Négociatrice de l’Accord de Paris en 2015, Laurence Tubiana est désormais directrice de la Fondation européenne pour le climat. À la veille de la COP 23, elle fait le point sur les avancées faites pour le climat depuis l’Accord de Paris et la COP 21.

Laurence Tubiana - Photo: World Bank / Simone D. McCourtie
Laurence Tubiana - Photo: World Bank / Simone D. McCourtie

2016 a été l’année la plus chaude depuis le début des relevés de température en 1880. Deux ans après son adoption, l’Accord de Paris sur le climat est-il à la hauteur de l’urgence ?

Il n’y a pas de raison de considérer que l’Accord de Paris qui était assez ambitieux en décembre 2015 ne l’est plus aujourd’hui. L’article 2 de l’Accord vise à limiter, d’ici 2100, la hausse des températures bien en deçà de deux degrés par rapport aux niveaux préindustriels.

Le problème est que les objectifs à horizon 2030 de nombreuses contributions nationales, présentées en vue de la COP21, ont été fixés avant décembre 2015 et ne s’accordent en fait pas avec les objectifs de l’Accord*. Si on veut avoir une chance de contenir la hausse des températures à deux degrés et d’atteindre la neutralité carbone dans la seconde moitié du siècle, le niveau des contributions nationales établies avant l’Accord de Paris doit être révisé à la hausse. Il faut être plus radical !

* Un rapport des Nations unies paru en octobre 2015 estimait que les engagements nationaux de 146 pays (représentant de 86 % des émissions mondiales de carbone) pris au 1er octobre 2015 en vue de la COP 21, avaient « la capacité de limiter à 2,7° l’élévation de la température » et non pas à 2°.

 


 

Depuis l’Accord de Paris, quels outils et quelles règles ont été adoptés pour sa mise en œuvre ?

Les engagements des contributions nationales pris pour la COP 21 n’étaient ni complets, ni détaillés. Il restait beaucoup de travail. Après l’Accord de Paris, il a fallu travailler à la finalisation des contributions nationales qui doivent être mises en œuvre et relevées tous les cinq ans. Les choses se mettent en place petit à petit. Les agences nationales et les gouvernements sont mobilisés pour élaborer les plans d’actions et en mesurer l’impact.

Les règles de mise en œuvre de l’Accord de Paris vont finir d’être négociées d’ici 2018. Plusieurs discussions ne sont pas encore bouclées comme celle sur les règles de transparence. L’administration américaine insistait beaucoup sur ce point en 2015 et les demandes européennes de rigueur sont aussi très fortes. En revanche, un certain nombre de pays en développement ne veulent pas que les mécanismes de transparence qui permettent de connaître la quantité émise de gaz à effet de serre et de vérifier que la bonne tenue des engagements nationaux soient intrusifs. Il faut trouver l’équilibre politique : tout cela sera finalisé lors de la COP 24 de Katowice en Pologne en 2019.

Pour la mise en œuvre, il faut aussi considérer les aspects pratiques. De nombreux pays avaient des systèmes de suivi, notamment statistiques, trop faibles. Beaucoup d’assistance technique est en cours pour le développement d’appareils statistiques qui permettent de vérifier ce qui est fait.

 

Quelles sont les conséquences du retrait des États-Unis de l’Accord de Paris annoncé le 1er juin 2017 ?

Il n’a pas provoqué d’effet boule de neige. Il n’a été suivi d’aucun désengagement d’État. Les États-Unis sont particulièrement isolés. Dernièrement, les ratifications se sont même accélérées : à ce jour, 169 parties (ainsi que l’Union européenne) sur 197 ont ratifié le texte de l’Accord de Paris.

Cela dit, il faut relancer la dynamique politique qui a été ébranlée par le retrait américain. C’est tout l’enjeu actuel ! Les pays sont-ils suffisamment engagés pour y aller quand même, malgré cette période de latence américaine ? Vont-ils être capables de générer un mouvement de révision des contributions à la hausse ? C’est une grande question. Se compter, voir qui peut générer ce mouvement positif est tout l’enjeu du dialogue de facilitation prévu en 2018, selon une décision adoptée par les États à la COP 21.

