Les 15 et 16 mars à Istanbul, l’Agence française de développement a organisé un séminaire sur « l’accès et le maintien des femmes dans des emplois de qualité en Turquie ». Retour sur les enseignements de ces rencontres avec Laetitia Antonowicz, consultante indépendante pour les plus grandes organisations internationales et spécialiste de l’éducation.

Woman in Diyarbakir - © Antonio Perez Rio
Woman in Diyarbakir - © Antonio Perez Rio

L’AFD vient d’organiser deux jours de débats sur l’égalité hommes-femmes au travail. En quoi la question constitue-t-elle un enjeu de développement ?

On retrouve deux types d’arguments concernant l’accès des femmes au marché du travail. La première catégorie relève des droits humains : c’est un droit, le droit des femmes à travailler en toute sécurité et dans la dignité. Le travail des femmes va aussi améliorer leur pouvoir décisionnel au niveau du ménage et leur donner plus d’autonomie financière.

Cet argumentaire fondé sur les droits, les politiques connaissent son existence, mais il ne constitue pas forcément leur première préoccupation. Du coup, les agences ont développé de puissants arguments économiques. Nous disposons maintenant d’études sur le coût de la violence domestique pour l’entreprise ou de la violence sur le lieu de travail, en termes d’absentéisme par exemple. Des études ont également été publiées sur les bénéfices du travail des femmes en termes de croissance économique. L’une d’elles a ainsi montré que l’écart dans le taux d’achèvement du lycée entre les garçons et les filles occasionnait un manque à gagner en croissance économique annuelle de 20 milliards de dollars pour la Turquie.

Le débat concerne aussi de plus en plus les entreprises : on a remarqué que les performances des entreprises étaient meilleures lorsqu’elles favorisaient la mixité à tous les niveaux. On parle ici de mixité de genre, mais aussi dans certains pays de mixité sociale, à tous les niveaux de postes. Cela veut dire que si on permet aux femmes d’accéder aux postes à responsabilité, jusqu’au sommet de l’échelle, l’entreprise va pouvoir s’appuyer sur un pool de talents et d’expertise plus large, avec une plus grande variété de perspectives, ce qui va produire des répercussions positives sur la performance.

Un autre aspect crucial, c’est que le travail des femmes contribue à la réduction de la pauvreté. La pauvreté des femmes, bien sûr, mais aussi de manière plus générale. Les femmes ont en effet tendance à réinvestir leurs revenus d’avantage que les hommes dans les besoins sociaux et sanitaires du foyer ainsi que dans l’accès à l’éducation des enfants. Ce qui peut contribuer à briser le cycle intergénérationnel de la pauvreté.

 

Quelle est l’image qui ressort du pays hôte et objet d’étude de cette table-ronde, la Turquie ?

La Turquie avait en 2014 le plus faible taux de participation des femmes sur le marché du travail parmi les pays de l’OCDE, à 34%. C’est aussi un des taux les plus bas au monde. On a constaté qu’il y avait eu une petite amélioration, particulièrement en milieu urbain, à la suite de la crise de 2008, mais le taux reste très faible –une femme sur trois. On retrouve en Turquie les mêmes problèmes qu’ailleurs: plus de chômage, plus de travail à temps partiel pour les femmes…

Il y a aussi des singularités. Les femmes sont ainsi très nombreuses en Turquie à effectuer un travail familial non rémunéré, notamment dans le domaine de l’agriculture, où elles représentent 79% des effectifs. On retrouve aussi beaucoup les femmes dans l’économie informelle, avec des rémunérations moindres et un travail plus fatigant, et dans des secteurs à faible productivité. Un trait autre trait singulier de la Turquie, c’est le rôle crucial que jouent le niveau d’études des femmes et le mariage par rapport à l’accès et au maintien sur le marché du travail. Quand on combine ces deux éléments là, les chiffres sont éloquents : le taux de participation au marché du travail est de 82% pour les femmes non mariées qui ont fait des études universitaires, alors qu’il tombe à 18% pour les femmes mariées qui n’ont pas dépassé l’école primaire.

