En quelques années, le trafic d’écailles de pangolins en provenance du Nigeria a explosé. Pour Chervine Oftadeh, une réponse forte et coordonnée pourrait sauver cette espèce au bord de l’extinction, protéger la santé mondiale et développer le pays.

Le pangolin est l'animal le plus braconné au monde. En 2016, 10 tonnes d’écailles de pangolin saisies dans le monde avaient un lien avec le Nigeria. En 2019, ce nombre a atteint 52 tonnes. Crédit Photo : Tikki Hywood Trust
Le pangolin est l'animal le plus braconné au monde. En 2016, 10 tonnes d’écailles de pangolin saisies dans le monde avaient un lien avec le Nigeria. En 2019, ce nombre a atteint 52 tonnes. Crédit Photo : Tikki Hywood Trust

En quelques années, le Nigeria est devenu la plaque tournante du trafic d’écailles de pangolins. Une réponse pénale adaptée est nécessaire pour protéger l’un des animaux les plus menacés au monde, pour le développement durable du Nigeria, mais aussi pour éviter des conséquences dramatiques en termes de santé publique, telle la pandémie de Covid-19.

La demande d’écailles émane essentiellement de la Chine et du Viêt Nam. La population de pangolins en Asie ayant considérablement diminué à cause d’un braconnage incroyablement élevé, les trafiquants se tournent désormais vers les pangolins d’Afrique pour satisfaire l’insatiable marché asiatique.

Dans plusieurs pays de ce continent, la viande de pangolin est considérée comme un mets délicat. Mais c’est principalement à cause de leurs écailles composées de kératine et utilisées dans la médecine traditionnelle que ces petits mammifères sont menacés.

 

Le Nigeria, nouvelle plaque tournante du trafic d’écailles de pangolins

Début 2019, les autorités de Singapour ont effectué l’une des plus importantes saisies de produits illicites d’espèces sauvages de ces dernières années. En moins d’une semaine, elles ont découvert plus de 25 tonnes d’écailles de pangolins cachées dans des sacs censés contenir du bœuf congelé et des graines de cassia. Comme c’est le cas lors de la plupart des saisies d’écailles de pangolin réalisées à Hongkong, à Singapour et au Viêt Nam ces dernières années, les conteneurs provenaient du Nigeria. Depuis 2018, le port de Lagos est en effet devenu le plus grand centre mondial du trafic de pangolins.

Selon une étude récente de la Wildlife Justice Commission, le Nigeria a été impliqué dans plus de la moitié des saisies d’écailles effectuées entre 2016 et 2019 en Asie : c’est de loin le premier pays concerné par ce trafic illicite. En 2016, 10 tonnes d’écailles de pangolin saisies dans le monde avaient un lien avec le Nigeria. En 2019, ce nombre a atteint 52 tonnes. Or entre 2005 et 2015, le pays ne faisait même pas partie du top 10 des États pourvoyeurs d’écailles de pangolin.

 

Le commerce de pangolins, un crime peu risqué et particulièrement lucratif

Les prix des pangolins sont en hausse et les profits illicites ont explosé, faisant de ce trafic une entreprise criminelle particulièrement lucrative. En 2016, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) a constaté que le prix d’un pangolin entier pouvait aller de 7 à 15 dollars américains au Nigeria, tandis que les écailles d’un seul animal pouvaient valoir 250 dollars dans les pays asiatiques. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) estime que selon les espèces, les tarifs des pangolins africains sur les marchés urbains en 2017 étaient deux à cinq fois supérieurs à ceux de 1975. Un kilo d’écailles de pangolin vaut maintenant entre 300 et 500 dollars en Asie (parfois plus, selon certains rapports), ce qui suggère que les prix ont récemment atteint un niveau record.

Ce commerce est également très peu risqué. Tout d’abord, les pangolins ne sont pas dangereux. En réalité, ils sont pratiquement inoffensifs. Contrairement à d’autres animaux ciblés par le commerce illégal, ils sont relativement faciles à attraper une fois repérés : ils ne représentent pas une menace physique directe et les braconniers n’ont pas à employer l’équipement lourd ou coûteux qu’ils utilisent, par exemple, pour récupérer l’ivoire d’éléphant ou la corne de rhinocéros.

Par ailleurs, le trafic d’espèces sauvages n’est pas toujours traité comme une infraction grave, et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne les pangolins. Selon des braconniers ouest-africains interrogés par l’ONUDC en 2018, la répression de ce trafic n’est pas aussi sévère que pour d’autres crimes contre la faune sauvage plus mis en lumière, tels que le trafic de l’ivoire.

