Avec moins de 200 décès à ce jour, le Maroc a su enrayer l’épidémie de Covid-19. Mais le pays redoute une explosion de la pauvreté. Pour Karim El Aynaoui, directeur général d’OCP Policy Center, il est essentiel de repenser l’économie marocaine.

Une dizaine d’entreprises ont été mises à contribution au Maroc pour produire des masques contre le Covid-19. Comme ici, à Berrechid, au sud de Casablanca, le 16 avril 2020. (Photo par Fadel SENNA / AFP)
Une dizaine d’entreprises ont été mises à contribution au Maroc pour produire des masques contre le Covid-19. Comme ici, à Berrechid, au sud de Casablanca, le 16 avril 2020. (Photo par Fadel SENNA / AFP)

Bientôt deux mois après le premier cas déclaré de Covid-19, diagnostiqué le 4 mars, le Maroc est parvenu en grande partie à conjurer la menace sanitaire. Sur les presque 21 000 tests faits au 23 avril, il compte ainsi 17 295 cas négatifs, 3537 positifs, pour 163 décès et 430 guérisons. Le taux de létalité du Covid-19 au Maroc, troisième pays le plus touché d’Afrique après l’Égypte et l’Algérie, se situe aujourd’hui à 4,9 %, contre 2,2 % en Allemagne, 12,8 % en Italie et 14,6 % en France.

Comment le pays a-t-il obtenu de tels résultats ? Les exemples variés donnés par l’Asie et l’Europe, avec le cas alarmant de l’Italie, ont incité les autorités marocaines à prendre une série de mesures axées sur l’anticipation. Outre un important filet de sécurité déployé sous forme de revenu minimum, effectif début avril, pour une durée de trois mois et à destination de quelque 810 000 travailleurs du secteur formel ayant perdu leur emploi, le pays dispose de masques en grandes quantités, produits par dix industries textiles réorientées vers cette production aux normes internationales.

 

L’anticipation, premier remède face à la menace du Covid-19

Comme nombre de pays du Sud, le Maroc sait que son système de santé n’est pas de taille à faire face à une telle pandémie. Sa capacité portait, début mars, sur 1 642 lits en réanimation pour 35 millions d’habitants, avec un rapport de 62 médecins et 90 infirmiers pour 100 000 habitants (contre plus de 330 et 800 en France), selon les chiffres de la Banque mondiale. Le Global Health Security Index qui porte sur la préparation de 195 pays face à une épidémie classe le Maroc au 68e rang mondial, mais au 4e en Afrique après l’Afrique du Sud, le Kenya et l’Ouganda.

Le plan national de lutte contre le Covid-19 s’est articulé autour de quatre axes : veille et surveillance, prise en charge, gouvernance et coordination, information et communication. Le tout au service de trois objectifs : prévention, détection et réponse adaptée au système de santé. Un Comité de veille économique (CVE) a ainsi été instauré dès le 11 mars sous la tutelle du ministère de l’Économie et des Finances, regroupant les ministères clés, la Banque centrale et le patronat.

Seconde mesure stratégique : un jour après la fermeture des frontières, le 15 mars, et alors que le pays ne comptait que 28 cas de Covid-19 déclarés et un seul décès, un Fonds de solidarité de lutte contre le coronavirus est mis en place pour financer les dépenses de santé urgentes, mais aussi et surtout les mesures d’accompagnement économique.

Ce fonds est alimenté par un appel à contributions lancé par des personnalités et des responsables politiques : le roi du Maroc Mohammed VI a versé 2 milliards de dirhams (185 millions d’euros) et plusieurs ministres ont contribué par le biais de leurs entreprises respectives. L’apport de l’Union européenne porte sur 15 % du montant rassemblé – un décaissement déjà prévu pour le Maroc mais rapidement libéré. Le Fonds, de l’ordre de 3 % du PIB à ce jour, a été abondé au tiers par l’État et à 22 % par les entreprises publiques, à 13 % par le secteur privé, le reste se répartissant entre les banques (10 %), les fondations et associations (10 %) et les particuliers. Il a déjà permis l’achat de 1 000 lits de réanimation, 550 respirateurs, 100 000 kits de prélèvements et 100 000 kits de test, entre autres.

 

Course contre la montre pour atténuer l’impact social et économique

Le 17 mars, pour faciliter l’accès au crédit, la Banque centrale baisse son taux directeur de 2,25 % à 2 %, augmente ses avances et assouplit les règles prudentielles, permettant ainsi aux banques de se refinancer plus facilement.

