Plus de 660 000 réfugiés syriens sont enregistrés en Jordanie. Pour améliorer l’accès de tous aux services sociaux de base, l’ONG Première urgence internationale soutient à la fois les réfugiés vulnérables et les communautés hôtes.

Photo credit : Première Urgence Internationale
Photo credit : Première Urgence Internationale

Mohammed, 39 ans, marié, six enfants

Mohammed semble fatigué. Il est assis les jambes croisées face au bénévole qui est venu rendre visite à sa famille. Mohammed et les sept membres de sa famille sont originaires de la ville syrienne d’Alep. Ils ont fui en Jordanie en 2013, après le bombardement de leur quartier. Mohammed est reconnaissant de l’accueil que lui et sa famille ont reçu de la part de la Jordanie et de ses habitants, mais les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Son désespoir et son inquiétude pour sa famille augmentent chaque jour un peu plus.

La famille loue un petit appartement dans la ville de Rusaifa, en périphérie d’Amman, la capitale jordanienne. Elle reçoit chaque mois des coupons alimentaires du Programme alimentaire mondial (PAM). Mohammed travaille comme ouvrier dans le bâtiment quelques jours par mois. Il n’a pas d’employeur fixe, ce qui l’empêche d’obtenir un permis de travail officiel. Il doit donc se contenter de travailler illégalement, ce qui les expose, lui et sa famille, à un risque de détention ou d’expulsion du territoire jordanien.

Bien que l’éducation publique soit gratuite et ouverte à tous les réfugiés en Jordanie (y compris les réfugiés non enregistrés), les cinq enfants de Mohammed ne vont pas à l’école, car il n’a pas les moyens de leur payer le transport, les uniformes et les livres.

Mohammed et sa famille sont des réfugiés enregistrés en Jordanie, ce qui signifie qu’ils possèdent chacun une carte émise par le ministère de l’Intérieur qui leur accorde l’accès aux services de santés publics jordaniens. Mais les soins ne sont pas gratuits. Sa femme a accouché de leur dernier enfant dans un hôpital public jordanien. Cela leur a coûté 80 dinars jordaniens (100 euros), soit près de la moitié du revenu mensuel de la famille.

Ils disposent chaque mois de 180 dinars (70 dinars provenant des coupons du PAM et 110 provenant du travail illégal de Mohammed). Leurs dépenses mensuelles s’élèvent, elles, à 300 dinars et ils doivent rembourser 800 dinars qu’ils ont empruntés au fur et à mesure pour payer le loyer et la nourriture.

Il y a deux jours, après avoir passé des mois sans pouvoir payer leur loyer, la famille a reçu une notification d’expulsion définitive du propriétaire.

 

Manar, 35 ans, mariée, cinq enfants

Un peu plus au sud, à Amman, Manar nous raconte l’histoire de sa famille. Ils sont sept. Ils ont fui de Daraa, au sud de la Syrie, en 2012, après plusieurs mois de lourdes menaces, répressions et violences. Ils ont tout d’abord séjourné dans le camp de réfugiés de Zaatari, au nord de la Jordanie, mais ont décidé de quitter le camp pour trouver une vie meilleure en ville. Puisqu’aucun ami ou parent ne pouvait se porter garant pour eux à Amman, ils ont quitté le camp sans respecter le processus officiel, ce qui signifie qu’ils vivent à présent comme réfugiés non enregistrés en Jordanie. Ils n’ont donc ni accès aux services de santé publics, ni droit à l’assistance financière du PAM ou du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) et ni possibilité de réinstallation.

Vu son statut de réfugiée non enregistrée, la famille de Manar ne possède pas la carte du ministère de l’Intérieur jordanien. Lorsqu’elle doit consulter un médecin, elle ne peut aller que dans les hôpitaux privés qui lui facturent le tarif appliqué aux étrangers, soit près du triple du tarif proposé dans les hôpitaux publics aux réfugiés enregistrés.

Sans la carte, les membres de la famille de Manar ne peuvent pas non plus obtenir de permis de travail. Ils travaillent donc illégalement, risquant le renvoi dans les camps de réfugiés, la séparation de la famille ou le rapatriement vers la Syrie. La famille de Manar vit dans la crainte permanente d’être découverte par les autorités et limite ses déplacements au maximum.

Manar et son mari quittent rarement leur appartement et ils ont récemment envisagé de mettre au travail leur fils aîné pour survivre et subvenir aux besoins essentiels de la famille. Leur revenu mensuel est de 250 dinars et leurs dépenses mensuelles s’élèvent à 350 dinars. Ils ont cumulé une dette totale de 400 dinars en empruntant de l’argent pour couvrir leurs dépenses.

