Dans un contexte post Printemps arabes, les sociétés civiles prennent de plus en plus le relais des États pour combler les lacunes des services publics au Maghreb. Leurs actions souvent innovantes ont un fort impact et méritent toute notre attention.

La défiance à l'égard des pouvoirs est forte, et alimentée en partie par l’explosion des inégalités et l’accroissement de la pauvreté et du chômage. Photo : manifestants en Algérie, Fliclr Cc / marcovdz
La défiance à l'égard des pouvoirs est forte, et alimentée en partie par l’explosion des inégalités et l’accroissement de la pauvreté et du chômage. Photo : manifestants en Algérie, Fliclr Cc / marcovdz

En Tunisie, en Algérie et au Maroc, les sociétés civiles sont en capacité d’alimenter les dynamiques de développement et les transitions sociale, environnementale et urbaine en cours, par leurs pratiques et connaissances de terrain. Ce constat, s’il n’est pas nouveau, mérite une réelle attention des bailleurs du développement dans une période post Printemps arabes caractérisée par de profondes mutations dans la façon dont interagissent les États et les acteurs de la société civile.

 

Au Maghreb, des environnements en mutation

De façon générale, les « pouvoirs constitués » (pouvoirs publics, élites économiques, média, associations, syndicats, partis politiques, etc.) sont remis en question. La défiance à leur égard est forte et alimentée en partie par l’explosion des inégalités et l’accroissement de la pauvreté et du chômage, qui touche 15,3 % de la population active en Tunisie, 12 % en Algérie (25 % chez les jeunes) et 9,3 % au Maroc. Elle est aussi alimentée par la corruption et des systèmes de gouvernement ne répondant pas aux besoins vitaux de la population. La confiance est rompue.

La jeunesse (les « gilets jeunes » dit-on en Algérie) et les laissés-pour-compte occupent la rue, faute de perspectives d’avenir, faute de travail. Ils se mobilisent spontanément, ici suite à l’augmentation du prix de l’essence et de denrées de base, là suite à la taxation de l’accès aux réseaux sociaux, ou encore en réaction à leur perte de dignité. Une façon de « retourner la table », quitte à déstabiliser les modes traditionnels de dialogue entre les États et les acteurs historiques de la société civile.

On assiste de fait à un contournement des acteurs établis et à une recomposition des « parties prenantes », de leurs modes d’action… sans savoir d’ailleurs où tout cela va aboutir. Des dynamiques progressistes font face à d’autres, plus conservatrices, à l’instar du parti Ennahdha en Tunisie. Comme le soulignent la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et Reporters sans frontières (RSF), les logiques autoritaires des États se renforcent au détriment des droits humains et des libertés, dans cette région comme ailleurs.

Au Maghreb, les sociétés civiles sont de plus en plus composites et fragmentées, malgré une volonté commune de changement très marquée. Les fractures générationnelles avec la jeunesse émergent comme de nouvelles segmentations. Celles-ci peuvent être spatiales (inégalités entre zones rurales et urbaines, entre métropoles et villes moyennes, bidonvilles, ou liées aux mobilités régionales et aux migrations), mais aussi financières (accès difficile aux ressources publiques et développement des collectes privées de proximité/de solidarité) ou encore attachées à la visibilité de l’action (accès aux médias, aux décideurs, aux acteurs internationaux, etc.). Les formes d’expression et de mobilisation évoluent, avec un rôle central joué par le numérique et les réseaux sociaux dans l’organisation des mouvements de protestation, quels qu’ils soient, et le relais de leurs revendications.

Les contextes nationaux restent toutefois spécifiques, avec un tissu associatif ancien et structuré au Maroc, une rupture générationnelle majeure en Tunisie et, selon les chercheurs, une maturité inattendue de la société civile en Algérie, au vu des événements de ces derniers mois.

Dans cet environnement en mutation, des initiatives sociales innovantes se développent souvent là où les pouvoirs publics sont peu ou pas présents. Soutenues par des organisations françaises comme Solidarité Laïque ou le Comité français de Solidarité Internationale (CFSI), elles tentent de revisiter les modes de dialogue traditionnels, s’inscrivent localement autour de micro-projets portés par les citoyens engagés.