Le mariage joue énormément, les enfants encore plus. Les gardes d’enfants sont tellement chères que les femmes qui n’ont pas fait d’études supérieures ne peuvent pas se les payer. En fait, ce n’est pas tant l’accès des femmes au marché du travail qui pose problème, c’est le maintien.

Au niveau de l’entreprenariat, en Turquie comme ailleurs, les femmes entrepreneuses font face à plus d’obstacles que les hommes. Elles ont généralement moins de capital que les hommes au départ, donc elles ont plus de difficultés à investir, et elles ont moins d’accès au crédit. Une enquête a ainsi montré que seulement 15% des PME dirigées par des femmes avaient accès à un financement bancaire en Turquie. Il y a aussi une inégalité dans tout ce qui est accès à la technologie, avec un écart de 23% entre les PME dirigées par des hommes et celles dirigées par des femmes. Les femmes ont également moins de réseaux professionnels. Autant de points qui constituent des obstacles à la création d’une entreprise par une femme.

 

Quel bilan tirez-vous de ces deux jours de débats ?

Plusieurs éléments importants sont ressortis. Concernant les questions d’éducation et de formation, ce qui se dégage, c’est que la qualification n’est pas suffisante ; elle doit se doubler d’un accompagnement pour faire la transition entre la formation et l’insertion professionnelle. C’est important, car souvent les femmes font face à des discriminations. Il peut y avoir également un problème de confiance en soi, et des interventions de type coaching, mentorat peuvent aider la femme à prendre confiance et l’aider dans sa recherche d’emploi ou dans ses démarches administratives et avec les institutions de crédit, dans le cas de l’entreprenariat. Les institutions de formation professionnelle peuvent développer des programmes d’accompagnement, en partenariat avec les entreprises, les agences de l’aide à l’emploi et les organisations de la société civile.

Sensibiliser les employeurs aux bénéfices qu’ils peuvent tirer de la mixité et de l’inclusion de femmes dans leurs équipes est important. Travailler avec les femmes n’est pas suffisant, il faut également qu’un certain nombre de pratiques changent ou évoluent sur les lieux de travail et dans l’environnement professionnel en général. Faire évoluer les mentalités par rapport à la discrimination à l’embauche et à la promotion, par rapport aux conditions de travail et notamment à la façon dont l’entreprise va permettre aux femmes –et aux hommes- de concilier vie familiale et vie professionnelle sont parmi les pistes prioritaires.

Un autre point qui me paraît important, c’est de documenter et de partager toutes ces interventions de sensibilisation et toutes ces initiatives visant à améliorer la participation des femmes au travail décent. Parce qu’en fait, il y a plein de choses qui se passent, il y a plein de petites initiatives. La Turquie est un pays immense, très varié, mais si on ne documente pas les freins et la façon dont on les a levés, si on ne partage pas ces expériences, on ne peut pas les utiliser comme sources d’inspirations pour d’autres organisations, d’autres employeurs. Les entreprises peuvent valoriser leurs expériences et pratiques, et les institutions publiques, les universités, les organisations non-gouvernementales et les organisations internationales ont un rôle à jouer dans la cartographie de ces initiatives et leur dissémination.

Et puis il y a un aspect d’émulation pour les employeurs. On le voit bien auprès des grands groupes, mais c’est pareil pour les PME : on peut stimuler la compétition entre eux sur le thème « moi aussi je suis un bon employeur parce que je prends en compte les besoins des hommes et des femmes », et l’exemple du Programme de Certification Genre pour les entreprises est à cet égard un exemple utile.

Un autre point qui me paraît important, c’est qu’on parle souvent des femmes comme d’un groupe homogène. Dans un pays comme la Turquie, qui est tellement grand, avec des situations tellement différentes entre milieu urbain et milieu rural, il n’y a pas une « femme » générique, il y a une multitude de femmes, et il est nécessaire de réaliser des études de diagnostic non seulement au niveau national, mais aussi à un niveau très local pour développer des programmes qui répondent à une demande et à des problèmes concrets dans un contexte précis.

Enfin, il y a aussi tout un travail de sensibilisation à faire auprès des femmes pour qu’elles s’approprient leurs droits et qu’elles puissent ensuite les réclamer, notamment sur les questions de harcèlement et de violence sur les lieux de travail.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

 

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