Dans un contexte de changement climatique, de surpêche et de pollution dans l’océan Pacifique, huit États insulaires sont confrontés à des difficultés grandissantes dans la commercialisation durable de leurs stocks de thon. Pour tenter de surmonter ce problème, ils ont recours à des technologies de surveillance électronique.

Des stocks de thons sont chargés à bord d’un cargo, dans le port de General Santos City (Philippines), le 2 décembre 2012, au moment où se tient à Manille un sommet sur la pêche durable dans la zone Asie-Pacifique. (photo Paul Bernaldez/AFP)
Des stocks de thons sont chargés à bord d’un cargo, dans le port de General Santos City (Philippines), le 2 décembre 2012, au moment où se tient à Manille un sommet sur la pêche durable dans la zone Asie-Pacifique. (photo Paul Bernaldez/AFP)

Accoutumé au chaos, l’océan Pacifique est un formidable écosystème, qui a jusqu’ici fait preuve d’une remarquable résilience. Pourtant, sous l’action combinée du changement climatique, de la pollution et de la surpêche, il subit de telles pressions que même ses espèces les plus adaptables en sont aujourd’hui réduites à lutter pour leur survie.

Le Pacifique central et occidental produit 60 % du thon mondial, soit chaque année près de 3 millions de tonnes, pour une valeur avoisinant les 7 milliards de dollars. Or à l’échelle mondiale, plus du tiers des stocks de thons sont victimes de la surpêche ou risquent de le devenir. Un effondrement de cette réserve thonière porterait un coup terrible au marché mondial des produits de la mer.

 

 

La chute de l’offre aurait des conséquences désastreuses sur les économies du Pacifique, et en particulier celles des pays signataires de l’accord de Nauru. Les huit nations insulaires réunies au sein de cet accord contrôlent en effet 70 % du thon pêché dans le Pacifique central et occidental, et plusieurs d’entre elles dépendent des revenus de la pêche pour la quasi-totalité de leur produit national, hors revenus perçus au titre de l’aide extérieure.

Les effets d’une pêche non durable se répercutent sur l’ensemble du réseau alimentaire, avec des résultats particulièrement délétères. Les navires thoniers à la palangre déciment chaque année d’importantes populations de requins, tortues de mer et oiseaux marins – menaçant ainsi l’équilibre de l’écosystème tout entier. Une étude récente, fondée sur les données collectées par les autorités gouvernementales de Palau, a révélé qu’un tiers de la capture des palangriers hauturiers de pêche au thon était en réalité constitué d’autres espèces.

 

Une technologie de pointe appliquée aux méthodes de pêche

Les pouvoirs publics de la région et les entreprises de pêche cherchent de plus en plus à exercer l’activité de façon durable, mais ont besoin pour cela de solutions alternatives aux pratiques existantes, dommageables pour l’environnement. Pour répondre à ce besoin, notre association The Nature Conservancy (TNC) travaille sur l’innovation – en partenariat avec les acteurs locaux – via la recherche, le déploiement de technologies de surveillance électronique et l’orientation des politiques environnementales.

À bord des navires de pêche, la surveillance électronique (electronic monitoring) repose sur des caméras vidéo embarquées, un marquage GPS (relevés de localisation) et des capteurs qui contrôlent automatiquement la capture, en temps réel, de jour comme de nuit.

Le dispositif remplace ainsi un observateur – généralement seul – chargé de relever quelles espèces ont été pêchées, et quand. La surveillance électronique nécessite elle aussi une personne pour consulter les relevés, mais les enregistrements fournissent beaucoup plus de données, et avec une granularité nettement supérieure à ce que pourrait consigner un observateur embarqué.

 

Des partenariats avec la filière halieutique

Pour l’heure, la région ne dispose pas de l’information scientifique et réglementaire nécessaire pour mettre en place les règles d’une pêche plus durable, et garantir leur respect. Et 2 % seulement des palangriers thoniers de la région disposent à leur bord d’un système de surveillance indépendant. La pêche illégale, non déclarée et non réglementée, échappe donc encore largement à toute vérification. Conscients des enjeux, les pouvoirs publics travaillent à améliorer les dispositifs de gestion et de contrôle applicables à leurs entreprises de pêche thonière.