Certaines voient le jour temporairement, d’autres sont plus durables et alimentent même des politiques publiques. Le « faire ensemble » devient un moteur par-delà les difficultés, et dessine une société civile avec de nouveaux « tiers de confiance » susceptibles de redéfinir les conditions d’un dialogue avec les pouvoirs publics.

 

Une aspiration globale au changement

La question de la participation et de la représentativité de la société civile est désormais centrale, au Maghreb, mais aussi dans de nombreux pays où les environnements propices au développement de la société civile se dégradent. Liban, Égypte, mais aussi Haïti, pour ne citer que quelques exemples médiatisés. Les appels aux changements se succèdent : « changement de système », « réforme des institutions », « lutte contre la corruption », « grève contre le réchauffement climatique », « respect des libertés »…

Cela pose, en toile de fond, le défi central du maintien du dialogue entre l’État et les acteurs de la société civile, associations, syndicats, collectifs de citoyens divers qui voient le jour, et qui s’appuient sur les réseaux sociaux et les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Comment maintenir et favoriser des espaces favorables à la société civile alors que l’on assiste dans de nombreux pays à des attaques contre les droits humains, la liberté d’expression ou d’association ? Comment faire émerger et structurer des acteurs capables de dépasser le seul projet de « renverser le système », et de porter des démarches plus constructives et inclusives, innovantes, favorisant un dialogue et des collaborations autour des politiques publiques (sociales, écologiques, urbaines…) ? Comment identifier de nouveaux « tiers de confiance » capables de poursuivre et réformer le dialogue démocratique et favoriser les dynamiques de réconciliations ? Les défis sont nombreux pour refonder un projet collectif et construire un « monde en commun ».

 

Faire alliance avec les sociétés civiles

Dans ce tumulte, les initiatives développées par les organisations de la société civile sont sources de propositions pour les acteurs de la coopération internationale, à l’instar des expériences associatives qui préfigurent parfois des politiques publiques.

Les sociétés civiles au Maghreb portent à ce titre des « trouvailles » et des projets originaux dans les domaines divers (sociaux, éducatifs, environnementaux, urbains et de collecte des déchets…), des actions qui tentent de suppléer souvent aux déficiences des pouvoirs publics. Sans oublier des initiatives qui développent à la fois des modèles de dialogue associatifs et citoyens hybrides avec les pouvoirs publics et des dynamiques micro-territoriales inattendues et à fort impact.

Une multitude de micro-projets méritent d’être soutenus pour les innovations qu’ils promeuvent. Ici au Maroc, l’aménagement d’une place par les habitants alors qu’elle était devenue une zone de non-droit. Là, en Tunisie, une dynamique citoyenne et associative autour d’un budget participatif laissant le choix aux habitants sur les investissements destinés à la voirie et à l’éclairage public. Enfin, en Algérie, la lutte contre l’endoctrinement des enfants dans les écoles par une association de quartier, et l’animation de l’espace public par des ateliers théâtres, musicaux et cinématographiques.

Un point d’attention concerne toutefois les contradictions liées aux logiques de financement de nombreux bailleurs de fonds qui ne permettent pas toujours de structurer les projets dans la durée. Si l’on veut s’appuyer sur des sociétés civiles de plus en plus matures, il importe à la fois de savoir identifier des dynamiques nouvelles et innovantes, mais aussi de les soutenir dans un pas de temps long, celui de leur développement et de leur renforcement durable.

Car, au Maghreb mais aussi ailleurs, les acteurs de la société civile représentent une force et un levier avec lesquels il faut faire alliance.

 

 

Cet article est issu de l’étude « Sociétés civiles et innovations sociales au Maghreb » réalisée par l’AFD en partenariat avec l’université Aix Marseille et les chercheurs Emmanuel Matteudi et Fatima Chahib-Lapeze.

 

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