Le dernier venu de la famille est né il y a trois mois, mais le bébé prématuré a dû rester une semaine en soins intensifs ; la famille a une facture d’hôpital impayée de 700 dinars.


À lire aussi sur AFD :
« Récit de survie d’un réfugié syrien en Jordanie », par Pierre Salignon, chef de projets, division santé et protection sociale à l’AFD.

 

Réfugiés syriens en Jordanie : une vulnérabilité économique croissante

Les histoires de Mohammed et de Manar sont celles de milliers de réfugiés syriens enregistrés et non enregistrés qui vivent en Jordanie. Selon le HCR, au 1er juin 2017, 660 315 réfugiés syriens enregistrés vivaient en Jordanie. Selon les acteurs humanitaires travaillant en Jordanie, le nombre de réfugiés syriens non enregistrés est proche de 500 000, ce qui amène à un total de 1,2 million de réfugiés en Jordanie.

La vaste majorité (80 %) des réfugiés syriens en Jordanie vit dans les communautés hôtes en milieu urbain. Selon le CFSME de novembre 2016 (Comprehensive Food Security Monitoring Exercise) publié par le PAM et l’Initiative REACH, la principale source de revenus pour les réfugiés syriens dans les communautés hôtes en Jordanie est le travail non qualifié (29 %), suivie de l’argent provenant des organisations humanitaires (21 %) et les coupons alimentaires du PAM (15 %).

Seuls 5 % des réfugiés syriens parviennent à mettre de l’argent de côté et 87 % des foyers ont une dette moyenne de 823 dinars. La principale stratégie d’adaptation utilisée par les réfugiés est l’emprunt d’argent ou le crédit pour acheter de la nourriture (67 %), la réduction des dépenses non alimentaires essentielles (49 %) et le travail illégal ou dangereux (26 %).

 

Soutenir les réfugiés syriens et les communautés hôtes jordaniennes

Depuis 2013, Première urgence internationale (PUI) répond à la crise syrienne en Jordanie avec des programmes humanitaires d’assistance financière et de distribution de produits non alimentaires aux réfugiés syriens vulnérables ainsi qu’aux communautés hôtes.

En janvier 2016, grâce à un financement de l’Agence française de développement, PUI a lancé un programme communautaire à Amman et à Zarqa pour améliorer l’accès aux services de base (santé et scolarisation) pour les réfugiés syriens vulnérables et les communautés hôtes. Vingt bénévoles communautaires effectuent des visites à domicile chez les familles vulnérables aux alentours des deux centres communautaires de PUI. Les bénévoles profitent de leur rencontre avec les familles pour obtenir une vision globale de la situation économique et sociale des foyers grâce à un questionnaire précis. Depuis le début du programme, les bénévoles ont rendu visite à 12 125 foyers, soit plus de 60 000 personnes. 79 % d’entre elles étaient syriennes.

L’analyse des données collectées par les bénévoles de PUI concorde avec les résultats du CFSME, notamment en ce qui concerne le pourcentage de foyers syriens qui empruntent de l’argent pour la nourriture, réduisent leurs dépenses non alimentaires et déclarent avoir accepté des emplois illégaux ou qui relèvent de l’exploitation. Selon les données de PUI, la dépense mensuelle moyenne d’un foyer est de 332 dinars et le revenu mensuel moyen de 282 dinars tandis que la dette moyenne d’un foyer s’élève à 560 dinars. 85,4 % des foyers syriens ont pu accéder aux services de santé privés ou publics au cours des six derniers mois, mais les coûts liés à ces services engendrent des problèmes financiers non négligeables.

Les chiffres récents publiés par l’Unicef en mai 2017 montrent que près de 40 % des enfants syriens enregistrés en âge scolaire ne sont pas inscrits à l’école publique en Jordanie. Si l’éducation publique est officiellement gratuite pour tous, y compris les réfugiés syriens non enregistrés, de nombreux parents syriens continuent à ne pas pouvoir envoyer leurs enfants à l’école.

D’après les données de PUI, les raisons qui expliquent cette situation sont principalement les contraintes financières des familles (35,60 %), le travail des enfants (24,72 %), la violence physique et verbale subie par les réfugiés dans les écoles publiques (13,91 %).

