Supachai Panitchpakdi
Supachai Panitchpakdi

La crise économique et financière mondiale et les moyens d’y remédier ont fait la une des journaux et monopolisé les débats publics cette année. La tourmente financière qui a débuté avec l’effondrement du marché américain des crédits hypothécaires à risque est d’une ampleur sans précédent depuis les années 30. Toutefois, des données économiques positives venant d’Asie et d’Europe ont récemment laissé entrevoir un redressement de l’économie mondiale et conforté les solides positions budgétaires adoptées par les nombreux gouvernements qui se sont efforcés d’appliquer des mesures contracycliques à leur économie. Les plans de relance semblent donner des résultats – ou du moins ont?ils empêché la situation de s’aggraver – mais, bien sûr, les mesures de relance immédiate nécessaires ne s’attaqueront qu’aux symptômes de la crise. Les causes profondes nécessiteront un ensemble différent de mesures, visant à réformer le système financier mondial.

Il semble effectivement y avoir désormais accord – avec même l’adoption de quelques mesures déjà – sur la nécessité de réformer l’architecture financière mondiale. Toutefois, les actions et les propositions à ce jour se sont limitées à des choses relativement marginales, par exemple donner plus de voix aux pays en développement au sein du Fonds monétaire international, renforcer la supervision des banques, voire éliminer les paradis fiscaux (sans qu’il y ait de lien évident avec la crise actuelle). En revanche, relativement peu de débats publics ont été consacrés aux plus larges problèmes systémiques et à des réformes plus fondamentales de la finance mondiale. Cela sera néanmoins nécessaire, et le Rapport sur le commerce et le développement, 2009 de la CNUCED énonce plusieurs idées qui pourraient être approfondies par les décideurs à cet égard. J’évoquerai ici brièvement quelques?unes des conclusions du Rapport 2009; pour en savoir plus, vous êtes invités à consulter le site Web de la CNUCED.

Reréglementer la finance mondiale

Il est de plus en plus admis que le modèle d’une finance mondiale déréglementée a échoué. Fondé sur le mythe de la suprématie du marché, ce modèle n’a pas su tenir compte du fait que les spéculateurs sont sujets à des comportements grégaires, et que les marchés n’évaluent pas toujours le risque correctement. Et cette crise mondiale n’est que la dernière d’une série de crises qui ont malheureusement montré que les marchés étaient faillibles.

En outre, on a sous?estimé la possibilité qu’avait le secteur bancaire de «contourner» la réglementation en transférant simplement les actifs à risque à des institutions non bancaires moins réglementées, créant ainsi un véritable «système bancaire fantôme». À son apogée, le système bancaire fantôme des États?Unis détenait des actifs représentant quelque 16 000 milliards de dollars, environ 4 000 milliards de plus que les banques de dépôt réglementées. La réglementation s’appliquant surtout aux banques, c’est l’effondrement du système bancaire fantôme qui a déclenché la crise.

Face à cette situation, le Rapport sur le commerce et le développement, 2009 de la CNUCED appelle à une réglementation plus poussée des marchés financiers, et en particulier des instruments financiers complexes. Une des premières tâches des instances de réglementation devrait être d’éliminer les instruments financiers qui ne font qu’accroître le risque sans véritable bénéfice social.

Pour éviter les arbitrages, une telle réglementation devrait s’attaquer aux excès de la spéculation financière dans tous les secteurs. Se contenter d’instaurer des réglementations nationales pour empêcher des bulles immobilières et la création d’instruments financiers à risque ne ferait qu’intensifier la spéculation dans d’autres secteurs, tels que les marchés de valeurs ou les marchés à terme de produits de base, comme nous l’avons vu l’an dernier.

De même, les réglementations ne devraient pas s’appliquer qu’à une seule région. Les instances de réglementation partout dans le monde devraient communiquer et échanger des informations, fixer des normes et éviter toute «course au moins?disant» en matière de réglementation financière dans l’espoir d’attirer des fonds d’investissement. Mais ce serait aussi une erreur que d’imposer des normes réglementaires uniformes: il ne saurait y avoir un seul et unique système réglementaire valable pour tous les pays.

Un système de taux de change multilatéral

Une autre forme de spéculation qui appelle une réponse globale est la spéculation monétaire. Au cours des deux dernières décennies, des politiques intérieures à courte vue et un système financier international non réglementé ont incité les investisseurs financiers à profiter des possibilités à court terme offertes par des politiques monétaires divergentes dans différents pays. Avec le système de «carry trade» (stratégie de portage), des milliards ont été empruntés dans des pays où les taux d’intérêt étaient faibles pour être investis dans des pays où les taux d’intérêt étaient élevés, dégageant d’importants profits à court terme pour les investisseurs et gonflant artificiellement la valeur de la monnaie des pays recevant ces capitaux. Avec la crise financière, cette «bulle» spéculative sur les taux de change a éclaté.

Les retombées de cette spéculation monétaire à court terme ont contribué à l’effondrement de la valeur de certaines monnaies nationales alors que la crise économique mondiale s’intensifiait. Cela a considérablement aggravé les dommages économiques de la crise pour certains pays. La couronne islandaise a ainsi perdu 51 % de sa valeur (par rapport au dollar des États?Unis) au second semestre de 2008. Par la suite, une nouvelle vague de dévaluations a correspondu au dénouement de positions de spéculateurs et aussi aux chocs subis par le secteur financier mondial dans son ensemble.

La première mesure à prendre pour contrer de tels effets déstabilisateurs est d’éliminer la plupart des incitations à la spéculation à court terme sur les monnaies. La CNUCED propose donc un nouveau système multilatéral de gestion des taux de change liant entre elles les principales monnaies et les monnaies satellite (au niveau mondial ou au niveau régional) de façon à maintenir des taux de change réels effectifs à des niveaux relativement constants. Les taux de change nominaux seraient ajustés pour tenir compte des différences de taux d’inflation entre les pays partenaires commerciaux. Ainsi, les taux de change réels resteraient constants, autorisant une concurrence équitable entre producteurs de différents pays et empêchant une spéculation potentiellement dommageable.

Il va sans dire que ce ne sont là que quelques suggestions, qui devront être analysées plus avant et affinées. Toutefois, nous devons veiller à ce qu’un tel débat sur les larges enjeux systémiques ait bien lieu et que cette réforme ne tombe pas dans les oubliettes. Après la crise asiatique de 1997?1998, plusieurs rapports contenant d’ambitieuses recommandations quant aux réformes absolument nécessaires ont été publiés. Quelques unes des réformes proposées auraient pu aider à empêcher la présente crise. Malheureusement, l’économie mondiale s’étant redressée, elles sont en grande partie restées lettre morte. Ne refaisons pas la même erreur.

Photo © Horasis

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