Fonder une start-up peut parfois relever du parcours du combattant pour les jeunes Camerounais : démarches administratives et bancaires, levée de fonds, etc. Trois entrepreneurs camerounais reviennent sur la création de leur entreprise innovante.

Photo © The Rude Baguette
Photo © The Rude Baguette

Arthur Zang, 29 ans, est le plus connu des trois. Sa tablette tactile Cardio Pad qui permet de faire des électrocardiogrammes à distance lui a valu de nombreux prix et a attiré l’attention des médias. Il n’est pourtant pas le seul à innover chez lui : Alain Nteff, 25 ans, cofondateur de Gifted Mom, cherche aussi à résoudre un problème de santé publique en apportant un suivi médical aux femmes enceintes et aux jeunes mères. De son côté, Duplex Éric Kamgang, 33 ans, aide les étudiants du Cameroun, du Togo et du Mali à obtenir un visa pour la France en leur fournissant l’attestation de ressources demandée par les consulats plus rapidement et pour un prix plus faible que les banques. L’environnement des affaires a beau rester difficile au Cameroun, ces jeunes n’en incarnent pas moins une relève passionnée prête à partager son expérience.

 

Arthur Zang : « Transformer les start-up en industries »

Inventeur du Cardio Pad, une tablette tactile dotée d’applications à usage médical, il dirige la start-up Himore Medical Equipment.

Lorsque j’ai fondé ma société en 2014, je travaillais depuis cinq ans sur la recherche et le développement du Cardio Pad. L’idée est née d’une rencontre en 2009 avec le cardiologue Samuel Kingué. Il m’a parlé de ses difficultés à diagnostiquer des patients vivant dans des zones reculées. Nous avons travaillé un an pour mettre au point le Cardio Pad qui permet de faire des électrocardiogrammes à distance.

Je n’étais pas prédestiné à être entrepreneur. En tant que fils de fonctionnaires, j’ai été incité par ma famille à m’orienter vers la fonction publique. Ma mère, infirmière, a cependant été d’accord pour avancer les fonds qui m’ont permis de démarrer. J’ai envoyé mon projet à Microsoft dans le cadre de la compétition Imagine Cup organisée tous les ans. Ce prix m’a permis de recevoir du matériel pour développer mon système d’exploitation, puis d’obtenir un prêt bancaire. En 2011, j’ai enregistré une vidéo sur le fonctionnement du prototype de Cardio Pad sur YouTube. La presse en a parlé et le président Paul Biya l’a remarquée. Il m’a octroyé une subvention de 35 000 euros pour fabriquer les premiers appareils.

Désormais, les banques locales m’accordent des prêts de l’ordre de 50 000 euros parce que j’ai des garanties. Elles ne prennent pas de risques : elles préfinancent la fabrication des tablettes sur la base des bons de commande que nous sommes en mesure de leur présenter. La société a aujourd’hui 14 employés. Elle a dépassé 500 millions d’euros d’investissement qui proviennent surtout d’actionnaires du secteur privé camerounais qui croient au projet. Environ 300 tablettes ont été vendues depuis janvier 2016 en Afrique centrale, aux Comores et au Népal. Nous les facturons 3 000 dollars pièce à des hôpitaux qui les louent ensuite aux patients contre un abonnement de 29 dollars par an.

En dehors de l’accès aux financements, les obstacles que ma start-up a rencontrés ont trait à la maîtrise des processus de fabrication sur le plan technique. Faute d’une industrie locale d’appareils médicaux, il a fallu trouver des partenaires étrangers, en Chine et en Corée, pour fabriquer les composants que nous assemblons ensuite à Yaoundé.

Si nous voulons parler d’innovation en Afrique, un continent qui ne dispose pas encore des laboratoires qu’il mérite, il faudrait prendre la recherche beaucoup plus au sérieux. Compte tenu des budgets alloués aux universités, ce n’est pas demain que l’Afrique sera leader dans l’innovation. La recherche reste lourdement pénalisée par le manque de financements. Lever des fonds pour développer des idées reste peu courant dans nos pays. Or, pas d’innovation sans recherche ! Décrire l’Afrique comme le nouvel eldorado de l’innovation me laisse sceptique. Mon sentiment est qu’on ne sait pas où l’on va, faute de vision claire pour lancer des filières et transformer des start-up au Cameroun en véritables industries. On ne parvient pas non plus à lier les universités à la création d’entreprises. Investir dans la recherche relève d’une culture que nous n’avons pas : l’idée est de développer très vite, de vendre très vite et de se focaliser sur les chiffres, sans fondations vraiment solides.

