En Asie du Sud, les transferts des migrants jouent un rôle majeur dans le financement du développement économique. La plupart de ces fonds proviennent des pays du Golfe, dont les économies ont été durement touchées par la pandémie de Covid-19, sans répercussion sur les volumes envoyés. Pour combien de temps encore ?

Un homme compte des livres sterling dans un magasin de transfert de fonds au Cachemire pakistanais. Photo par Sajjad Qayyum / AFP
Un homme compte des livres sterling dans un magasin de transfert de fonds au Cachemire pakistanais. Photo par Sajjad Qayyum / AFP

Les transferts des migrants (aussi appelés remises migratoires) sont des flux financiers entre pays, constitués de transferts personnels et de rémunérations d’employés. Les transferts personnels sont des transferts en numéraire ou en nature entre résidents et non-résidents d’un pays (quelles que soient la source des revenus de l’expéditeur et la relation entre les foyers bénéficiaires et les foyers expéditeurs). La rémunération des employés, elle, inclut le revenu des travailleurs migrants temporaires (travailleurs transfrontaliers, saisonniers et à court terme) employés dans une économie dont ils ne sont pas résidents, et celui des résidents employés dans des entités non résidentes (ambassades, organisations ou entreprises internationales).

 

Les remises migratoires jouent un rôle socio-économique majeur

Les transferts des migrants sont essentiels pour le développement international. Au niveau macroéconomique, ils permettent généralement de soutenir la croissance économique et de réduire sa volatilité, tout en fournissant un financement externe non générateur de dette, sous forme de flux entrants de devises fortes. Au niveau microéconomique, ces transferts renforcent la résilience financière des ménages et des communautés grâce au revenu supplémentaire relativement stable qu’ils représentent, contribuant ainsi au développement des capitaux physique et humain et à la réduction de la pauvreté.

Dans certains cas, les communautés frappées par des crises bénéficient d’une forte augmentation des envois de fonds. Par exemple, le volume des remises migratoires vers le Népal a fortement augmenté après le tremblement de terre de 2015. Des inondations catastrophiques au Kerala, un État de l’Inde du Sud, seraient la cause de l’augmentation importante des envois de fonds vers l’Inde en 2018.

 

 

Les flux entrants des remises migratoires ont des impacts différents sur les communautés selon l’utilisation qui en est faite. Si ces fonds financent le capital humain ou physique, il est plus probable qu’ils se traduiront par des bénéfices à long terme que s’ils sont dépensés en articles de consommation et, plus précisément, en biens importés. Certains pays sont à la fois d’importantes destinations pour les transferts des migrants (flux entrants) et à l’origine de larges transferts (flux sortants). Lorsque la valeur nette des remises migratoires (flux entrants – flux sortants) devient négative, cela peut renforcer la fragilité macroéconomique.

 

L’Asie du Sud, plus grand destinataire d’envois de fonds au monde

Les envois de fonds internationaux sont importants pour la plupart des pays en développement, et en particulier pour les pays d’Asie du Sud (Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan, Sri Lanka). Cette région est en effet celle qui reçoit les plus larges remises migratoires au monde relativement au produit intérieur brut (PIB). En termes de volume, un peu plus d’un cinquième des transferts des migrants mondiaux ont eu comme destination les pays de l’Asie du Sud entre 2015 et 2019. Parmi eux, l’Inde, le pays destinataire numéro un au monde, a reçu près de 360 milliards de dollars au cours de cette période.

Les remises migratoires représentent les flux financiers entrants les plus importants en Asie du Sud. Ils dépassent régulièrement les investissements directs étrangers (IDE) et/ou l’aide versée par les bailleurs multilatéraux et bilatéraux (aide publique au développement, APD), sauf en ce qui concerne l’Afghanistan (APD) et les Maldives (IDE).

 

 

Rapporté au PIB, le Népal enregistre les entrées de remises migratoires les plus larges d’Asie du Sud, et les cinquièmes du monde (un tiers du PIB entre 2015 et 2019). Suivent dans la région le Sri Lanka (8,3 % du PIB), le Pakistan (7,1 %) et le Bangladesh (6,2 %), tandis que l’Inde (2,9 %), le Bhoutan (1,8 %) et les Maldives (0,1 %) ferment la marche. Au Bhoutan et aux Maldives, les flux entrants tendent à être inférieurs aux flux sortants, la valeur nette des remises migratoires dans ces deux pays s’élevant respectivement à – 0,6 % du PIB et – 9,5 % du PIB pour la période allant de 2015 à 2019. Le profil démographique de ces deux pays explique pourquoi la valeur nette des transferts des migrants y est négative : les Maldives (530 000 habitants) et le Bhoutan (760 000 habitants) ont une population très faible (le Sri Lanka, le troisième plus petit pays d’Asie du Sud, a une population de 21,8 millions d’habitants), et les pénuries de main-d’œuvre y sont compensées par des travailleurs migrants. Les immigrants constituent donc une proportion considérable des populations de ces deux pays (26 % aux Maldives et 7 % au Bhoutan, en 2015), et le volume de l’argent renvoyé chez eux par ces travailleurs est supérieur au flux entrant des fonds envoyés par les petites diasporas maldivienne et bhoutanaise.

