Pour analyser les conflits dans le Sahel, il faut commencer par une arithmétique simple eau-terre-populations, selon le géographe Christian Bouquet : il y a de plus en plus de monde et de moins en moins d’eau sur des terres arables qui se réduisent.

L’extension de la surface du désert crée un risque d'urgence humanitaire de grande ampleur au Tchad. Au moins 500 000 km2 de terres arables ont été perdues en quelques décennies au Sahel pour les éleveurs et les cultivateurs. Photo: Andy Hall/Oxfam Flickr CC
L’extension de la surface du désert crée un risque d'urgence humanitaire de grande ampleur au Tchad. Au moins 500 000 km2 de terres arables ont été perdues en quelques décennies au Sahel pour les éleveurs et les cultivateurs. Photo: Andy Hall/Oxfam Flickr CC

Si la géographie ne sert pas toujours à faire la guerre, elle est très utile pour mieux comprendre les conflits dans la mesure où elle est, par définition, une discipline « de terrain ».

Le Sahel est une construction géographique : c’est « le rivage » du désert. Sa limite nord (telle qu’elle a été définie par Robert Capot-Rey en 1953) est celle de l’isohyète 200 mm (une ligne sur une carte météorologique reliant des points d’égales quantités de précipitations tombées en une période déterminée) et de la plante épineuse cram-cram.

En effet, cette petite graminée (Cenchrus biflorus) dont les glumes à crochet « interdisent l’entrée de la prairie à quiconque n’est pas chaussé ou monté » ne pousse pas si les précipitations sont inférieures à 200 mm.

Naturellement, cette limite pluviométrique ne concerne pas que le cram-cram. Aucune culture vivrière, même la céréale la moins exigeante comme le mil, ne peut être pratiquée avec moins de 250 mm de précipitations, de préférence bien réparties et bien dosées entre juin et septembre. Autant dire que les agriculteurs sédentaires connaissent la limite nord de leur implantation.

 

Le fardeau des sécheresses à répétition

Longtemps, les éleveurs nomades ou semi-nomades ont joué avec cette contrainte, car une bonne pluie peut toujours faire naître un pâturage temporaire aux franges du désert. Mais ils devaient ensuite se replier vers le sud et composer avec les paysans sédentaires pour que leurs troupeaux ne piétinent pas les champs cultivés. Parfois, des accords étaient passés entre les uns et les autres autour de la fumure animale ou sur la récolte des fruits de quelques arbres comme l’acacia gommier dont les éleveurs pouvaient être considérés comme propriétaires car ils en avaient été les planteurs.

Cette situation apparemment équilibrée prévalait avant et pendant la colonisation. Mais elle a été progressivement modifiée par deux facteurs de changement, dont l’addition a sensiblement restreint l’espace occupé par les deux communautés : le changement climatique et le changement démographique.

 

 

Il y a d’abord eu la succession des sécheresses et, plus globalement, une péjoration très sensible des précipitations depuis 1970 (voir diagramme ci-dessous).

 

 

 

Les conséquences de cet assèchement du climat débouchent aussi sur une autre représentation graphique, moins souvent évoquée mais plus concrète : le déplacement de l’isohyète 200 mm.

 

 

En effet, selon la géomorphologue Monique Mainguet, l’isohyète 200 mm a migré de 250 km vers le sud depuis 1900. Sans aller jusqu’à calculer la surface ainsi gagnée par le désert avec la longueur méridienne du Sahel (6 000 km de la Mauritanie à l’Érythrée), on peut retenir qu’au moins 500 000 km2 ont été perdus en quelques décennies par les éleveurs et les cultivateurs qui y vivaient encore au siècle dernier.

 

Une population qui a triplé en 50 ans

Dans cet espace rétréci, un autre paramètre a bougé : la population. Elle a plus que triplé en 50 ans : 135 millions d’habitants en 2020, contre moins de 40 millions dans les années 1970. Et ce territoire sahélien pourrait compter 330 millions d’habitants en 2050.

C’est là que l’équation devient inquiétante. Quand les éleveurs ne trouvent plus l’herbe et l’eau qui sont leurs repères millénaires et quand les cultivateurs attendent vainement la pluie qui rythmait leurs saisons, ils deviennent – mais on l’a rarement reconnu – des migrants climatiques.

Or rien n’a été prévu pour eux dans les zones méridionales de l’Afrique sahélienne. Et lorsque cette migration s’ajoute aux mouvements de déplacés internes et de réfugiés chassés de chez eux par les conflits, on peut ressentir un profond découragement.

Passer à l’étape suivante devient alors quasiment impossible. Celle-ci consisterait à développer une vision pour les trente années à venir à partir de ce constat : il y a trop de monde sur des terres disponibles retreintes et avec des ressources en eau pluviale qui diminuent.

 

Dessiner des projections dans le temps long

Dans une logique aménagiste, on peut, par exemple, imaginer des éleveurs qui renonceraient au nomadisme, et même au semi-nomadisme, pour se convertir à une forme de stabulation, d’abord partielle puis totale. Des cultivateurs iraient alors chercher l’eau là où elle se trouve encore (dans les nappes souterraines), afin de produire davantage, dans des conditions plus sécurisées. Voire cultiver du fourrage pour les éleveurs avec lesquels ils étaient jusqu’alors en concurrence.

On ne rêve pas : cette formule a été testée dans les années 1970 lorsque les polders du lac Tchad étaient si prometteurs qu’on pouvait y réaliser trois récoltes par an, et sept à huit coupes de fourrage Pennisetum dans le même temps. Les pluies dépassaient rarement 250 mm, les paysans savaient utiliser l’eau du lac et des nappes, et l’expérience d’embouche qui avait été tentée à Bol (au nord de N’Djaména) avait permis d’engraisser les bovins de 90 kg en moyenne en six mois.

Depuis, dans cette région peut-être plus encore qu’ailleurs, le vent de l’histoire a tout emporté

Certes on ne doit pas occulter les autres facteurs de tensions : zones grises abandonnées par les États, mauvaise gouvernance, corruption, conflits intercommunautaires, groupes armés, djihadisme, trafics, etc. Mais il ne faut pas non plus être dans le déni par peur de stigmatiser telle ou telle communauté : ainsi, les chercheurs hésitent depuis longtemps à pointer la responsabilité des éleveurs peuls dans les conflits d’usage.

Et, surtout, il faut essayer de dessiner des projections sur le temps long sans craindre les critiques « ethnographiques » : personne ne peut imaginer un éleveur peul chaussé de bottes, armé d’une fourche et distribuant du foin à ses vaches. Et pourtant…

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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