Suite à la publication d’un rapport sur les inégalités au Sahel par l’ONG Oxfam, Cécile Duflot revient sur les inégalités qui accroissent la crise multiforme dans la région. Pour elle, une réponse coordonnée de tous les acteurs est nécessaire.

© Félix Vigné Imagéo / AFD
© Félix Vigné Imagéo / AFD

Quels sont les impacts du changement climatique et des inégalités sur la santé ?

Le changement climatique a des impacts directs sur l’alimentation et sur la nutrition, particulièrement chez les enfants, et il a donc des impacts sur la santé. Les inégalités renforcent cet impact. Rappelons qu’en Afrique, 56 % de la population n’a pas accès aux services essentiels de santé. Plus de 100 millions de personnes basculent dans la pauvreté faute de cet accès minimal aux services de santé nécessaires. Ces contextes de fragilité aggravés par le dérèglement climatique sont idéaux pour que se développent des épidémies, surtout dans les zones urbaines où se concentre une bonne partie de la population. Les sécheresses peuvent aussi alimenter des crises humanitaires et d’énormes déplacements de population, autres conditions de propagation des maladies.

 

 

Quelles sont les spécificités du Sahel en ce qui concerne les inégalités climatiques ?

La région sahélienne est déjà la zone la plus vulnérable en ce qui concerne l’accès à l’eau et les questions alimentaires. Mais la sécheresse aggrave la situation et a un effet dévastateur sur les inégalités, notamment entre les femmes et les hommes, et sur l’entrée dans la très grande pauvreté de bon nombre de personnes. En ce sens, le dérèglement climatique a un effet accélérateur de toutes les inégalités.

Dans cette région, les femmes sont historiquement et culturellement en charge de l’approvisionnement en eau de la famille. Quand la situation devient plus difficile, les mères ont pour unique solution de faire appel à leurs filles, et donc de leur faire quitter l’école. Toutes les inégalités sont ainsi liées et certaines en engendrent d’autres. Au Sahel comme ailleurs, sans action forte de l’aide publique au développement axée sur la résilience et l’adaptation, la situation va se dégrader de manière considérable.

 

Comment répondre aux inégalités face aux crises économique, humanitaire et climatique au Sahel ?

La question n’est plus seulement climatique, parce que le droit à la santé fait partie des services publics fondamentaux. Or, l’espérance de vie en bonne santé au Sahel est de 53 ans. Il faut avant tout imaginer des politiques d’adaptation au changement climatique spécifiquement conçues pour les populations les plus vulnérables, car ces bouleversements ne touchent pas les populations de manière égale. Les populations qui dépendent des mois de pluie sont plus particulièrement affectées. Ensuite, si on veut faire face aux enjeux des inégalités et du dérèglement climatique, il faut assurer les deux services de base que sont la santé et l’éducation, et en particulier l’éducation des filles. Plus largement, les femmes tiennent dans leurs mains une partie de la transformation nécessaire, notamment du modèle agricole. Elles sont aussi les premières à se priver quand l’alimentation vient à manquer.

 

 

Que peuvent faire les institutions internationales, nationales ou locales face aux inégalités et à ces nouveaux enjeux ?

Mobiliser et flécher les fonds prioritairement sur les pays les plus pauvres et ceux qui en ont le plus besoin. L’enjeu est d’atteindre d’ici 2030 les Objectifs de développement durable (ODD). Il faut généraliser ce que l’on fait déjà et qui n’a rien de très exotique : des aides publiques basiques que l’on sait mettre en place. L’heure n’est plus aux aides expérimentales. Mais généraliser les systèmes qui fonctionnent ne veut pas dire qu’il ne faut pas adapter les réponses aux contextes. Je suis allée dans la région du lac Tchad et dans le nord du Tchad ou dans le sud du Niger, la situation n’est pas la même. Au Sahel, les problématiques se cumulent : les questions sécuritaires, les effets du dérèglement climatique, de l’extrême pauvreté et de l’accroissement des inégalités. On aboutit à une situation périlleuse qui éloigne d’autant l’atteinte des ODD. D’où l’impérieuse nécessité d’agir.

 

Pensez-vous que les ODD sont atteignables ?

Sur le papier, oui. Les financements comme les solutions techniques et technologiques existent. C’est simplement une question de volonté politique et de volonté commune d’en faire une priorité. Il faudrait notamment qu’une partie des budgets de sécurité des pays du G7 soient réaffectés à l’aide au développement. Aujourd’hui, 1 % seulement de l’aide des pays du G7 va au Sahel. Nous devons assumer nos responsabilités dans la mesure où nous avons largement participé à la dégradation de la situation. Oxfam a participé à l’Alter G7 et attendait une annonce de participation des grands de ce monde.

 

 

Emmanuel Macron a quand même profité du G7 pour inciter les États à s’engager davantage au Sahel. Que peut-on en retenir concrètement, notamment en ce qui concerne les inégalités ?

Effectivement, la question sahélienne était à l’ordre du jour du G7 et la France et l’Allemagne ont pris de nouveaux engagements de renforcer la coopération en matière de sécurité dans le cadre du G5 Sahel. Mais je tiens à dire que dans cette région, la réponse sécuritaire est une impasse. Or, une partie des budgets de l’aide au développement a été absorbée dans cette réponse. Ce qui mine le plus la région sahélienne, ce sont les inégalités : l’accroissement des inégalités au Sahel est un poison durable et un facteur assez déterminant de la déstabilisation de la zone.

Le G7 devrait surtout traduire son discours de lutte contre les inégalités en actions et instruments concrets pour répondre à l’urgence et apporter des réponses durables en s’attaquant aux causes structurelles des vulnérabilités des populations sahéliennes. Pour cela, États, institutions et coopérations régionales, bailleurs de fonds et acteurs du développement et de la coopération internationale doivent agir de manière coordonnée pour combattre les inégalités. Notamment en mettant en place des politiques fiscales progressives et justes qui réduisent les inégalités de revenus et permettent de générer des financements suffisants pour mettre en œuvre des politiques sociales et de développement inclusif et de qualité. On pourrait aussi évoquer le fait qu’une large partie des ressources fossiles, comme le pétrole au Nigeria, ne bénéficie jamais aux populations. L’aide publique au Niger représente trois fois les ressources fiscales du pays, ce n’est pas normal.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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