 


 

Alain Nteff : « Offrir un suivi de santé aux mères camerounaises »

Alain Nteff, ingénieur en informatique, est le directeur exécutif de Gifted Mom, une entreprise sociale fondée en 2014 avec deux médecins à Yaoundé. Ses douze employés offrent un suivi médical et des consultations par téléphone aux femmes enceintes et aux jeunes mères à travers tout le pays.

Le projet a mûri entre 2012 et 2014, après ma visite à un ami de lycée, le médecin Conrad Tankou, qui travaillait en zone rurale. Face aux nombreux décès de mères en couches et de nourrissons, nous nous sommes demandé comment exploiter les nouvelles technologies pour offrir un suivi de santé aux mères camerounaises. Le Cameroun fait partie des pays à fort taux de mortalité maternelle avec 596 décès pour 100 000 naissances vivantes – c’est plus qu’au Mali, au Niger ou au Kenya. Le taux de mortalité infantile, lui, s’élève lui à 61 enfants de moins d’un an pour 100 000 naissances selon l’Unicef.

Or la majorité des décès pourraient être évités si les mères suivaient correctement le programme de quatre rendez-vous prénataux avant l’accouchement. Des vies sont perdues par manque d’information. Les femmes enceintes ne font pas tous les tests nécessaires durant la grossesse parce qu’elles n’en comprennent pas l’utilité. Nous perdons par ailleurs des bébés parce qu’ils n’ont pas été vaccinés malgré la gratuité du programme de vaccination entre zéro et neuf mois. Mal informées, les mères pensent que les vaccins sont payants et/ou inutiles.

 

C’est de ces constats que nous est venue l’idée de les sensibiliser par téléphone mobile, un outil dont dispose 80 % de la population camerounaise. L’application que nous avons mise au point a été testée en 2014 auprès de 800 femmes dans huit villages du Sud-Ouest. Aujourd’hui, notre plateforme compte plus de 52 000 abonnées.

Les femmes qui le souhaitent peuvent s’inscrire dans les 28 hôpitaux avec lesquels nous travaillons à Yaoundé, Douala, Ebolowa, Bamenda et Maroua. Nous proposons des services gratuits (SMS de rappel des rendez-vous à prendre, de vaccins à faire, etc.) mais aussi des services payants. Contre 50 francs CFA (30 centimes d’euro) par semaine, les abonnées peuvent poser des questions par téléphone aux sept médecins de notre équipe sur un numéro gratuit. Celles qui résident dans des zones non couvertes par les 28 hôpitaux avec lesquels nous travaillons peuvent s’abonner en composant un code sur leur téléphone (#202*241#) si elles sont des utilisatrices d’Orange, l’un de nos partenaires. Cela coûte aussi 50 francs CFA par semaine.

En 2015, nous avons trouvé des investisseurs en participant à un programme d’accélération de l’entreprise en Afrique du Sud. La plateforme sud-africaine ALN Ventures cherche à identifier les entrepreneurs africains les plus prometteurs. Elle a pris 20 000 dollars de parts dans Gifted Mom parce qu’elle croit en notre idée. Au total, nous avons mobilisé plus de 220 000 dollars grâce aux prix et aux compétitions (Grand prix Anzisha en 2014 et lauréat du concours Digital Africa en 2017) en vue d’étendre nos services sur tout le territoire camerounais. Notre ambition est de lever 1,5 million de dollars dans les dix mois à venir pour toucher 1 million de personnes – mères, enfants et pères – dans les deux ans.

Outre l’autorisation de démarrer l’activité, délivrée après deux ans par le ministère de la Santé, le financement reste un obstacle important au Cameroun. Les clés du succès tiennent à la raison d’être de la société, à sa trésorerie, à sa faculté d’apprendre en permanence et à la qualité de l’équipe constituée. Au départ, mon entourage me conseillait de garder l’idée de Gifted Mom tout en cherchant un travail plus stable à côté. Aujourd’hui, tout le monde reconnaît que cela nous a permis de créer des emplois.