 

Un trafic qui compromet le développement du Nigeria

L’UICN estime que plus d’un million de pangolins ont été victimes du braconnage entre 2000 et 2016, ce qui en fait le principal trafic de mammifères dans le monde. En 2016, lors de la dix-septième réunion de la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction (CITES), le pangolin a intégré la liste des animaux les plus menacés au monde et tout commerce international le concernant a été interdit par la communauté internationale.

Compte tenu de sa capacité de reproduction limitée, le risque d’extinction du petit mammifère est réel et entraînerait de graves dommages écologiques. En effet, le pangolin joue un rôle crucial dans la lutte antiparasitaire pour la terre et le sol. Sans compter les possibles conséquences dramatiques sur la santé publique du commerce illicite d’espèces sauvages comme le pangolin, au premier rang desquelles la pandémie actuelle de Covid-19.

Si le commerce illicite d’espèces sauvages est considéré comme l’une des activités criminelles transnationales les plus lucratives, il n’a pas été appréhendé jusqu’ici comme un domaine d’intervention prioritaire au Nigeria. Ce géant démographique d’Afrique de l’Ouest est déjà confronté à des groupes terroristes comme Boko Haram, à des conflits territoriaux entre éleveurs et agriculteurs, ainsi qu’aux trafics de personnes, de drogues, d’armes, de pétrole ou de divers produits de contrefaçon.

Pourtant, le risque que les profits illicites générés par le trafic de pangolins tombent entre les mains d’extrémistes violents ou d’autres groupes du crime organisé constitue une menace sérieuse pour la stabilité d’un pays déjà exposé à une crise sécuritaire multidimensionnelle. En outre, si la corruption est un facteur facilitant les activités criminelles, l’inverse est également vrai : le trafic de produits de la faune sauvage alimente les pratiques de corruption. Comme tout commerce illicite d’espèces sauvages, le trafic de pangolins capturés dans les pays d’Afrique centrale et exportés vers l’Asie du Sud-Est via le Nigeria implique des niveaux considérables de corruption, voire de blanchiment d’argent, sapant ainsi les efforts du gouvernement pour encourager un développement durable.

 

La nécessité d’une réponse pénale à la hauteur du crime

Comme d’autres crimes contre l’environnement, le trafic de pangolins est complexe, transnational et lié à d’autres activités criminelles. Le Programme des Nations unies pour l’environnement souligne l’importance d’une réponse globale aux crimes contre l’environnement sur la base de données fiables, d’un cadre législatif international adéquat, ainsi que d’enquêtes et de poursuites diligentes. Selon le secrétariat de la CITES, sur le papier, la loi nigériane de 2004 sur les espèces menacées d’extinction et son amendement de 2016 sont satisfaisants. Pourtant, son application demeure limitée. Des mesures politiques fortes – des ressources financières, humaines et techniques adéquates pour les services de répression compétents – sont essentielles pour lutter efficacement contre ce crime.

Les partenaires du développement pourraient également jouer un rôle important en appuyant les efforts du pays. Encore faudrait-il que le trafic d’espèces sauvages soit considéré comme un domaine d’intervention prioritaire en Afrique de l’Ouest, et plus spécifiquement au Nigeria. Les chiffres de la Banque mondiale indiquent qu’entre 2010 et 2016, le Nigeria a été le troisième pays le moins bénéficiaire des investissements internationaux visant à lutter contre le commerce illégal d’espèces sauvages en Afrique subsaharienne. Plus précisément, le pays a reçu 300 000 dollars consacrés à cette question : c’est 74 fois moins que son voisin le Cameroun au cours de la même période.

 

À trafic mondial, réponse coordonnée

Tout récemment, le gouvernement d’Abuja a commencé à prendre des mesures conjointement avec les parties prenantes nationales concernées, les organisations de la société civile et les partenaires internationaux, mais un soutien technique supplémentaire pourrait venir, notamment de la part du Consortium international de lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages. Ce consortium composé de l’ONUDC, du secrétariat de la CITES, d’Interpol, de la Banque mondiale et de l’Organisation mondiale des douanes apporte un appui technique coordonné aux forces de l’ordre et aux organes nationaux de protection des espèces sauvages. Le partage d’informations grâce à la coopération entre les pays d’origine et de destination des écailles de pangolin et à l’implication des sociétés de transport maritime et des compagnies aériennes commerciales devrait également faire partie de la réponse nigériane.

Mais surtout, la lutte contre le trafic de pangolins et plus globalement contre le commerce illégal d’espèces sauvages ne doit pas être traitée séparément des autres enjeux de développement. Elle devrait, au contraire, être englobée dans des efforts plus larges menés par le pays pour relever les défis de l’environnement, de la sécurité, de la santé et de la pauvreté afin d’atteindre les 17 Objectifs de développement durable à l’horizon 2030.

 

 

* Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement le point de vue des Nations unies.

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