Plusieurs pays, dont la France, ont annoncé qu’ils voulaient atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. L’Éthiopie a fait des annonces très ambitieuses. Est-ce que l’Allemagne peut le faire aussi alors que ses émissions augmentent ? On est dans un entre-deux. Une nouvelle vague de mobilisation se prépare. Il faut un leadership. C’est pour cela que la France organise un sommet international sur le climat le 12 décembre 2017.

 

Quelles aides se mettent en place pour les pays en développement ?

Concernant l’assistance technique, plusieurs opérations sont menées en parallèle : le partenariat NDC (partenariat pour la mise en œuvre des contributions nationales) coprésidé par l’Allemagne et le Maroc, plusieurs initiatives de la Commission européenne, une de la Banque mondiale, de la Banque interaméricaine de développement, de l’Agence française de développement, etc. La préparation et la mise en œuvre des contributions nationales sont aujourd’hui très appuyées par l’aide bilatérale et multilatérale.

Le financement des investissements est une autre histoire. Suite au retrait des États-Unis de l’Accord de Paris, la contribution américaine au Fonds vert pour le climat n’a pas encore été remplacée. En revanche, d’autres canaux fonctionnent : les banques et les agences multilatérales financent les plans climat à travers leurs investissements dans différents secteurs : les infrastructures, les énergies propres, la rénovation des bâtiments, l’adaptation de l’agriculture, etc.

La mobilisation de la finance mondiale est inscrite dans l’article 2 de l’Accord de Paris mais cela reste encore marginal. Il faudrait plusieurs centaines de milliards de dollars pour assurer la transition énergétique. Or la réorientation des flux financiers vers des financements verts se compte pour l’instant en dizaines de milliards. On n’observe pas de mouvement massif. Il y a beaucoup d’investissements dans les énergies renouvelables mais ils restent encore en deçà des investissements dans les énergies fossiles.

 


 

Le plan français présenté par Nicolas Hulot est-il suffisamment ambitieux ?

Le plan climat de la France est très bon et peut servir de point de ralliement. L’objectif de neutralité carbone est capital. Le plan comprend aussi des objectifs sur la mobilité propre, sur les véhicules électriques, sur les hydrocarbures, etc. Les volets concernant le prix du carbone, les investissements dans la rénovation des bâtiments ou dans l’efficacité énergétique sont aussi importants. Le plan est très intéressant même s’il manque encore le détail des mesures et le calendrier annoncés pour 2019 au plus tard. Il est tout à fait souhaitable que ce soit avant. La plupart des pays qui s’engagent vont essayer de proposer leurs scénarios bien avant 2020.

 


 

Quels sont les enjeux de la COP 23 ?

Cette COP 23 ne promet pas de décision spécifique sur la finalisation des négociations puisque la date butoir est l’année prochaine.

Il y a par contre une composante politique très importante : la COP 23 est la première après l’annonce officielle du retrait de l’Accord de Paris des États-Unis, deuxième plus grand émetteur de CO2 du monde après la Chine. Le président Trump vient d’ailleurs d’annoncer qu’il supprimait totalement le plan américain sur la fermeture des centrales à charbon. Évidemment, la question politique est celle de la tenue des engagements : est-ce que les pays continuent de se solidariser autour de l’Accord de Paris ?

Ensuite, la deuxième question importante est celle des territoires les plus affectés par le dérèglement climatique. C’est la première COP organisée par un très petit pays, les îles Fidji. Il y aura un contenu particulier sur l’adaptation des territoires vulnérables, fragiles, qui demandent un soutien de plus en plus important concernant les conséquences, parfois irréparables, des événements extrêmes. On peut s’attendre à ce que la question des pertes et dommages soit au centre des discussions, notamment après les événements climatiques qui ont ravagé les Caraïbes cet automne.

Enfin, une partie de la société américaine – des régions, des villes, des entreprises – va venir déposer ses engagements en faveur de l’Accord de Paris, indépendamment du retrait décidé par le gouvernement. C’est une grande innovation dans la gouvernance mondiale !

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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