La crise en Syrie a entraîné un afflux d’au moins 1 million de réfugiés syriens au Liban. Sami Atallah, du Centre libanais d’études politiques, analyse les enjeux que pose l’accueil de ces migrants, pour le Liban comme pour l’Europe.

Photo: Mohamed Azakir / World Bank 2014
Photo: Mohamed Azakir / World Bank 2014

La crise en Syrie a entraîné un afflux d’au moins 1 million de réfugiés syriens au Liban et 651 000 en Jordanie, avant d’entraîner la Turquie et la Grèce dans la tourmente. Les réfugiés syriens représentent aujourd’hui environ 18 % de la population libanaise. Une situation qui impacte nécessairement l’accès au travail, aux services de base et plus généralement les enjeux de développement dans le pays. Sami Atallah, directeur exécutif du Centre libanais d’études politiques (LCPS) à Beyrouth, passe au crible cette situation et revient sur les enjeux que pose l’accueil de ces migrants, pour le Liban comme pour l’Europe.


Quel est l’aspect le plus frappant du traitement de la crise des migrants syriens par le Liban ?

Le fait que le gouvernement libanais n’ait pas vraiment su gérer la crise ! Le nombre de réfugiés a augmenté et l’élite politique n’a pas su, pu ou voulu gérer le problème. En 2014, l’accès des migrants syriens au Liban a été restreint avec des conditions d’accès : il fallait avoir un emploi, prouver qu’on avait les moyens de payer si la venue au Liban était motivée par des soins de santé, etc. C’est la seule mesure notable qui a été prise par le gouvernement, sans qu’on ait observé de changements politiques concrets au Liban – même si l’on doit reconnaître le travail fait par le ministère de l’Éducation pour intégrer et scolariser les enfants syriens.

Beaucoup reste à faire pour gérer cette crise et pour avoir une vision claire du chemin que nous allons devoir parcourir au cours des dix ou quinze prochaines années. Un exemple : nous ne savons pas exactement combien de Syriens résident sur le sol libanais. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) évoque le chiffre d’un million de réfugiés syriens enregistrés au Liban, mais ils sont beaucoup plus nombreux (le chiffre de 1,5 million de personnes est généralement admis dans les réunions d’experts, ndlr), avec un impact fort sur une population de 4 millions de Libanais, qui est essentiellement géré par des ONG, internationales et locales.


Quelles sont les recherches que mène votre centre sur les migrants syriens ?

Nous étudions les conséquences de la crise des migrants syriens dans la vie des communautés sur le terrain, avec notamment des conflits pour l’accès aux services (eau et électricité) et à l’emploi.

Nous nous intéressons également aux stratégies de survie des migrants syriens au Liban, aux réseaux qu’ils utilisent pour s’en sortir sur place, nous cherchons à savoir qui concurrence qui sur le marché de l’emploi notamment.

Les résultats de nos enquêtes de terrain nous conduisent à des conclusions très nuancées, loin des pensées binaires en termes de « bien » ou de « mal », d’impact « négatif » ou « positif ». L’une de nos recherches a été menée dans six villes auprès de 1 200 personnes. Elle a montré que les Syriens sont aussi en compétition entre eux sur le marché du travail au Liban, et qu’ils exercent une pression sur les Libanais les moins qualifiés, mais pas les professionnels les plus qualifiés. Par ailleurs, on ne le dit sans doute pas assez, mais le Liban a renoué avec la croissance, notamment grâce à la consommation des Syriens (2 % de croissance en 2014, 2,5 % en 2015 comme en 2016 selon la Banque mondiale).


Que pensez-vous de l’idée, préconisée depuis février 2016 par le HCR et la Banque mondiale, de passer à une stratégie de développement et plus seulement d’aide humanitaire pour faire face à la crise des migrants syriens ?

