Les transferts de fonds des migrants envoyés depuis la France représentent plus de 20 milliards de dollars chaque année. Martin Fleury, Said Bourjij et Bamadi Sanokho, experts sur cette question, partagent  avec iD4D leurs réflexions sur le potentiel de ces transferts pour le développement s’il est organisé.

Les transferts de fonds des migrants soutiennent des communautés entières en Afrique. Ils jouent un rôle d’amortisseur social par l’apport de ressources à des localités urbaines et rurales qui bénéficient moins des retombées de la croissance, et d’équilibrage monétaire avec l’afflux de devises dans la balance des paiements des États.

Pour autant, leur coût reste souvent dissuasif et encourage un secteur informel de plus en plus sophistiqué qui échappe à toute régulation. La FinTech et les opérateurs de téléphonie pourraient permettre une baisse significative des coûts, mais sont aux prises avec des exigences réglementaires fortes et nécessaires. Enfin, les solutions législatives et techniques pour encourager ces fonds à financer l’économie productive sont méconnues ou sous-exploitées.

 

 

Des enjeux colossaux pour des montants transférés en constante augmentation

Les transferts de fonds des diasporas vers leur pays d’origine occupent une place centrale dans les questions de politique publique pour des raisons budgétaires (impact sur la balance des paiements), réglementaires (traçabilité des flux financiers) ou encore migratoires (limitation de l’immigration économique). Ils représentent un enjeu majeur pour le développement de l’Afrique.

Les transferts effectués depuis la France vers le monde sont en progression constante et ont atteint près de 21 milliards d’euros en 2017 (contre environ 19 milliards en 2011).

 

Source : Bilateral remitances matrix, Banque Mondiale

 

Du côté des pays récipiendaires, ces transferts de fonds représentent très souvent des sommes supérieures à l’aide publique au développement et aux investissements directs étrangers. Ainsi, au Sénégal, ils équivalent au double de ces deux montants réunis, et atteignent 5,5 millions de dollars par jour.

Sources : Banque Mondiale et CNUCED

 

 

Faible médiatisation malgré des mutations profondes et rapides du secteur des transferts de fonds

Des engagements importants ont été pris ces dernières années par les pays du G20 pour accroître le potentiel des transferts de fonds des migrants. Les 20 puissances se sont notamment engagées à limiter les frais à 3 % des sommes envoyées en moyenne d’ici 2020. Cette mesure devrait libérer environ 16 milliards de dollars par an en faveur des pays récipiendaires. Mais malgré cette volonté politique, les coûts n’ont que faiblement diminué et représentent toujours en moyenne 7,6 % des sommes envoyées. Le corridor France-Afrique reste le plus onéreux avec des frais atteignant 9,61 %, sans qu’on observe aucune réelle tendance à la baisse depuis 2015.

Source : Remittances prices worldwide 2017, Banque Mondiale

 

Malgré l’enjeu et les profondes transformations du secteur en cours, le sujet ne figure plus en tête de l’agenda international.

Ce sont les entreprises de télécommunications et de la FinTech africaines qui révolutionnent le secteur. Dans les campagnes reculées d’Afrique, les transactions financières par mobile sont désormais ancrées dans les usages et leurs coûts avoisinent les 3 %. Ces acteurs bousculent les pratiques comme la réglementation bancaire.

 

Source : Remittances prices worldwide 2017, Banque Mondiale

 

Ce vent de changement s’imposera tôt ou tard au Nord par ricochet et produira un impact important sur le coût des transferts. Pour l’heure, ces solutions ne sont autorisées qu’entre pays africains. L’utilisation de ces technologies pour les transferts internationaux se heurte en effet à des problématiques réglementaires et macroéconomiques complexes. La lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent impose notamment de respecter des normes et des procédures que ces nouveaux opérateurs n’ont pas tous intégrées à leur dispositif. C’est ainsi que les transferts électroniques internationaux comme Orange Money sont aujourd’hui bloqués par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

La digitalisation inéluctable des transferts de fonds interpelle également les autorités en termes d’impact sur la balance des paiements. Elles craignent en effet que cette libéralisation facilite la fuite des capitaux en cas de crise économique ou politique.

 

Favoriser l’innovation du secteur, assurer la traçabilité des fonds et faciliter le financement du développement

Ces questions n’ont pas encore trouvé de réponse. Déjà investies pour accélérer la baisse des tarifs des transferts avec le site envoidargent.fr depuis 2007, les autorités françaises doivent renouveler leur engagement et leurs actions pour faire des transferts un véritable levier pour le développement de l’Afrique. 

Premièrement, il leur faut favoriser l’innovation en appuyant les nouveaux acteurs du secteur FinTech afin de garantir que leur développement se fait dans le respect des règles en vigueur.

Ensuite, la mise en place d’un cadre de concertation paritaire entre les différents intervenants (banques, sociétés de transferts d’argent, opérateurs de téléphonie, représentants de la diaspora) pourrait assurer la traçabilité et améliorer la gouvernance financière. Cela permettrait aussi aux autorités d’animer un dialogue constructif entre les banques centrales et les opérateurs.

Enfin, les transferts de fonds peuvent contribuer au financement du développement et participer à la hausse de l’inclusion financière. Localement, la réception de fonds par le système formel peut être couplée à des outils d’épargne et de garantie classiques et ainsi favoriser l’accès au crédit des populations non bancarisées. Depuis la France, des dispositions législatives[1] encouragent l’utilisation productive de l’épargne par la diaspora : bibancarisation, SICAV alimentant un fonds d’investissement, accès au marché obligataire africain depuis les banques européennes, etc. Mais ces outils n’ont pas encore été exploités à hauteur de leur potentiel.

« Les autorités françaises doivent renouveler leur engagement et leurs actions pour faire des transferts un véritable levier pour le développement de l’Afrique. »
Partagez cette citation !

Pour conclure

La combinaison de ces trois éléments permettrait de renforcer considérablement le développement endogène de l’Afrique : les fonds de sa diaspora pourraient plus facilement être mobilisés et investis en faveur d’activités locales, durables et productives. Les transactions seraient rapides, abordables et respectueuses des principes internationaux contre le blanchiment d’argent.

À l’inverse, faute d’accompagnement, le risque est de voir les flux formels continuer de subvenir majoritairement à des besoins de consommation de court terme. Quant aux réseaux informels, ils risquent d’être infiltrés et utilisés par des réseaux malveillants.

 

[1] Cf. article 11 de la loi n° 2014-773 du 7 juillet 2014 d’orientation et de programmation relative à la politique de développement et de solidarité internationale

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Partager cet article :

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda