Pour Mohamed Ould Tolba, économiste agricole en chef à la Banque africaine de développement (BAD), les pays d’Afrique doivent s’efforcer de transformer leurs ressources agricoles sur place avant de les exporter, pour une agriculture plus durable.

Photo: Pete Lewis/Department for International Development
Photo: Pete Lewis/Department for International Development
 Cette interview est publiée dans le cadre de notre partenariat avec

RFI

Le développement de l’agriculture en Afrique reste un enjeu majeur, y compris pour l’atteinte des Objectifs du développement durable (ODD). Mohamed Ould Tolba, économiste agricole en chef à la Banque africaine de développement (BAD), explique comment les pays d’Afrique riches en matières premières doivent s’efforcer de les transformer leurs ressources agricoles sur place, avant de les exporter.

Pourquoi les pays d’Afrique peinent-ils à transformer leurs ressources agricoles sur place?

Plusieurs contraintes ont empêché les pays africains de le faire. On peut citer à titre d’exemple l’insuffisance de l’approvisionnement énergétique, qui limite les possibilités de stockage et de transformation, ainsi que  le manque d’infrastructures routières (routes bitumées et réseau de chemin de fer) qui entravent l’acheminement des produits agricoles des zones de productions vers les marchés et occasionne des grosses pertes après récolte.

Mais les choses commencent à changer. La Côte d’Ivoire s’oriente résolument dans ce sens pour la cacao. Il existe aujourd’hui 14 broyeurs de fèves dans le pays, assurant un premier niveau de transformation de 33 % de la production nationale. Le gouvernement a pour objectif de porter ce niveau de transformation à 50 % en 2020. A terme, toute la production nationale pourrait subir une première transformation sur place. De même, les 180 000 tonnes d’huile d’olive produites annuellement en Tunisie subissent une première transformation sur place. Le pays compte se lancer dans le conditionnement pour augmenter sa part de marché. Aujourd’hui, moins de 10 % de la production nationale est conditionnée sur place.

 

Qu’est ce qui explique ce changement ?

Les contraintes liées à l’énergie et à l’existence de réseaux de transport, commencent à moins peser, grâce aux investissements réalisés par la Côte d’Ivoire et la Tunisie. Bien des pays africains ont fait des progrès dans l’environnement des affaires. Tous ces facteurs, ensemble, créent des conditions plus favorables à l’investissement privé. Car ne l’oublions pas, la transformation des produits agricoles est une affaire qui relève du secteur privé.

 

Dans quelle mesure le développement des infrastructures et le développement agricole sont-ils liés ?

La question des infrastructures routières est cruciale. Il s’agit de connecter les zones rurales aux centres urbains qui sont les lieux des grands marchés agricoles, mais aussi de connecter les pays entre eux, pour développer le commerce régional. Au Cameroun, 40 % de la production annuelle de banane plaintain est perdue faute d’infrastructures routières suffisantes.

Ces dix dernières années, la BAD a travaillé dans ce sens en appuyant dans le cadre de projets multinationaux des routes qui relient les pays d’une même sous-région entre eux (avec les routes Douala-Bangui, Douala-N’Djamena, Bamenda-Enugu qui relient le Cameroun à ses voisins ou encore l’axe Dossoula-Dolisié, qui relie le Congo au Gabon). Il s’agit aussi de financer des projets nationaux avec des composantes de désenclavement des zones rurales. La BAD soutient par ailleurs le développement des infrastructures de stockage et de commercialisation (magasins, entrepôts, marchés), le renforcement des capacités techniques des acteurs des chaines de valeur ainsi que la mise en place de politiques agricoles adéquates. Toutes ces actions contribuent à diminuer les pertes après récolte. Mais les besoins sont énormes et beaucoup reste à faire dans ce domaine.


 

En quoi le développement agricole est-il crucial pour l’atteinte des ODD ?

Les ODD 1 et 2 visent à éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et la faim, et concernent en premier lieu les populations rurales. Les deux tiers de la population des pays les moins avancés (PMA) vivent dans les zones rurales, où la pauvreté est deux fois plus importante que dans les villes. L’ODD 6, quant à lui, vise à garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement rural et assurer une gestion durable des ressources en eau. Au sud du Sahara, pas moins de 319 et 695 millions de personnes n’ont pas accès respectivement à l’eau potable et l’assainissement. Là encore, une grande partie de ces populations vit en milieu rural.

