Les grands projets urbains ont montré leurs limites et pourtant ils cristallisent encore une vision de la ville idéale. À l’heure où les enjeux se situent principalement sur l’amélioration de l’existant, de nouvelles approches font de la ville un commun en replaçant les habitants au cœur de sa fabrique. Une complémentarité est à rechercher entre interventions lourdes et initiatives bottom-up, au bénéfice d’une ville plus durable.

Atelier El Warcha, aménagements dans l’espace public – Médina de Tunis / © El Warcha

« Le passé d’une illusion » : ce que nous apprend Brasília

Conçue en stricte application de la Charte d’Athènes selon un modèle fonctionnaliste et rationnel, Brasília, érigée en symbole de la ville du futur dans les années 1950, véhicule aujourd’hui une vision surannée de la modernité. Initialement conçu pour un nombre limité d’habitants, son tracé urbain en forme d’oiseau s’est singulièrement déformé au fur et à mesure que son statut de capitale fédérale a attiré de nouvelles populations. Comme partout ailleurs, elles ont fini par s’installer dans des quartiers périphériques, informels et sous-équipés. En deçà de ces excroissances, le cœur de l’agglomération (le fameux plan pilote), conçu pour la voiture, peine à se réformer en ville durable.

 

 

Quelles leçons en tirer ? De manière schématique, on pourrait dire que Brasília, en tant qu’objet urbain qui se voulait fini, a été rattrapée par la ville qui, par définition, ne l’est jamais. Si Lucio Costa et Oscar Niemeyer – respectivement urbaniste et architecte de la ville de Brasília – avaient lu Julien Gracq, ils auraient peut-être su que « la forme d’une ville change plus vite, hélas que le cœur d’un mortel ». Mais cette expérience est également un appel à l’humilité qui porte à revoir les prétentions à concevoir une fois pour toutes ce que sera l’avenir de la condition urbaine. Brasília apparaissait en 1950 comme la ville de l’an 2000 et nous apparaît en 2018 comme une ville des années 1970.

À cette aune, on peut interroger la tendance récente et internationale, qui voit les autorités nationales et locales  valoriser les grands projets urbains ou de ville nouvelle, en en faisant une vitrine de leur prospérité économique réelle ou fantasmée. La smart city, plus souvent associée à la ville nouvelle qu’à la ville existante, se veut la vitrine d’un savoir-faire technologique, largement porté par les entreprises privées. Ces lieux de concentration de la performance environnementale, de l’innovation numérique, de la croissance économique et même de la représentation politique, sont surtout la traduction d’une uniformisation des modèles portés par les acteurs privés, au détriment de la prise en compte des besoins des habitants.

 

De la cité idéale à la ville durable désirable : comment rendre attractive la ville banale ?

À l’heure où le besoin de villes durables (c’est-à-dire compactes, sobres en carbone mais aussi ouvertes, participatives, inclusives, équitables) devient ardent, et alors même que la croissance urbaine mondiale ne cesse de s’accélérer, les enjeux majeurs du développement urbain sont-ils bien posés par ces grands projets ? Ne se situent-ils pas moins du côté de ces projets phares qu’autour de l’intervention dans le tissu banal existant et l’accompagnement de l’extension des villes ? Surtout si on considère que l’absence de planification entraîne un étalement urbain mal contrôlé, monofonctionnel, qui renforce la relégation des populations les plus pauvres.

Dans cette optique, l’amélioration des conditions de vie et l’intégration économique et sociale des habitants des périphéries urbaines continuent à passer de manière primordiale par la fourniture des services essentiels et par le développement des infrastructures et services nécessaires pour connecter ces quartiers aux bassins d’emploi et lieux de centralités. Pour atteindre cet objectif de couverture à grande échelle, le recours à de grands opérateurs urbains reste indispensable, étant le plus efficace. Pour autant, ces grands programmes de rénovation urbaine ne répondent pas à eux seuls à l’objectif de rendre la ville désirable aux yeux des populations. Pour cela, il est nécessaire de renouer avec l’esprit profond des villes, elles qui ont historiquement symbolisés des espaces de liberté, d’invention et d’échanges où les initiatives individuelles et collectives les plus diverses (et parfois iconoclastes) peuvent utilement se féconder.

 

 

L’ère d’un despotisme urbain éclairé étant révolue à l’âge du pouvoir latéral et décentralisé, un effort accru des autorités publiques est nécessaire pour adosser les réponses apportées à une meilleure écoute et prise en compte des besoins exprimés, mais aussi des initiatives spontanées et émergentes. Intervenir dans le tissu urbain existant donne l’opportunité d’écouter des habitants déjà présents et d’observer leurs usages pour adapter au mieux les réponses à leurs besoins et attentes. Pour sortir des logiques de concertation classiques assez formelles, qui ont montré leurs limites, plusieurs réponses qui émergent aujourd’hui démontrent une efficacité nouvelle.

