leur famille, leur rôle dans la société, le rôle qu’elles sont censées jouer aux yeux des hommes et de la société est vraiment ‘problématique’, pour le moins, parce qu’elles sont vraiment perçues comme le pilier de la famille : elles doivent prendre soin de leurs enfants, des anciens, de tous les membres de la famille et de leur mari. Leur vrai travail est le travail qu’elles accomplissent à la maison. Pour celles qui en trouvent le temps et qui ont besoin d’une source supplémentaire de revenus, est-il alors possible de trouver de bonnes opportunités pour un boulot décent sur le marché du travail ? Non.

Même si le niveau d’éducation a progressé en Turquie et l’écart avec les hommes s’est atténué –ce qui est un pas en avant très important -, dans le même temps les femmes restent confrontées à de très sérieux problèmes d’égalité d’accès au marché du travail, de garderies pour les employées qui ont des enfants, avec des jardins d’enfants très chers.

Il y a aussi les salaires : les femmes gagnent 20% de moins que les hommes. Elles préfèrent rester à la maison plutôt que de chercher un travail à l’extérieur parce que les salaires sont très bas et que leurs principales possibilités d’embauche se trouvent dans le secteur de l’économie informelle, ce qui veut dire qu’elles n’auront pas de sécurité sociale, et qu’elles vont avoir des horaires de travail plus longs. Par ailleurs, la moitié des femmes sur le marché du travail en Turquie travail dans l’agriculture. Et 98% des travailleurs agricoles travaillent dans des entreprises familiales, ce qui veut dire qu’elles ne gagnent pas d’argent, elles travaillent pour rien.

Il y a ainsi de nombreuses barrières pour les femmes à différents niveaux. Elles doivent d’abord convaincre leur père ou leur mari, puis elles doivent trouver un moyen d’entrer sur le marché du travail, et là elles doivent encore se battre contre des pratiques discriminatoires de la part de leur employeur. Pour obtenir quoi ? Des horaires de travail rallongés, de faibles salaires et parfois de la violence fondée sur le sexe. Souvent, elles préfèrent rester à la maison.

 

L’Etat turc offre-t-il des solutions aux femmes ?

L’actuel code du travail est très positif par certains aspects : sur la non-discrimination, l’égalité de chances et l’égalité de traitement entre hommes et femmes, et aussi le harcèlement psychologique et le harcèlement sexuel. Dans le même temps, le ministère de la Famille et de la Politique Sociale tente de promouvoir les garderies et le congé parental. Mais nous devons bien voir que, même si nous faisons des pas positifs sur le plan législatif, qu’en est-il de l’application ? Nous devons faire de la loi une réalité, dans la vraie vie.

 

La société civile et le monde de l’entreprise sont-ils parties prenantes en Turquie dans la lutte pour l’égalité hommes-femmes au travail ?

Les ONG sont très impliquées dans le débat. Le mouvement féministe a une longue histoire en Turquie et il y a de nombreuses associations féministes, qui sont actives en particulier dans le domaine des violences contre les femmes, de l’autonomisation des femmes, des chances de trouver un travail de qualité. Elles accomplissent un gros travail dans le développement de projets et comme groupes de pression vis-à-vis du gouvernement. Les associations de femmes ont par exemple joué un rôle prépondérant  dans l’adoption, en 2011, de la Convention du Conseil de l’Europe sur la lutte et la prévention de la violence contre les femmes et de la violence domestique, qu’on connait sous le nom de Convention d’Istanbul. La Turquie a été le premier pays à ratifier la Convention, et les associations de femmes sont aussi très actives au niveau de la surveillance et de l’application et de la Convention. Les ONG de femmes ont organisé des campagnes sur les violences contre les femmes qui ont poussé le gouvernement à adopter une législation nationale ad hoc et à faire la promotion des droits humains des femmes. De nombreuses associations de femmes mettent en œuvre des programmes spécifiques de formation pour les femmes sur les droits humains des femmes et leur autonomisation. Certaines sont particulièrement actives dans le développement de campagnes et de recommandations sur les politiques à suivre en matière d’accroissement de l’emploi des femmes et de leur autonomie économique. Quant aux employeurs, nous savons que certaines grandes entreprises sont très engagées dans la promotion du salariat féminin, de l’égalité entre les genres et de l’autonomie des femmes. On peut citer par exemple Vodafone, Koç Holding, Sabancı Holding, Boyner Holding ou encore Suteks peuvent être citées comme des modèles d’entreprises sensibles aux questions de genre.