 

Duplex Éric Kamgang : « Commencer petit, mais rêver grand »

Créée en 2016 par trois Français dont deux d’origine camerounaise, Studely vise à faciliter les démarches administratives des étudiants en mobilité internationale (notamment africains) souhaitant poursuivre leur cursus en France. Pour ce faire, elle leur délivre « l’attestation de ressources » exigée par les consulats pour le visa d’entrée dans l’Hexagone. Basée à Clichy (France), Studely dispose de trois bureaux en Afrique (Cameroun, Togo et Mali). Témoignage de Duplex Éric Kamgang, le principal fondateur.

En 2009, j’ai été admis dans une école de commerce à Paris, mais ma demande de visa s’est transformée en parcours du combattant. Mes parents n’étant pas salariés, ils n’avaient pas de compte en banque. Or, le consulat me demandait de fournir une caution bancaire, et à ma grande surprise, de bloquer sur un compte une somme correspondant à un an d’études en France. À l’époque, le montant minimal était de 430 euros par mois, un seuil passé à 615 euros aujourd’hui, soit 7 380 euros par an. Ces démarches m’ont pris deux à trois semaines et coûté plus de 1000 € de frais de service auprès des banques au Cameroun. Mon parcours universitaire s’en est ressenti. Cette étape m’a marqué. Au moment de lancer une entreprise, ce dont je rêvais depuis plusieurs années, j’ai donc pensé à résoudre ce problème.

Nous intervenons aujourd’hui au Cameroun, au Togo et au Mali. Les services proposés par Studely sont simples : l’étudiant peut s’inscrire sur notre site Internet en présentant son passeport et sa lettre d’admission dans un établissement français. Il est ensuite appelé par un conseiller dans les 24 heures, qui lui fixe un rendez-vous afin de signer un contrat. Ensuite, il doit verser sa caution de 7 380 euros sur un compte bancaire détenu par Studely, un montant qui lui revient une fois qu’il arrive en France. Ce virement effectué, il obtient son attestation Studely sous 48 heures, qu’il peut présenter au consulat. Autre avantage de taille : ce document sert aussi de caution locative en France contrairement à ceux fournis par les banques classiques.

Depuis le début de nos activités, en juin 2017, nous avons reçu 800 dossiers et fourni ce service à plus de 550 personnes, qui ont obtenu leur visa à 92 %.  C’est quatre fois mieux que notre objectif initial. En cas de refus du visa par le consulat de France, nous remboursons sa caution à l’étudiant mieux que les banques locales, sans prélever de frais sur la conversion en euros des sommes versées en francs CFA. Si le visa est accepté, nous accompagnons l’étudiant dans le processus d’ouverture de son compte bancaire en France dès son arrivée, pour qu’il puisse faire ses opérations et recevoir son argent chaque mois. Nos frais de services, 535 euros, correspondent à la fourniture rapide d’une attestation de caution bancaire en bonne et due forme. C’est deux fois moins que le tarif des banques classiques situées dans les capitales africaines.

Notre filiale au Cameroun se heurte aux contraintes locales, d’ordre administratif et fiscal. L’environnement ne pousse pas les jeunes à se lancer, alors que le pays compte un nombre important d’entrepreneurs. On ne leur fait pas confiance et aucune structure ne les forme ou ne les soutient vraiment. Les moyens financiers sont limités. Le premier ennemi, c’est la banque, car on ne peut pas compter sur elle ! Les banques locales ne disposent pas de services spécialisés pour le financement des entrepreneurs. Sans fonds propres, il est très difficile d’entreprendre. L’Etat du Cameroun devrait prendre des mesures pour inciter les business Angels ou les fonds de capital-risque à investir sur les Start up au Cameroun.

Quand on lance une start-up, où que ce soit, il faut commencer par rêver grand. Ensuite, prendre le temps de bien construire le projet et commencer petit : il ne faut pas attendre de gros financements pour commencer. Studely est incubée par Bond’Innov (l’incubateur de l’IRD), situé sur le campus de l’IRD en région parisienne et nous sommes financés par nos fonds propres, les subventions obtenues de la Banque publique d’investissement (BPI) en France, l’Union européenne et un prêt d’honneur de 30 000 euros de Scientipôle Initiative en France. Passer par les incubateurs, qui sont malheureusement encore trop peu nombreux au Cameroun, vous oblige à défendre votre projet devant vos pairs, comme si vous étiez un avocat au tribunal. La raison d’être de l’entreprise gagne ainsi en crédibilité. Au final, le projet est plus susceptible d’inspirer confiance aux investisseurs comme aux clients. Nous avons la chance chez Studely d’avoir une équipe dévouée, motivée et animée par l’esprit de faire avancer le projet». 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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