La chronologie compte face à la pandémie : c’est une course contre la montre qui est imposée aux pays du monde entier, qui tendent à se replier sur eux-mêmes. Le 18 mars, le Comité de veille annonce le versement d’une indemnité pour perte d’emploi ou cessation d’activité de 2 000 dirhams (185 euros), en plus des allocations familiales, pour les salariés affiliés à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS).

 

 

Il garantit aussi la possibilité pour les ménages de demander aux banques le report des échéances des crédits immobiliers et à la consommation ; le financement par l’État des charges sociales pour les entreprises qui maintiennent 80 % de l’emploi ou plus sur les trois prochains mois ; le différé du paiement des charges sociales pour les entreprises qui maintiennent moins de 20 % de l’emploi, et le traitement au prorata pour les autres.

Les entreprises, elles, bénéficient d’un moratoire sur les crédits et le leasing, ainsi que d’une ligne de crédit de fonctionnement, appelée « Damane Oxygène ». Celle-ci est mobilisée par les banques et garantie par l’État, pour assurer le fonds de roulement et payer les salaires. La mise en place au plan opérationnel de ces mesures ne va pas sans difficulté, mais l’approche pragmatique adoptée permet de les régler au fur et à mesure.

Sur le plan social, les mesures de protection sont étendues au secteur informel, environ 40 % de l’emploi total, par le biais des ménages inscrits au Régime d’assistance médicale (Ramed). À la mi-avril, les travailleurs du secteur informel non inscrits au Ramed ont eu six jours pour s’inscrire afin de toucher des aides fixées entre 800 et 1 200 dirhams selon la situation familiale.

 

Contre le Covid-19, des masques produits localement et distribués sur tout le territoire

Sur le plan sanitaire, deux sociétés de textile marocaines vont produire 10 millions de masques en un temps record. Dix autres entreprises réadaptent leur outil de production pour produire des masques certifiés. La distribution est assurée par des acteurs de la filière agroalimentaire qui couvrent la totalité du territoire national.

Ces masques chirurgicaux sont vendus par paquets de 10 à travers 72 000 points de vente, au prix modique de 0,7 centime d’euro l’unité. Leur fabrication est subventionnée par le Fonds spécial de lutte contre le coronavirus, doté de 3 millions d’euros (3 % du PIB). Il a été mis en place le 15 mars, soit cinq jours avant le début du confinement et la déclaration d’état d’urgence sanitaire.

Dans le même temps, le personnel soignant est isolé. Infirmiers et médecins ne rentrent plus chez eux, à partir du 25 mars, pour ne pas propager le virus. Des hôtels offrent spontanément des chambres, de même que la Caisse de dépôts et de gestion, entreprise financière publique qui gère les fonds de retraite, et dispose de nombreuses filiales, dont des hôtels.

Des tests à grande échelle commencent début avril. À la demande des autorités, qui décident de franchir le pas et de traiter tous les cas (et pas seulement les plus graves) à la chloroquine et à l’hydroxycholoroquine, le groupe français Sanofi au Maroc vend au ministère de la Santé l’intégralité de son stock de Nivaquine (produit localement) et de Plaquenil. Le port du masque devient obligatoire le 7 avril.

 

Conjurer le risque d’explosion de la pauvreté au Maroc

Début avril, le pays se positionne dans la perspective du déconfinement et de la sortie de crise. Un projet de décret-loi relatif à l’augmentation des emprunts extérieurs a été adopté. Le Maroc mobilise tous les instruments de financement extérieur à sa disposition, dont la ligne de précaution du Fonds monétaire international dotée de 3 milliards de dollars.

Mais l’essentiel de la solution est d’abord et avant tout sanitaire. Dans la droite ligne des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’effort porte désormais sur le traçage – pour lequel une solution digitale est recherchée –, les tests de masse et l’isolement.

Les enjeux sont forts et les risques élevés. Une récession est prévue pour l’année 2020, la première au Maroc en deux décennies, alors que la faible pluviométrie enregistrée jusqu’alors va durement pénaliser la campagne agricole de 2020. Selon les différentes prévisions disponibles à ce jour, la croissance du PIB se situerait entre – 1 % et – 3,7 %.

Il faudra éviter que la pauvreté augmente, alors que de nombreux ménages sont en situation de vulnérabilité avec un niveau de vie inférieur à deux fois la ligne de pauvreté. Un plan de relance ambitieux devra donc être mis en place pour à la fois atténuer les impacts potentiellement durables de cette crise sur les plus fragiles, et résoudre certaines faiblesses structurelles de l’économie marocaine, dont la performance ne s’était pas pleinement rétablie depuis la grande crise financière de 2008.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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