Nous devons en effet dépasser la logique de l’aide humanitaire et nous attaquer à la racine de nos problèmes structurels qui font obstacle au développement. Ces problèmes existaient au Liban avant l’arrivée des migrants syriens. Ils se sont aggravés depuis, notamment sur le plan de l’environnement dans les régions de la Bekaa où se trouvent les plus grands camps de réfugiés syriens. Le chômage ou l’accès à l’eau et l’électricité pose problème aussi bien aux Syriens qu’aux Libanais. L’absence d’emplois au Liban pousse nos propres ressortissants, tout comme les Syriens, à chercher du travail dans les pays du Golfe…

D’un autre côté, certains au Liban bénéficient de la crise des migrants syriens, parce que ces derniers consomment et redistribuent des richesses. La situation est plus complexe qu’il n’y paraît.

Le Liban, la Jordanie et la Turquie ont fait des efforts considérables, disproportionnés par rapport à leurs capacités, pour accueillir des réfugiés et répondre à une crise internationale qui exige une action de grande ampleur et plus appropriée. Et pour l’instant, beaucoup d’acteurs ne se sont pas montrés à la hauteur…


L’accueil fait aux réfugiés syriens en Europe fait-il l’objet d’un débat au Liban ?

Non, les grands débats portent plutôt sur des questions de politique intérieure. Cependant, une discussion plus générale porte sur la façon dont les pays donateurs, Europe incluse, réagissent à la crise. De mon point de vue, il faut réfléchir à ce problème de façon plus globale, car tout le monde est concerné. Au-delà du simple accueil des migrants, l’urgence consiste à fournir de meilleurs services, à créer des emplois et à construire des infrastructures. Nous essayons de mettre les vrais enjeux sur la table, à notre niveau, pour que l’on parle des problèmes de routes et d’électricité plutôt que de la responsabilité de l’Iran ou de l’Arabie saoudite dans la situation qui prévaut au Moyen-Orient – des arguments auxquels ont volontiers recours nos élites politiques, pour mieux cacher leur incapacité à faire face à la crise et apporter les services de base dont les populations ont besoin.


Quelles sont vos recommandations aux décideurs politiques européens ?

Aider les réfugiés syriens, tout simplement. La peur que suscitent les migrants en Europe paraît complètement exagérée et honnêtement dégoûtante, lorsqu’on voit comment les Syriens sont perçus et traités – comme s’ils étaient des bandits ou une menace. C’est très triste de voir que l’Union européenne (UE), qui porte le flambeau des droits de l’homme et du combat pour la liberté, est capable de mener des discussions aussi basses sur les réfugiés syriens. À mon sens, l’UE a échoué face au monde, sur le plan des principes.

Ensuite, le bon sens impose de résoudre la guerre et les conflits, pour permettre aux gens de rester chez eux et de se construire un avenir. Cette question dépasse le cas de la Syrie. Elle concerne aussi l’Amérique latine et l’Afrique.

Troisièmement, les pays donateurs doivent s’assurer que toute aide destinée au Liban et à la Jordanie passe par les bons canaux et atteigne ses bénéficiaires, en évitant les pratiques de corruption et les éventuels détournements. Je ne suis pas en train de dire que nos gouvernements ne doivent pas mener le jeu, en cheville avec les ONG nationales et les collectivités locales. Il faut cependant s’assurer que les mécanismes de transparence soient en place, pour que l’aide soit efficace.

Enfin, l’UE devrait ouvrir ses frontières aux exportations du Liban et de la Jordanie, un moyen bien plus efficace de nous soutenir sur le plan économique et de créer des emplois.


Que recommanderiez-vous aux décideurs politiques libanais ?

Prendre les choses plus au sérieux et gérer cette crise. Nous manquons de leadership et de vision, afin de construire un consensus que pourraient ensuite soutenir les pays donateurs. Il faudrait savoir quel est le rôle de chacun, gouvernement, ONG, collectivités locales, dans le cadre d’une feuille de route générale. Le problème va bien plus loin que l’argent. Il ne suffit pas de dire qu’on est allé à une conférence à Londres recevoir tant de millions de dollars, avec tel nombre de documents produits…

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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