Plus de 3 milliards de personnes dépendent de la pêche et de la biodiversité marine et côtière. Pour Frédéric Le Manach, la sauvegarde de l’océan et des espèces marines passe par plus de transparence sur la gestion et le partage pour limiter la surpêche.

 

L’océan représente 71 % de la surface du globe et 90 % de l’espace dans lequel la vie peut se développer. Or, on compte aujourd’hui quatre fois plus de zones océaniques mortes qu’il y a 50 ans. Frédéric Le Manach est spécialiste des accords de pêche internationaux et directeur scientifique de l’association BLOOM. Pour lui, les solutions pour limiter la surpêche, restaurer et préserver la biodiversité marine et les ressources halieutiques existent, mais doivent être mieux mises en œuvre et de manière plus transparente.

 

Quelles sont les menaces qui pèsent le plus sur les écosystèmes marins ?

La surpêche, la pollution, l’urbanisation des côtes, le réchauffement climatique… Les menaces sont nombreuses. L’océan absorbe une très grande partie de l’excès de CO2 produit par l’homme et cela provoque un phénomène d’acidification qui bouleverse tous les écosystèmes marins. Les coraux et tous les animaux qui produisent des coquilles ou des squelettes calcaires en souffrent. C’est une menace qui modifie en profondeur le fonctionnement de l’océan. Quant aux poissons, qui sont des animaux à sang froid, ils ne contrôlent pas la température de leur corps. Avec le réchauffement des eaux, ils vont suivre les masses d’eau qui correspondent le plus à leur température optimale de reproduction et de chasse, et aller de l’Équateur vers les pôles. Les poissons qui vivaient auparavant au niveau des pôles vont disparaître car ils n’auront plus accès à une eau qui correspond à leur biologie. Les poissons qui vivaient dans des eaux plus équatoriales risquent de devenir invasifs dans les eaux des plus hautes latitudes.

 

En quoi ces menaces affectent-elles les humains, et plus particulièrement les personnes vivant dans les pays en développement ?

60 % de la population mondiale vit à moins de 150 km des côtes. L’augmentation de la température de l’océan les affecte directement. L’eau se dilate en se réchauffant et l’océan récupère une grande partie de la fonte des glaciers. L’augmentation du niveau des eaux va provoquer de plus en plus de problèmes pour les habitats côtiers. En outre, les désastres comme les inondations seront plus fréquents, plus nombreux et plus violents.

Le changement de distribution des espèces de poissons affecte déjà les populations dans les pays en développement. Dans la ceinture intertropicale au large de l’Afrique, on observe actuellement une diminution de 30 à 40 % de la quantité de poissons disponibles – ceux-ci commencent à remonter vers l’Europe. Or, les habitants de cette zone côtière sont extrêmement dépendants de l’océan pour travailler comme pour se nourrir. La diminution du nombre de poissons menace la sécurité alimentaire. Toute déstabilisation des systèmes marins a un impact sur la stabilité économique et donc politique des pays.

 

 

Ces changements interviennent dans un contexte international particulier, fortement régulé par des accords de pêche contractés entre pays développés et pays en développement pour limiter la surpêche.

Dans les années 1970, l’Europe avait deux options pour régler le problème de la surexploitation de ses eaux. La première option était de réduire fortement sa capacité de pêche pour s’aligner sur les capacités biologiques de reproduction et de reconstitution des populations de poissons. C’est la seconde qui a été retenue : exporter les grandes flottes de pêche vers les eaux d’Afrique très poissonneuses, pour continuer d’approvisionner un marché de plus en plus important. Cela a causé des tensions, non seulement à cause du poisson, mais également à cause d’autres ressources qui se trouvent dans les fonds marins, comme le pétrole ou les minerais. Pour apaiser ces tensions, la communauté internationale a établi des zones économiques exclusives : ce sont des bandes côtières de 370 km dans lesquelles les pays côtiers ont la souveraineté et dont la création a été formalisée par la Convention des Nations unies sur les droits de la mer de 1982. Depuis lors, chaque pays peut déclarer une bande côtière autour de son littoral pour obtenir juridiction sur les ressources qui s’y trouvent.

Cette convention a aussi permis l’établissement d’accords de pêche. L’Europe et d’autres nations de pêche comme le Japon, la Chine ou la Russie ont ainsi obtenu le droit d’exploiter les ressources de pays comme le Sénégal ou Madagascar contre une compensation financière et des clauses plus ou moins transparentes. Si les premiers accords européens ne comportaient pas de clauses sur le pendant social, économique ou écologique de la pêche, ceux qui sont signés aujourd’hui comprennent des demandes, comme des débarquements de poissons sur les côtes pour alimenter les populations locales ou l’embarquement d’observateurs scientifiques. À l’heure actuelle, les accords européens contractés avec les pays d’Afrique sont de loin les plus transparents. C’est moins le cas pour les accords contractés par la Chine, la Russie, le Japon ou Taïwan.

