Faible accès au marché du travail, droit de succession bafoué, poids politique limité… Racha Ramadan revient sur les inégalités criantes entre les femmes et les hommes dans la sphère privée et la sphère publique en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Quelle est la bonne grille d’analyse pour mesurer l’évolution des inégalités dans les pays du monde arabe et du Moyen-Orient ? Quel tableau dressez-vous des inégalités, notamment en Égypte ?

Il y a ce qu’on appelle le paradoxe de l’inégalité dans les pays arabes. Si on utilise le coefficient de Gini, l’indicateur le plus connu pour mesurer les inégalités, on constate qu’elles diminuent globalement. Mais si on affine l’analyse avec une étude des petits groupes, l’inégalité est croissante entre les habitants des zones rurales et ceux des zones urbaines, entre ceux qui ont une éducation et ceux qui n’en ont pas. Certains facteurs augmentent les inégalités. Si on veut se montrer optimiste, on peut s’appuyer sur le coefficient de Gini. Mais si on veut vraiment pouvoir conduire des politiques efficaces pour diminuer la pauvreté, il faut déterminer précisément quels sont les groupes sociaux vulnérables et les cibler.

 

Les problématiques de genre sont l’un de vos axes de recherche. Dans quelle mesure les inégalités touchent-elles plus particulièrement les femmes ?

Je ne peux vraiment parler que de la situation en Égypte, qui est celle que je connais le mieux. De manière générale, les femmes participent moins au marché du travail que les hommes. Elles ont du mal à trouver un emploi et quand elles y arrivent, c’est souvent un emploi informel ou précaire, ou un poste à un niveau moins élevé et avec un salaire plus faible qu’un homme. On pourrait penser qu’une femme plus éduquée aurait plus facilement accès à l’emploi ou au crédit. Mais là aussi, il y a un paradoxe : les femmes les plus éduquées n’acceptent pas un travail informel ou précaire. L’éducation, dans ce cas, n’est pas le facteur principal qui influence l’inégalité. La raison profonde des inégalités de genre, c’est le rôle et la place que la société assigne à la femme. Ce n’est pas qu’une question de classes sociales, mais de culture. Partout dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les taux de participation des femmes au marché du travail sont parmi les plus faibles au monde, alors même que l’accès à l’éducation primaire et secondaire est quasi équivalent pour les garçons et les filles.

 

 

Mais vous-même occupez un poste à responsabilité à l’université du Caire…

Devenir maître de conférences était un choix. L’environnement universitaire me permet de travailler mes questions de recherche et d’être en contact avec les nouvelles générations, celles qui sont le futur de ce pays. Comme d’autres femmes, j’ai pu atteindre un poste à responsabilités. Ce qui est fondamental pour que les générations suivantes aient des modèles.

Mais je voudrais attirer l’attention sur le fait que certains secteurs sont plus attractifs que d’autres pour les femmes. En réalité, la société accepte que certains postes soient occupés par les femmes, dans l’enseignement notamment. Beaucoup de femmes préfèrent d’ailleurs travailler dans le secteur public (université, administration, gouvernement…) car elles y bénéficient de mesures sociales favorables et d’horaires plus flexibles pour gérer leur vie de famille. Dans les années 1960 et 1970, le secteur public était bien plus important et les femmes plus nombreuses à y travailler. Il a diminué depuis, ce qui a impacté le taux d’activité des femmes.

 

Vous écrivez qu’une femme cheffe de ménage est souvent un facteur d’appauvrissement. En quoi le niveau de vie du ménage est-il dépendant de la structure familiale ?

De manière générale, la femme cheffe de famille est plus vulnérable face à la pauvreté, parce qu’elle a un accès limité au marché du travail et aux ressources comme à la terre et aux crédits. Toutefois, elle peut bénéficier d’aides sociales ou de transferts.

Les études ont montré qu’à revenus et pouvoir équivalents, la femme cheffe de famille s’intéresse plus à la santé et à l’éducation de ses enfants. L’homme, souvent moins préoccupé par ces questions, aura tendance à dépenser l’argent pour lui, voire dans certains pays du Moyen-Orient pour entretenir une autre épouse. Raison pour laquelle les programmes d’aide sociale préfèrent toujours confier l’argent aux femmes.