Il faudra donc une forte orientation vers le développement rural dans les stratégies nationales pour la réalisation des ODD. D’autant que les populations rurales peuvent jouer un rôle plus important dans la création de richesse et la croissance, particulièrement dans les pays d’Afrique subsaharienne, où la part de l’agriculture dans le PIB reste importante (15,6 % pour le Sénégal, 19 % au Cameroun, 32,5 % au Rwanda, 28,1 % à Madagascar et 50 % au Tchad).

 

Pourquoi le développement des zones rurales n’a-t-il pas été jusqu’alors la priorité ?

Le développement rural ou au moins l’agriculture ont toujours été annoncés comme des priorités par les gouvernements africains ; cette orientation se traduisait à travers les objectifs d’autosuffisance alimentaire ou de sécurité alimentaire qui ont toujours figuré dans les programmes de développement en Afrique. Mais les besoins sont multiples et les ressources limitées ; les moyens pour le développement rural et agricole n’ont donc pas toujours suivi, malgré les engagements pris dans le cadre du Comprehensive African Agricultural Development Programme (CAADP) porté par l’Union africaine (UA) depuis 2003.

 

L’accès des produits africains aux marchés internationaux, européens notamment, est-il satisfaisant ?

Souvent exigeantes en termes de qualité et de sécurité sanitaire, les normes européennes représentent une donnée fondamentale d’un marché sur lequel les producteurs ne peuvent avoir aucune influence. Il faut s’y adapter, ce que font plusieurs pays d’Afrique en exportant des produits agricoles vers l’Europe.

Par exemple, le Kenya et l’Ethiopie sont devenus en 10 ans des exportateurs majeurs de produits horticoles vers l’Europe. Ces résultats ont pu être obtenus grâce à un secteur privé dynamique, appuyé par des politiques gouvernementales adéquates dans le développement des infrastructures et de la logistique, l’accès au foncier, au crédit et la commercialisation.

Ce qui prouve que les agriculteurs africains ont la compétence nécessaire pour adapter leurs produits à la demande, même sur un marché exigeant.

 

La sécurité alimentaire progresse-t-elle en Afrique, où la transition démographique est en cours ?

C’est une question fondamentale pour l’Afrique, le continent qui souffre le plus de la malnutrition avec 232 millions de sous-alimentés, soit environ 20 % de la population contre 12,1 % pour l’Asie et seulement 5,5 % pour l’Amérique latine et les Caraïbes. La facture pour l’Afrique des importations nettes de produits alimentaires s’est élevée à 35,4 milliards de dollars en 2015, portant surtout sur une quinzaine de chaînes alimentaires, dont cinq produits de base – blé, sucre, riz, viande de bovin et soja.

L’Afrique dispose pourtant d’un immense potentiel de production agricole avec 60 % des terres arables inexploitées dans le monde. Les efforts entrepris pour assurer la sécurité alimentaire du continent ne sont manifestement pas suffisants. C’est pourquoi « Nourrir l’Afrique » est l’une des cinq grandes priorités du président de la BAD, avec un plan d’action pour la transformation de l’agriculture africaine issu de la conférence de haut niveau organisée à Dakar en octobre 2015.

 

Quelles recommandations feriez-vous aux décideurs politiques africains afin d’exploiter pleinement les ressources agricoles ?

L’agriculture doit être considérée comme un business et les politiques de développement agricole conçues dans ce sens. Les gouvernements devront créer un environnement favorable au développement des affaires dans le secteur agricole et agroindustriel, et investir dans les infrastructures de base pour créer les conditions favorables à l’investissement privé.

Les pouvoirs publics devront améliorer leurs systèmes fiscaux, afin d’augmenter leurs allocations budgétaires au secteur agricole. Ils pourront aussi mettre en place des incitations pour une canalisation des transferts de la diaspora vers l’investissement agricole, encourager les investissements directs étrangers et développer des partenariat sud-sud dans l’agroindustrie.

 


 

Et vos recommandations aux bailleurs de fonds?

Les bailleurs de fonds doivent mieux coordonner leurs efforts pour créer le maximum de synergies dans leurs interventions. Ils doivent orienter davantage leur coopération vers le développement agricole et rural et jouer de leur influence pour que les pays africains fassent du développement agricole une de leurs premières priorités en affectant, en particulier, des niveaux adéquats de leur budget à ce secteur.

Ils doivent enfin s’engager à long terme dans le financement du secteur agricole pour aider les pays à mettre en place les politiques agricoles et les infrastructures nécessaires, et créer un environnement favorable à l’investissement privé.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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