Pour répondre aux urgences sanitaires, l’existence de systèmes de santé solides et résilients est vitale. Investir dans la santé mentale a permis au Liban de faire face à la crise du Covid-19, souligne le Dr Rabih El Chammay.

Personnel médical à l’hôpital public de Rafik Hariri à Beyrouth le 7 avril 2020. (Photo par Joseph Eid / AFP)

La pandémie de Covid-19 a été une épreuve de taille pour l’humanité. Elle a remis en question nos priorités en tant que sociétés ainsi que la valeur que nous donnons à notre santé et nos systèmes de santé. Mais tous les États n’ont pas été égaux face à la pandémie, ils n’ont pas pu y faire face de la même manière. Le succès de la réponse à cette crise a dépendu de nombreux facteurs, allant de l’infrastructure du pays à la disponibilité de personnels de santé qualifiés, en passant par la réactivité du système de santé et les choix politiques des autorités.

Mais comment mesurer ce succès ? Que doit-on prendre en compte ? La vigueur de l’économie ? La rapidité et la réactivité des politiques gouvernementales face à la pandémie ? La résilience et la capacité du système de santé ? Le nombre de victimes ? La force du réseau de protection sociale ? Le nombre d’emplois sauvés ? Le sentiment, pour la population, d’être soutenue et bien prise en charge ?

 

Répondre aux besoins de santé mentale liés au Covid-19

Face à la pandémie, les pays ont eu recours à différentes stratégies. Le Liban a rapidement déployé un Plan national stratégique d’intervention et de préparation sanitaire qui s’est jusqu’à présent avéré efficace dans la réduction et la maîtrise de la propagation.

Dans ce cadre, un Plan national d’action pour la santé mentale et le soutien psychologique a été mis en place par le ministère de la Santé. Il visait quatre objectifs principaux :

  • promouvoir la santé mentale et atténuer les facteurs de stress liés au Covid-19, y compris la stigmatisation et la discrimination des personnes touchées et des travailleurs de la santé ;
  • fournir un soutien psychologique aux personnes en quarantaine ;
  • apporter un soutien psychologique aux travailleurs de la santé ;
  • assurer la continuité des soins pour les personnes suivies par les services de santé mentale.

 

 

Le Liban a aussi profité de la dynamique créée par le renforcement du système de santé mentale en créant des synergies là où c’était possible, selon le modèle de l’Organisation mondiale de la santé baptisé « Reconstruire en mieux ».

De nombreux facteurs ont permis au Liban d’être réactif dans le contexte du Covid-19. Néanmoins, l’un des plus importants selon moi fut de disposer d’un Programme national pour la santé mentale, qui a servi de pilier au niveau du ministère. L’existence d’un tel programme a été cruciale pour s’assurer que la santé mentale n’était pas l’enfant pauvre de la réponse nationale au Covid-19. Une coordination renforcée avec les agences de l’ONU et avec les ONG a par exemple permis le développement d’un Plan d’action intersectoriel pour le soutien psychologique et la santé mentale. La collaboration déjà en place avec les établissements de santé, y compris les hôpitaux, a d’autre part permis l’adoption rapide d’outils comme les protocoles de soins, les brochures patients et la formation du personnel infirmier.

 

Mieux doter les systèmes de santé

Le Covid-19 a toutefois mis au grand jour la nécessité d’octroyer plus de ressources aux systèmes de santé pour faire face à des chocs tels que les pandémies. L’appel de nombreux experts de la santé publique pour plus d’investissements dans les systèmes de santé ces dernières années est souvent resté lettre morte. Investir dans le renforcement du système, et plus particulièrement dans le soutien institutionnel transitoire était – et est peut-être toujours – rarement perçu par les donateurs comme une priorité stratégique, qu’il s’agisse du développement ou de l’action humanitaire. Si l’on regarde de plus près la prise en charge de la santé mentale dans le contexte du Covid-19 au Liban, il est évident que le soutien institutionnel a été l’un des facteurs les plus importants d’une réponse efficace aux besoins psychologiques.

Le plus surprenant est que le Programme national pour la santé mentale ne reçoit aucun financement de la part du ministère de la Santé. Ce programme est né d’un partenariat avec l’OMS, l’UNICEF et le Corps médical international en 2014, et a été financé par l’UNICEF les deux premières années, puis par des projets. Il reçoit aujourd’hui le soutien de l’Agence française de développement et de la Fondation Bernard van Leer. Limiter ou suspendre le programme aurait eu un impact négatif sur la capacité du Liban à réagir au Covid-19.

Traditionnellement, l’aide humanitaire et le développement étaient – et sont encore dans une large mesure – deux mécanismes bien distincts. Ce n’est que dernièrement que des initiatives sont apparues pour combler ce fossé. C’est notamment le cas de l’approche nexus, ou « lien » en français, entre action humanitaire et développement. Séparer les deux volets ne mène qu’à davantage d’inefficacité, d’occasions manquées et de doublons. À l’inverse, une bonne préparation et des systèmes robustes sont essentiels pour répondre efficacement à tout type de crise. Quant à ces dernières, elles représentent des opportunités pour renforcer et réformer les systèmes de santé.

 

Investir dans la santé mentale

Toute vision à long terme pour le développement ou l’action humanitaire voulant se rapprocher des Objectifs de développement durables (ODD) doit donner à la santé mentale un rôle central. Le Covid-19 a rendu cela encore plus tangible, comme c’est expliqué dans la note de synthèse de l’ONU : « Covid-19 et la nécessité d’agir pour la santé mentale ».

D’ailleurs, l’investissement dans la santé mentale est directement lié à l’Objectif de développement durable numéro 3 (bonne santé et bien-être) et contribue indirectement à tous les autres objectifs puisqu’elle affecte la capacité des personnes à apprendre (objectif 4 : Éducation de qualité), à trouver un emploi (objectif 8 : Travail décent et croissance économique) et à devenir un membre actif de la société (objectif 10 : Inégalités réduites).

Revenons à la question initiale : « Comment mesurer le succès ? » La réponse varie en fonction des personnes, des institutions et des secteurs. Je crois néanmoins que les Objectifs de développement durable fournissent un cadre idéal doté d’indicateurs clairs destinés aux gouvernements afin de mesurer leur réussite.

Si toutes les personnes vivant dans un pays donné affirmaient avoir une bonne santé mentale, le succès serait total. Cela signifierait que personne ne se sent laissé de côté, que les droits humains sont protégés, qu’une protection sociale adéquate est fournie, qu’un soutien aux parents est disponible, qu’une éducation et un travail décent sont possibles, que la diversité est respectée, et que l’accès à des soins de santé mentale de qualité et à des soins préventifs est largement répandu. Pour tout cela, un système de santé mentale solide et résilient est indispensable.

 

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