 

Un aperçu de nouvelles alliances fécondes

Habitants, associations, artistes et artisans sont au cœur d’une logique d’innovation ascendante qui fabrique une ville plus collaborative. Les laboratorios iberoamericanos de innovación ciudadana  illustrent bien la diffusion de ces lieux de créativités et d’initiatives citoyennes, dont l’esprit consiste à accélérer des propositions de solutions concrètes au sein des villes. Des méthodes comme le design thinking, largement utilisé dans d’autres secteurs, promeuvent une approche de la fabrique urbaine centrée sur les bénéficiaires finaux. Dans celle-ci, une solution est élaborée avec eux et immédiatement testée auprès des usagers pour être améliorée en fonction des retours liés à son utilisation. En Tunisie, El Warcha, collectif d’artistes et d’architectes, a développé des ateliers participatifs avec les habitants, au sein de la médina de Tunis, qui ont pour objet de construire et de tester des prototypes de mobilier urbain à destination du quartier.

 

Dans leur adaptation aux projets urbains, ces méthodes permettent de construire les aménagements à partir des besoins de ceux qui vivent dans les villes et les font vivre. Elles confrontent aussi directement les solutions imaginées à leur appropriation par les bénéficiaires. Elles offrent aux pouvoirs publics, aménageurs et entreprises une capacité d’ajustement des projets ou des services déployés à la réalité des terrains, et replacent les habitants au cœur des projets, les rendant acteurs et co-concepteurs des solutions. Les logiques de budget participatif relèvent d’une ambition similaire : laisser des espaces de créativité aux habitants. À une autre échelle, la logique d’appels à projets territoriaux, portés par des autorités nationales ou locales, vise à déployer cette nouvelle manière de concevoir la ville dans des espaces urbains identifiés et dont la programmation est conçue par des acteurs de terrain, de différents horizons professionnels, en fonction des besoins locaux exprimés.

Ces approches de la ville, appelées urbanisme transitoire, participatif ou encore tactique, ont en commun de répondre à des enjeux non traités par les interventions urbaines lourdes sur les infrastructures : intégrer la mémoire des habitants d’un quartier dans son renouvellement, faire participer l’ensemble de la population – dont les jeunes et les femmes, souvent absents des instances de représentation –, expérimenter rapidement dans un cadre donné, imaginer et préfigurer l’aménagement des espaces urbains, surmonter les conflits d’usage et tirer parti de l’intelligence collective.

 

 

C’est une nouvelle manière d’intervenir dans la ville existante ou en mutation, sous forme de « petits » projets, avec moins de moyens financiers mais en élargissant la conception à l’ensemble des ressources du territoire, ressources physiques ou savoir-faire existants. Projets urbains au risque limité, mais à l’impact social démultiplié, ils peuvent faciliter l’ancrage des « grands » projets sur leur territoire. Considérés comme des espaces de créativité et d’expression citoyenne, ils laissent toute leur place aux autorités locales, dans un rôle de facilitateur puis d’amplificateur de ces initiatives.

 

Marions les éléphants et les souris !

Ces nouvelles manières de faire la ville en laissant la place à l’expérimentation à petite échelle, à la préfiguration, au réversible, au modulable, au transitoire, n’entrent pas spontanément dans le cadre d’analyse des grands bailleurs internationaux intervenant dans le domaine urbain et dont le modèle économique privilégie le plus souvent les économies d’échelle.

Pourtant, face aux limites des projets d’envergure conçus sans les habitants – offrant certes parfois des transformations spectaculaires du cadre physique de l’habitat, mais dont l’appropriation par la population est faible – le monde de l’aide publique au développement doit également faire évoluer son logiciel de pensée.

Sans abandonner les objectifs ambitieux de soutien aux grands programmes de réhabilitation, rénovation, régénération urbaine (les « éléphants »), il devient en effet possible et même souhaitable d’appuyer simultanément des dispositifs d’innovation frugale (les « souris ») centrés sur l’initiative et la compétence des habitants. Ce faisant, loin de remplacer une approche urbaine par l’autre, il s’agit alors de les féconder au sein d’initiatives combinées, permettant de viser des effets structurants à long terme. Le tout sans perdre de vue l’impératif de produire des résultats à court terme, certes plus limités, mais tangibles et appropriés par les usagers.

Cette nouvelle voie fertile est à la fois une manière de renforcer l’intelligence collective mais aussi de restaurer la confiance des citoyens dans l’action publique. Changer la ville et changer la vie ont définitivement partie liée.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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