Les services climatiques sont mal connus des acteurs français du développement. Pourtant, ils participent grandement à l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD) et à la réduction du risque de catastrophes.

Photo : McKay Savage / Flickr Cc
Photo : McKay Savage / Flickr Cc

Si les services climatiques sont bien développés en France et dans les pays du Nord, ils le sont moins dans les pays du Sud. Les acteurs français de l’aide et du développement sont encore peu engagés dans ce champ alors même que ces services climatiques ont un impact reconnu dans plusieurs secteurs visés par les Objectifs de développement durable (ODD). C’est pourquoi l’AFD organise une conférence-débat le 9 octobre 2017 pour sensibiliser les acteurs français de l’aide à l’intérêt de ces services, que l’Accord de Paris engage ses signataires à développer. Entretien avec Philippe Roudier, chargé de recherche sur les thématiques « Agriculture et climat » à l’AFD.

 

Concrètement, que sont les services climatiques ?

Les services climatiques sont la production et la contextualisation d’informations et de savoirs dérivés de la recherche sur le climat, qui ont pour but d’appuyer la prise de décision à tous les niveaux de la société. Les services météorologiques – qui contextualisent une information météorologique et non climatique – comme ceux que fournissent Météo France, sont inclus pour des raisons de simplification dans ce qu’on appelle les services climatiques.

On peut ranger ces services en trois catégories : les projections climatiques de long terme qui étudient l’évolution des pluies, des vents, de l’ensoleillement, etc. dans le futur ; les prévisions à court et moyen terme (au jour, au mois ou à la saison), qui permettent à tous les acteurs d’optimiser leurs choix ; et enfin, ces mêmes prévisions de court terme, mais utilisées pour réduire les risques de catastrophes comme les alertes inondations.

Tout le monde, à toutes les échelles, utilise les services climatiques pour gérer ses loisirs ou son activité professionnelle : du particulier qui consulte la météo pour partir en promenade aux autorités locales qui reçoivent des bulletins d’alerte « fortes pluies », en passant par l’ingénieur chef de projet qui a besoin de connaître l’évolution des pluies futures pour dimensionner correctement sa station d’épuration.

 

Quelles en sont les applications dans les secteurs ciblés par les ODD ?

Les services climatiques sont utiles dans de très nombreux secteurs. En matière de gestion des ressources en eau par exemple, les responsables des barrages hydrauliques gèrent mieux les lâchers d’eau – et donc la production hydroélectrique – s’ils savent qu’il va pleuvoir ou non dans les prochains jours. Dans le secteur agricole, notamment dans les agricultures pluviales (c’est-à-dire non irriguées) en Afrique, les producteurs décident d’épandre des engrais ou choisissent leurs semences selon les caractéristiques de la saison des pluies qui s’annonce. Ils gèrent également leur calendrier cultural (récolte, semis) en fonction des prévisions de court terme. Les services climatiques ont aussi des applications très importantes sur le long terme dans le secteur de l’énergie : prévoir l’ensoleillement, les vents et les pluies à horizon de plusieurs décennies permet d’aider à la planification de l’installation de parcs solaires, éoliens ou de barrages. D’autre part, les acteurs publics peuvent prendre en compte les projections climatiques de long terme pour dimensionner leurs infrastructures, comme le fait désormais la ville sud-africaine du Cap après une longue phase de réflexion.

 


 

Les services climatiques contribuent enfin à la réduction du risque de catastrophes car ils permettent d’anticiper, et donc de prévenir ou d’atténuer, une inondation, une grave sécheresse ou même une épidémie. Quand on connaît les conditions climatiques favorables au développement et à la propagation de certaines maladies comme la dengue, on peut les prévoir et agir préventivement.

 

Le développement des services climatiques est inscrit dans l’Accord de Paris. Dans quelle mesure participent-ils à la lutte contre le changement climatique ?

Les services climatiques permettent la mise en place de stratégies d’adaptation qui renforcent la résilience des populations et des territoires. Ils aident à absorber les chocs grâce aux informations de court terme ; les prévisions saisonnières permettent de s’adapter aux événements et aux changements de moyen terme ; enfin, les projections de long terme amènent à se transformer.

 

Où en est le développement de ces services dans les pays du Sud ?

La volonté publique de promouvoir l’accès à l’information météorologique et climatique est en hausse dans les pays du Sud. Les pouvoirs publics perçoivent parfaitement l’intérêt de ces services. Nombreux sont les pays qui développent des plans nationaux pour des services climatiques. Le but est que l’information produite par les organismes de météorologie, initialement pour l’aviation, soit diffusée auprès du plus grand nombre, et notamment des agriculteurs. La demande en hausse émane aussi des particuliers qui veulent accéder à ces informations qui les aident à faire des choix.

 

Les pays du Sud sont-ils suffisamment équipés pour cela ?