 

L’assistance financière : moyen d’intervention privilégié

Le programme communautaire de PUI a pour objectif d’aider les réfugiés syriens et les communautés hôtes particulièrement vulnérables notamment par une assistance financière. Cette assistance leur permet d’accéder aux services de santé et aux écoles publiques sans devoir emprunter de l’argent, ni dépenser leurs économies. PUI accorde par exemple une assistance financière aux femmes enceintes extrêmement vulnérables, comme Manar, afin de couvrir les coûts liés à leur accouchement. De même, l’association accorde aux familles vulnérables une assistance financière pour la scolarisation de leurs enfants, afin qu’elles puissent les envoyer à l’école ou s’assurer qu’ils n’abandonnent pas l’école pour des raisons financières. Mohammed reçoit une assistance financière mensuelle de PUI afin de couvrir les frais liés à la scolarisation de ses enfants et il a également reçu une assistance financière pour les frais liés à l’accouchement de sa femme.

 

De bonnes initiatives, mais une action plus durable est nécessaire

La grande majorité des réfugiés syriens en Jordanie comptent sur l’assistance financière des ONG et du HCR, ainsi que sur les coupons alimentaires du PAM pour boucler leurs fins de mois. Une situation de plus en plus insoutenable car les financements du PAM et des ONG en faveur des réfugiés syriens en Jordanie se sont amenuisés au cours des dernières années. En 2015, le PAM a failli prendre la décision inquiétante d’interrompre totalement son programme de coupons alimentaires par manque de financements. Des SMS ont été envoyés à des réfugiés syriens pour leur signaler que 34 000 personnes ne seraient plus éligibles aux coupons et que 239 000 personnes verraient la valeur de leurs coupons réduite. D’un jour à l’autre, le financement du PAM peut potentiellement s’épuiser et les ONG internationales font face aux mêmes réductions de financement. Une génération entière de Syriens dépend actuellement de l’assistance financière du PAM, du HCR et des ONG pour se nourrir, s’éduquer ou se soigner. Ce n’est pas durable et il faut que cela change.

En février 2016, le gouvernement jordanien a conclu les négociations en faveur du Pacte UE-Jordanie avec la Banque mondiale, le FMI et l’Union européenne. En échange de 300 millions de dollars, de taux d’intérêt attrayants et d’un accès commercial libre aux marchés de l’Union européenne pour les entreprises jordaniennes, la Jordanie a accepté d’émettre 130 000 permis de travail en faveur des réfugiés syriens d’ici fin 2019. Toutefois, les employeurs jordaniens ne voient pas toujours l’avantage de ces permis de travail et rares sont les entreprises jordaniennes qui tentent de vendre leurs produits sur les marchés européens. Par ailleurs, les procédures liées à l’obtention d’un permis de travail sont compliquées. Le principal problème rencontré par les refugiées syriens dans l’obtention d’un permis de travail reste le fait que la plupart d’entre eux n’ont pas d’employeur stable, condition requise pour obtenir un permis de travail. Quant aux rares Syriens qui en ont un, ils ne peuvent obtenir le permis que si l’employeur possède lui aussi les autorisations adéquates, ce qui n’est pas toujours le cas. Même lorsqu’un réfugié a un employeur stable dont les autorisations sont en ordre, celui-ci, parfois corrompu, lui demande alors de l’argent pour émettre le permis. Enfin, si un réfugié a la chance d’obtenir un permis de travail, cela ne signifie pas nécessairement qu’il gagnera suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de sa famille.

Malgré les nombreux défis auxquels font face les réfugiés syriens pour obtenir un permis de travail et bien que la plupart d’entre eux n’ont toujours pas le droit d’en obtenir, l’émission de permis de travail pour certains réfugiés est un pas dans la bonne direction. Mais les permis de travail ne suffiront pas à eux seuls à réduire la dépendance des réfugiés syriens vis-à-vis de l’assistance financière.

Face à un conflit en Syrie dont on ne voit pas la fin, nous sommes collectivement responsables d’assurer aux réfugiés syriens qui vivent en Jordanie la possibilité de vivre dignement et de pouvoir nourrir leurs familles sans s’inquiéter d’être expulsés vers les camps de réfugiés ou vers la Syrie, séparés de leurs enfants ou paralysés par les dettes. Pour ce faire, il faut ouvrir le marché du travail jordanien aux réfugiés syriens, rendre les permis de travail plus accessibles et incitatifs, tant pour les réfugiés que pour les employeurs, améliorer la confiance des Syriens envers le gouvernement jordanien afin qu’ils osent davantage se diriger vers des emplois légaux. Enfin, il est impératif de permettre à tous les réfugiés syriens en Jordanie de s’enregistrer légalement afin de légaliser leur statut.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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