Mais la plupart des femmes sont employées par des PME, et de manière informelle. C’est donc au niveau des PME que nous devons faire quelque chose. Les grandes entreprises pourraient jouer un rôle de meneur dans ce processus, mais il faut que ça descende au plus bas, que ça produise des résultats sur le terrain. Il faut aussi que nous continuions à travailler directement avec les PME. La plupart sont des entreprises familiales, et nous savons que si le leader de la compagnie décide de faire quelque chose pour l’égalité des sexes, il peut y parvenir. Il faut donc que nous commencions à convaincre les dirigeants, et aussi que nous approchions les femmes dans ces compagnies. Il est indispensable d’atteindre la base.

 

Quelles expériences l’OIT a déjà mené avec les PME ? En avez-vous tiré des enseignements ?

Nous avons mis en place un projet sur l’amélioration de la responsabilité sociale au niveau des PME. Nous avons travaillé avec les PME dans plusieurs départements de Turquie, en particulier dans le secteur du textile, qui est un des secteurs les plus importants en termes d’emploi des femmes.. Nous avons mis en œuvre ce programme en coopération étroite avec les chambres de commerce et d’industrie de quatre départements du sud-est de la Turquie. Nous avons à la fois collaboré avec des grandes marques internationales du textile, comme H&M, Otto-Hermes, M&S, et travaillé en contact étroit avec des PME. Nous avons organisé des programmes de formation communs sur le droit du travail et l’égalité entre les sexes en collaboration avec H&M.

Nous avons organisé des séries de séminaires pour les travailleurs hommes et femmes du secteur du textile.  L’objectif était de sensibiliser les employés aussi bien hommes que femmes à l’égalité entre les sexes, à l’égalité dans les relations de travail, à certains droits économiques bien spécifiques – comme la durée du travail, les salaires, le congé maternité, le droit de se syndiquer, la médecine et la sécurité du travail –, aux violences fondées sur le genre sur le lieu de travail –mobbing, harcèlement sexuel- et à l’impact négatif de ces violences sur l’environnement professionnel. Le but n’était pas seulement de donner aux employés une formation sur leurs principaux droits en tant que travailleurs, mais aussi de les sensibiliser à l’importance et à la nécessité de l’égalité entre les sexes sur le lieu de travail.

C’était une expérience intéressante parce que, en contact direct avec les travailleurs, nous avons pu constater un réel intérêt des femmes et des hommes, en particulier pour les questions de violences fondées sur le sexe sur le lieu de travail. En ce qui concerne les violences basées sur le genre, les femmes constituent le groupe le plus vulnérable. Elles souffrent beaucoup aussi bien du « mobbing » que du harcèlement sexuel. Pourtant, elles ont tendance à se cacher et préfèrent ne pas parler de ces violences par crainte d’être éconduites ou d’être marginalisées, et aussi par peur d’être stigmatisées par les membres de leur famille et leurs collègues à l’usine.

Nous avons aussi travaillé avec les employeurs pour expliquer en quoi ces sujets sont importants pour les PME. Le problème, c’est qu’ils veulent vraiment voir le bénéfice économique qu’ils peuvent en tirer, ils veulent des chiffres. On ne peut pas les convaincre juste en leur disant que c’est important et qu’ils doivent le faire. Il faut montrer des chiffres, des résultats et des exemples concrets.

 

Quels genres de bénéfices immédiats pouvez-vous invoquer dans cette situation ?

Lorsque nous travaillons avec les PME sur les questions de productivité, sur les conditions de travail,  notre argument massue est que si vous améliorez les conditions de travail, si vous augmentez les salaires et réduisez les heures de travail, alors votre productivité va augmenter.

Pour l’instant nous n’avons aucune donnée sur le sujet, cependant nous essayons de leur montrer des preuves de la réalité de cette affirmation [quand on l’applique à l’égalité des sexes]. Car la productivité n’est pas seulement une question de chiffres et d’augmentation de la production. La qualité de l’environnement de travail, le faible taux de turn-over, les modes de coopération sur le lieu de travail sont aussi des paramètres importants. La satisfaction des employés a également un impact déterminant sur l’augmentation de la productivité.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD

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