 

Deux tiers des envois de fonds à destination de l’Asie du Sud proviennent du Golfe

Près de 60 % des remises migratoires à destination de l’Asie du Sud proviennent des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG – Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis). Les États-Unis (12 %), les membres du Commonwealth – notamment le Royaume-Uni (6 %), le Canada (3 %) et l’Australie (2 %) – ainsi que l’Union européenne (4 %) sont d’autres contributeurs importants. Il faut également tenir compte des transferts intrarégionaux : près d’un dixième des envois de fonds à destination des pays d’Asie du Sud provient d’autres pays de cette même région (notamment de l’Inde, 5 %).

 

 

De manière générale, il existe une forte corrélation entre le nombre de migrants présents dans un pays donné et le volume des remises migratoires provenant de ce pays. Sans surprise, les pays du CCG accueillent la majeure partie des migrants d’Asie du Sud, étant devenus leur principale destination depuis le boom pétrolier des années 1970. Selon les dernières estimations de l’UNDESA (2019), les Sud-Asiatiques représentent 60 % des 30 millions de migrants vivant dans les pays du CCG, constituant ainsi 31 % de leur population. Des organisations pour la défense des droits de l’homme expriment depuis un certain temps leurs préoccupations vis-à-vis de la situation des migrants dans les pays du CCG. Le système de kafala (parrainage), prédominant dans la région, est en effet considéré comme les plaçant dans un état de dépendance élevée par rapport à leur employeur et dans un rapport de forces largement défavorable.

 

Les afflux d’envois de fonds augmentent malgré le Covid-19

Les flux entrants des remises migratoires ont augmenté en 2020 dans l’ensemble des pays de l’Asie du Sud, à l’exception des Maldives et de l’Inde, remettant ainsi en question des prévisions antérieures qui prévoyaient leur baisse généralisée. Cette hausse a eu lieu malgré l’impact de la crise du Covid-19 sur l’activité économique dans la plupart des pays hôtes des migrants. Un constat a priori paradoxal mais qu’il est possible d’expliquer.

La première explication tient dans ce que les statistiques nationales comptabilisent généralement l’afflux des remises migratoires en se basant sur les données correspondant aux virements d’argent officiels. Les transferts physiques d’argent liquide ne sont donc pas pris en compte. La crise sanitaire mondiale actuelle, en restreignant les voyages, a incité les travailleurs migrants à se tourner vers les canaux officiels, ce qui a eu pour effet de booster les flux enregistrés.

La deuxième explication est que certains pays d’Asie du Sud ont également assisté au retour de travailleurs migrants (et de leur épargne) ayant perdu leur emploi à l’étranger. Ce faisant, les flux entrants ont augmenté sur le court terme, mais pourraient diminuer à long et moyen termes. Cette situation est particulièrement inquiétante étant donné que l’impact de la crise sur les pays du CCG devrait se prolonger, et que les gouvernements de cette région cherchent à réduire leur dépendance vis-à-vis des travailleurs migrants en s’efforçant de nationaliser leur main-d’œuvre depuis le début des années 2000. Par comparaison, les migrants des pays de l’OCDE pourraient être moins exposés au risque de perdre, si ce n’est leur emploi, du moins leur permis de travail, en raison des mesures de protection qui ont été mises en place dans ces pays. Il apparaît néanmoins que, si les taux de chômage ont augmenté tant pour les autochtones que pour les immigrants dans les pays de l’OCDE, ces derniers ont été frappés plus durement.

La troisième explication concerne plus spécifiquement le Pakistan et le Bangladesh. Une partie de la hausse des transferts des migrants enregistrée en 2020 pourrait être attribuée à l’« effet hadj ». Certains migrants pakistanais et bangladais auraient en effet envoyé dans leur pays d’origine les fonds qu’ils auraient autrement utilisés pour financer un pèlerinage à La Mecque – pèlerinage rendu impossible du fait des restrictions de voyage.

 

 

Qu’en est-il de l’avenir ?

Les transferts des migrants revêtent une importance critique pour le développement de la plupart des pays d’Asie du Sud. La crise actuelle met en évidence la vulnérabilité des travailleurs migrants : restrictions de déplacement, modifications soudaines des permis de séjour, licenciements en masse, rapatriements forcés, non-paiement des heures de travail effectuées. Même si, dans la plupart des cas, ces mesures ne sont pas nécessairement généralisées et n’entravent pas le cycle de croissance des afflux de fonds à destination de l’Asie du Sud pour le moment, des questions se posent pour l’avenir (proche) : les volumes de remises migratoires peuvent-ils continuer de croître si les conditions économiques des pays hôtes restent tendues ? Les travailleurs migrants de retour chez eux émigreront-ils à nouveau si les conditions macroéconomiques mondiales s’améliorent ? Si oui, trouveront-ils des opportunités de travail équivalentes, dans les mêmes pays ? Dans le cas contraire, quelles seront les répercussions pour l’Asie du Sud ?

Attendre de voir comment évolue la pandémie représente une manière assez simpliste de répondre à ces questions. Il apparaît plus difficile de s’attaquer aux problèmes structurels entourant les modèles de développement de l’Asie du Sud, et leur dépendance aux remises migratoires, et de réformer l’architecture financière mondiale afin de mieux canaliser les flux financiers vers les pays qui en ont besoin. Cette seconde voie, plus difficile à suivre, est cependant la plus susceptible d’ouvrir le chemin à un avenir plus durable.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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