 

Ces accords contribuent-ils à la surpêche ?

La base juridique de ces accords est la notion de surplus. Si un pays pêche moins que ce qu’il est possible de pêcher de manière durable dans ses eaux, alors il y a un surplus qui peut être cédé à un autre pays via un accord. Le problème, c’est que l’on ne connaît que très rarement la quantité que l’on pourrait pêcher et celle pêchée dans les faits. Le plus souvent, les accords de pêche mentionnent des surplus sans réel fondement. Il peut aussi arriver que certains pays en développement contractent plusieurs accords en même temps pour maximiser les retombées économiques. Dans ces circonstances, les accords contribuent toujours à la surpêche alors qu’ils sont censés l’enrayer.

 

Qu’en est-il des subventions publiques ?

De très nombreux scientifiques s’accordent à dire que les subventions publiques sont en grande partie responsables de la surpêche. À peu près 30 milliards de dollars sont alloués à l’échelle mondiale chaque année et on sait que 60 % de ce montant finance des pratiques néfastes.

 

 

Comment les acteurs du développement peuvent-ils lutter contre la surpêche ?

Pour nous, la lutte contre tout phénomène de surpêche ou d’accaparement des ressources est simple. La solution, c’est la transparence. On l’a déjà dans certains cas, notamment pour les accords européens. Mais d’autres fonctionnements demeurent opaques, même en Europe. C’est le cas de l’allocation des subventions, des quotas et des droits de pêche. Il faut arrêter de financer des outils qui favorisent la surpêche. Pour cela, nous devons savoir exactement comment les subventions sont allouées. Les subventions publiques ne doivent pas être allouées selon la capacité juridique de grands groupes industriels à formuler leurs demandes, mais selon des critères sociaux, économiques et écologiques permettant d’atteindre les Objectifs de développement durables des Nations unies. Nous pouvons transformer le modèle avec la transparence.

 

L’exigence de transparence a-t-elle un impact sur le comportement des industriels, acteurs de la surpêche ?

Bien sûr, personne ne veut faire savoir de manière transparente qu’il contribue à détruire les ressources. Les acteurs de la surpêche corrigent rapidement leurs propres comportements dès que la transparence est instaurée. En outre, la transparence permet à la société civile de sensibiliser les publics, les gouvernements et les industriels afin d’obtenir des transformations beaucoup plus rapides et importantes dans le domaine de la pêche. C’est pareil dans n’importe quel domaine, comme par exemple l’énergie et l’agriculture.

 

Un autre levier de transformation est la définition d’aires marines protégées. Faut-il étendre ces mécanismes de conservation ?

Les aires marines protégées permettent en effet de créer de la résilience dans les écosystèmes marins. Dans le monde entier, ces outils fonctionnent très bien lorsqu’ils sont correctement mis en œuvre : les coraux et les éponges repoussent, les forêts de plantes marines se reconstituent, les populations de poissons s’agrandissent. Certains demandent l’extension de ces dispositifs jusqu’à 30 % de la surface de l’océan. Mais attention, les aires doivent être créées là où il y a de fortes populations de poissons et une biodiversité importante. Ce sont des zones dans lesquelles la capacité des gouvernements à agir est plus limitée car la pêche y est importante. Or, il ne sert à rien de faire des aires marines protégées s’il n’y a pas de surveillance adéquate. En Europe, une étude récente a montré que les engins de pêche à fort impact comme par exemple les chaluts de fond sont plus nombreux dans les aires marines protégées qu’en dehors de ces aires. La quantité d’espèces sensibles comme les requins est même supérieure hors des aires marines protégées. C’est dû à des problèmes de mise en œuvre, de surveillance et de contrôle. Si les gouvernements contrôlaient vraiment l’accès à ces aires, ces dispositifs seraient extrêmement fonctionnels. Par ailleurs, l’océan n’est pas cloisonné : une aire marine protégée est affectée par les phénomènes globaux. Il faut donc une prise de conscience mondiale. La bonne nouvelle, c’est que lorsqu’on fait les choses bien, on obtient des résultats rapides et positifs. Nos efforts doivent donc se concentrer sur la mise en œuvre transparente de notre feuille de route internationale.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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