Paix durable et croissance stable… Le Rwanda est l’enfant prodige du développement en Afrique subsaharienne. Pourtant, il y a 25 ans, le pays subissait l’un des pires génocides de l’histoire mondiale. Le « miracle rwandais » est-il un mirage ?

©Crystaline Randazzo – Bread for the World

Baisse du taux de pauvreté, espérance de vie doublée depuis 2001, taux de scolarisation en école primaire de 98 %… À observer les indicateurs du développement du Rwanda, on peine à croire qu’il y a 25 ans seulement, le pays aux mille collines était le théâtre du dernier génocide du xxe siècle. En 100 jours, 800 000 personnes – majoritairement Tutsis – étaient massacrées dans un excès de violence faisant culminer l’instabilité politique et économique causée par la guerre civile.

 

Le « miracle rwandais » : un exemple de développement

Entre 2001 et 2017, l’espérance de vie des Rwandais est passée de 49 à 67 ans. Le pays est proche d’atteindre l’objectif d’éducation primaire universelle. Le taux de pauvreté a baissé de cinq points entre 2011 et 2014, le revenu moyen par habitant a plus que quadruplé, passant de 150 USD en 1994 à 700 USD en 2018. Tout cela, avec un coefficient de Gini (mesure des inégalités) qui demeure stable à 0,44. À titre de comparaison, celui de l’Afrique du Sud, pays très inégalitaire, est de 0,63, et ceux des pays les plus égalitaires comme la Suède se situent entre 0,25 et 0,30.

Le pays ne s’inscrit pas seulement dans une dynamique de développement spectaculaire, il est en outre devenu un exemple économique à suivre pour de nombreux pays du continent africain, incarné par sa capitale Kigali. Le PIB a été multiplié par six en 20 ans, avec un taux de croissance supérieur à 7 % chaque année. La Banque mondiale classe le Rwanda au 29e rang sur 190 pour l’attractivité des affaires, ce qui en fait le deuxième pays africain du classement après l’île Maurice. Transparency international le compte enfin parmi les pays les moins corrompus du continent.

Et ce n’est pas tout : le pays est pionnier dans plusieurs domaines. Il est le champion mondial de la parité parlementaire, avec 64 % de sièges occupés par des femmes. En matière d’environnement, il est en avance sur son temps grâce à sa résolution d’interdire les sacs plastiques sur tout le territoire en 2004 : il était le premier pays d’Afrique à prendre cette décision.

Du miracle au mirage ? Les limites du modèle de reconstruction

Mais comment le pays et ses habitants ont-t-ils pu se relever si vite (et si bien) après les massacres de 1994 ? L’ancien vice-président et membre du Front patriotique rwandais, Paul Kagame, dirige le pays depuis 2000. Il affiche l’unité du peuple rwandais au monde lors des cérémonies de commémoration du génocide. Et pour cause : les dispositifs de la réconciliation et du vivre ensemble sont déployés au quotidien dans ce pays où il n’existe plus officiellement de Hutus ni de Tutsis, et où les événements de 1994 sont enseignés sans tabou à l’école. Au lendemain du génocide, les citoyens ont participé aux juridictions populaires Gacaca, permettant de désengorger les prisons tout en initiant un dialogue sur le passé traumatique. Le dernier samedi de chaque mois depuis 1998, les travaux communautaires umuganda réunissent tous les citoyens – anciens bourreaux, anciennes victimes, et leurs enfants – pour qu’ils participent ensemble à la construction nationale.

Mais ce « miracle rwandais » peut être perçu comme un mirage au vu de l’indice de démocratie très bas du pays : inférieur à 4, il classe le pays comme régime autoritaire et le place à la 128e place mondiale sur 167. La liberté de la presse y est aussi très limitée, d’après le dernier rapport de Reporters sans frontières, qui classe le pays à la 155e place sur 180. Quant à l’opposition politique, elle est quasi inexistante dans ce pays où Paul Kagame a été réélu pour un troisième mandat en 2017 avec 99 % des voix. Exilée ou mise sous silence, elle fait l’objet de disparitions suspectes, de menaces et d’attaques régulières recensées par l’organisation Freedom House et dénoncées au moment des dernières élections par Amnesty International : « Deux décennies d’attaques contre les opposants politiques, les médias indépendants et les défenseurs des droits humains ont créé un climat de peur au Rwanda ».

De quoi inquiéter certains observateurs sur le caractère illusoire de la stabilité politique affichée depuis vingt ans, et sur la continuité de sa croissance économique. Fort de ses indéniables avancées, le pays qui ambitionne de devenir un « Singapour africain » doit selon eux s’ouvrir davantage – au privé, à la diversité, à la critique, au débat – pour garantir la réalité et la pérennité du miracle proclamé.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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