Pour combler les actuelles lacunes, l’association TNC établit des partenariats avec la filière halieutique et les autorités gouvernementales de la région, afin d’installer progressivement des systèmes de surveillance électronique à bord des navires de pêche. S’appuyant sur un ensemble de technologies embarquées pour récolter des données relatives à la pêche, ces dispositifs livrent une information détaillée sur la capture de thons et ses interactions avec des espèces menacées comme le requin ou la tortue. Ils recueillent aussi d’autres données sur les activités à bord, notamment en matière de sécurité des conditions de travail.

Ces outils permettent ainsi d’obtenir des données exploitables qui contribueront à faire reculer la pêche illégale dans le Pacifique et à instaurer une pêche thonière à la palangre plus durable, ainsi qu’à stabiliser l’écosystème marin. En plus de mettre chaque acteur devant ses responsabilités, la surveillance électronique permet de collecter des données scientifiques fondamentales et d’évaluer la santé globale de l’écosystème. Elle permet ainsi aux pays signataires de l’accord de Nauru de mettre en place des réglementations mieux adaptées.

 

Stimuler l’engagement international en faveur de la surveillance électronique

En octobre 2018, les États fédérés de Micronésie ont annoncé leur intention d’instaurer, via la surveillance électronique, la transparence totale de leurs opérations de pêche au thon, mettant les autres signataires de l’accord de Nauru au défi d’en faire autant dans le cadre de l’opération Technology for Tuna Transparency Challenge. Dès avril 2019, tous les pays membres se sont engagés sur ce défi, ce qui représente une victoire historique.

L’engagement ne s’est en outre pas limité à l’océan Pacifique. En 2020, les Seychelles sont ainsi devenues le premier pays de l’océan Indien à rejoindre l’initiative. Les succès, les bonnes pratiques et les enseignements tirés de ces différents projets sont actuellement en cours de déploiement dans d’autres zones du globe.

En contrepartie d’un impact immédiat sur leurs bénéfices, les principales entreprises de la filière halieutique comprennent bien que leur réussite repose sur la recherche d’un équilibre entre rentabilité et développement durable. Ces dernières années, le secteur a vu se multiplier les outils de transparence et de traçabilité du produit jusque dans nos assiettes – avec des taux de réussite variables.

Le degré de l’information relative aux pratiques hauturières doit être suffisant pour permettre aux entreprises de garantir que les produits de leur pêche ont été récoltés légalement, de façon durable, et sans infraction au droit du travail – en confirmant, notamment, que les équipages ne sont pas soumis à des conditions de travail dangereuses ou contraires à l’éthique, que les populations de thons n’ont pas été privées de leurs meilleurs individus, et que les espèces menacées capturées par incidence sont manipulées et relâchées dans les règles. Or seule la surveillance électronique peut permettre de collecter ce type d’informations à grande échelle.

 

La surveillance électronique, une ressource puissante

Les entreprises constatent les bénéfices de leur évolution vers des modèles de gestion plus respectueux du développement durable, reconnaissant la nécessité commerciale du maintien de stocks halieutiques suffisants pour assurer les futures campagnes de pêche. Ces sociétés informent aussi leurs pairs des engagements qu’elles ont pris. Beaucoup de fournisseurs de produits de la mer se sont ainsi publiquement engagés à atteindre 100 % de surveillance électronique, selon des calendriers de plus en plus ambitieux.

Ces évolutions vont bien au-delà des simples effets d’annonce ou des nobles déclarations d’intention : elles affectent les comportements de tout un secteur. La surveillance électronique constitue une puissante ressource lorsqu’il s’agit d’en appeler aux responsabilités de chacun, d’un bout à l’autre des chaînes d’approvisionnement en produits de la mer. L’outil peut ainsi être exploité pour faire évoluer les comportements, depuis le pont du navire jusqu’à la salle du conseil d’administration. Grâce aux nouvelles initiatives conduites par le secteur privé dans le domaine de la pêche et sur les chaînes d’approvisionnement qui en dépendent, la data permet à l’ensemble de la filière de trouver le juste équilibre.

Partout dans le monde, la pêche est confrontée à des difficultés – mais en réalité, tout le secteur était jusqu’à présent contraint de piloter un peu à l’aveugle. Grâce aux technologies embarquées sur les navires, ainsi qu’à des initiatives politiques et incitations commerciales solides, la transparence est désormais à portée de main pour l’industrie thonière dans son ensemble.

Cet article est paru dans le dernier numéro de Secteur Privé & Développement, la revue de Proparco.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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