Cela dépend des pays. Certains ont une bonne capacité de production de l’information au niveau des agences météorologiques, mais la diffusion est insuffisante. Production des informations, diffusion et analyse du besoin sont trois champs des services climatiques dans lesquels beaucoup peut être fait dans les pays du Sud. Une meilleure connaissance des usagers est fondamentale. Il faut aussi admettre que les stations et radars météorologiques sont vieillissants, en Afrique de l’Ouest par exemple. Des investissements dans ces infrastructures sont donc nécessaires, mais l’information existe bel et bien et est plutôt fiable. Tout l’enjeu des services climatiques est la dissémination de l’information, quels qu’en soient les vecteurs de transmission : SMS, bulletin radio ou serveur vocal.

 

Une fois qu’on a accès à une information météorologique et climatique fiable, ne faut-il pas aussi savoir s’en servir ?

En effet. Il faut non seulement donner accès à l’information, mais aussi la diffuser pour qu’elle soit utile et surtout apprendre aux utilisateurs à la comprendre. C’est un challenge pour les services nationaux chargés des formations que de les dispenser dans tout le pays. Le passage à l’échelle du local au national est un véritable enjeu.

En outre, un travail approfondi est nécessaire pour que les agriculteurs combinent ces informations avec celles qui proviennent de leurs méthodes traditionnelles d’observation météorologique. Pour cela, les ateliers participatifs sont de très bons outils pédagogiques. Certains chercheurs en organisent par exemple durant lesquels les participants simulent leurs choix sur un an en fonction des prévisions qui leur sont communiquées. Les agriculteurs intègrent ainsi les points forts et les limites des décisions guidées par les prévisions météorologiques et peuvent échanger sur leurs choix. La coexistence des informations météorologiques avec leurs systèmes traditionnels d’observation se passe généralement bien. Ce qui est certain, c’est qu’il ne faut pas opposer les services climatiques aux systèmes traditionnels, il ne faut pas que les premiers remplacent purement et simplement les seconds. Idéalement, il faut aussi associer les usagers à la production de l’information : mettre à leur disposition des pluviomètres leur permet de produire eux-mêmes une partie de l’information et de comprendre ce que représentent 20 mm de pluie par exemple.

 

Quelles sont les limites des services climatiques ?

Je ne sais pas si ce sont des limites, plutôt des défis à relever. Des études ont récemment montré que les informations climatiques sont en général conçues pour des agriculteurs qui sont principalement des hommes, à forte capacité d’adaptation. Ce ne sont pas les plus pauvres des plus pauvres. On peut donc se demander si l’on accentue alors les inégalités ou si l’aide apportée aux plus aisés du groupe va permettre le progrès de tout le groupe. Cette thématique des inégalités dans les services climatiques va être étudiée plus en détail dans le cadre d’une facilité de recherche européenne gérée par l’AFD.

 

 

La question du modèle économique est aussi très importante : les services climatiques ont-ils vocation à être des services publics gratuits ? On peut craindre que certains services périclitent après avoir été financés par l’aide pendant quelques années. En Afrique de l’Ouest, des systèmes à abonnement existent actuellement et garantissent parfois mieux la pérennité du service. On ne peut en aucun cas s’épargner la réflexion autour de leur modèle commercial.

Enfin, en matière de réduction du risque de catastrophes, l’information génère l’alerte, ce qui ne suffit pas. L’alerte doit entraîner une chaîne opérationnelle efficace d’utilisation de l’information. Le Centre climatique de la Croix Rouge développe un système de financement des opérations d’urgence basé sur la prévision climatique (forecast-based financing) : le déclenchement de l’alerte entraîne le déblocage automatique de fonds d’un bailleur en direction d’un acteur de terrain. En 2015, ce système a permis à la Croix Rouge ougandaise de recevoir des fonds en amont des inondations dans la région de Kampala et de mettre en œuvre le plan de sécurisation des zones concernées. Cela évite que l’aide n’arrive trop tard.

 

Quels sont les enjeux pour les acteurs français de l’aide sur ce sujet des services climatiques ?

Les bailleurs et les acteurs de terrain doivent prendre conscience des différentes applications possibles de ces services climatiques et de leur importance pour atteindre les ODD. Des études de quantification de la valeur des services climatiques estiment qu’avoir des informations météorologiques à 10 jours et des informations sur la tendance pluviométrique de la saison permettrait aux agriculteurs du Niger d’augmenter leur revenu jusqu’à 15 %. C’est non négligeable en matière de lutte contre la pauvreté. L’AFD s’intéresse fortement au développement des services climatiques : elle suit notamment les activités du programme Africa Hydromet ou encore lance plusieurs études de recherche sur le Sénégal et la Côte d’Ivoire. L’AFD soutient par ailleurs l’African Risk Capacity, agence spécialisée de l’Union africaine, qui aide les États membres à améliorer leurs capacités de planification, de préparation et de réponse aux événements météorologiques extrêmes et qui développe des projets d’assurances climatiques innovantes à l’échelle des pays.

Pour les acteurs de la recherche comme le Cirad et l’IRD et pour les grands centres de modélisation du climat, un des enjeux majeurs est le développement de portails d’information climatique, notamment en ligne, adaptés aux besoins et aux connaissances des utilisateurs. Que ce soit pour savoir comment représenter l’information en fonction des populations à qui elle est destinée ou pour développer des portails uniques et éviter la dispersion de l’information, les possibilités de recherche sont énormes.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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