 

 

Y a-t-il une prise de conscience au niveau politique ainsi que dans la société civile des enjeux liés aux inégalités de genre ? Les printemps arabes ont-ils fait bouger les lignes ?

Depuis la révolution, il y a plus de participation des femmes dans des comités d’élaboration de mesures économiques ou politiques avec le Gouvernement. Dans de nombreux ministères et administrations, on cherche à intégrer la dimension de genre et à prendre en compte le point de vue des femmes dans les politiques. On compte 8 femmes sur 33 ministres dans le Gouvernement actuel, soit près de 25 % de femmes. Un record pour l’Égypte !

La société civile se mobilise sur certains sujets comme les questions de harcèlement car cela a une influence sur la participation des femmes au marché du travail. Il y a plus de demande de services de garde pour les enfants dans les entreprises afin de permettre aux femmes de travailler. La question du genre est également de plus en plus fréquemment traitée dans les médias. Et c’est important non seulement pour les femmes, mais pour tous, car leur émancipation est un facteur potentiel de développement pour l’économie des ménages et de la société. En réalité, il y a quelques améliorations mais il reste beaucoup à faire.

 

Que vous inspirent les avancées en matière de droits des femmes en Tunisie ?

La Tunisie est un modèle dans la région pour les droits des femmes, notamment en matière de droits liés au mariage et aux enfants. Mais je ne suis pas sûre qu’il puisse être répliqué en Égypte, pays conservateur où l’homme possède un pouvoir important dans la société, surtout concernant ces questions.

 

Comment peut-on faire avancer l’égalité ?

Il faut travailler sur tout ce qui permet de changer la culture et les stéréotypes sur les femmes, dans les médias, dans les écoles et les universités. Il faut informer très tôt les jeunes filles de leurs droits. Mais il ne faut pas s’adresser qu’aux femmes : il est fondamental d’intégrer les hommes et de les encourager sur ce sujet. Il faut que tous ceux qui sont concernés travaillent ensemble : Gouvernement, universités, société civile, mais aussi les religions, musulmane et chrétienne. La religion n’est pas directement en cause : à ma connaissance, la religion n’interdit pas le travail des femmes, ni ne leur impose moins de droits et plus de devoirs qu’aux hommes. Souvent, les gens ne font pas la différence entre tradition et religion. Mais le poids de la tradition et de la culture est immense. Par exemple, en Égypte, selon la religion, la femme peut hériter d’une terre, mais par tradition, on préférera la léguer à un homme de la famille, qui lui reversera une contrepartie financière. En dépit des lois, c’est souvent la tradition qui s’impose. Il y a beaucoup à faire au niveau législatif, mais le plus difficile, c’est de changer les mentalités.

 

 

Êtes-vous optimiste quant à l’évolution de la société sur ces questions ?

Je suis optimiste quand je compte les femmes ministres ou quand je vois mes étudiantes et étudiants s’impliquer sur ces sujets et essayer d’avoir une influence sur la vie de leur communauté. J’assiste à des réunions ministérielles et de haut niveau sur ces sujets : les recommandations issues de la recherche peuvent être reprises par les politiques.

Je travaille aussi avec des organisations internationales sur l’intégration des questions de genre dans l’accès à l’eau et dans la sécurité alimentaire. La coopération internationale est très importante. Du 9 au 11 octobre 2018, dans le cadre de son 10e anniversaire, l’Union pour la Méditerranée a organisé une conférence sur « Le rôle des femmes dans la construction de sociétés inclusives en Méditerranée ». Trois générations de femmes du programme FAM d’avenir-Science-Po se sont retrouvées pour discuter de questions de genre et parler de la participation des femmes à la vie publique, économique et civile. Cet échange d’expériences entre homologues tunisiennes, libanaises, jordaniennes ou turques nous motive à essayer de changer les choses, tout en tenant compte du contexte social spécifique de chacun de nos pays.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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