La première conférence de reconstitution du Fonds vert pour le climat présente des résultats mitigés. Pour David Levaï (IDDRI), l’absence d’engagement de bon nombre de chefs d’État reflète un manque de prise au sérieux des enjeux climatiques.

Photo : Conférence de programmation mondiale: "réaliser les ambitions climatiques" qui a eu lieu du 19 au 23 août 2019, Songdo, Corée du Sud
Photo : Conférence de programmation mondiale: "réaliser les ambitions climatiques" qui a eu lieu du 19 au 23 août 2019, Songdo, Corée du Sud

Lors de la première conférence de reconstitution du Fonds vert pour le climat (FVC), à Paris, le 25 octobre, Bercy a accueilli ministres et représentants gouvernementaux afin d’égrener les promesses de dons pour recapitaliser le premier fonds multilatéral dédié à la lutte contre le changement climatique. Cette rencontre était essentielle pour encourager les dirigeants internationaux à approfondir leur ambition climatique. Mais ses résultats sont en demi-teinte.

 

Cinq ans plus tard, un contexte sensiblement différent

Établi en 2014 comme le principal instrument financier du futur Accord de Paris (signé en décembre 2015), le Fonds vert pour le climat vise à assurer le transfert de capitaux publics des pays développés vers les pays en développement afin d’appuyer leur transition bas carbone et de renforcer leur résilience. Lors de sa première capitalisation, le Fonds vert pour le climat avait réussi à rassembler plus de 10 milliards de dollars (8,9 milliards d’euros) de promesses de dons, notamment grâce au leadership du président Obama qui avait promis 3 milliards de dollars, et avait su emmener avec lui Japonais et Européens. La crédibilité des engagements financiers du Nord avait ainsi contribué à renforcer la confiance entre pays développés et pays en développement, un prérequis à l’obtention d’un accord lors de la COP21.

Cinq ans plus tard, le contexte géopolitique est sensiblement différent. L’administration Trump, après avoir annoncé sa volonté de se retirer de l’Accord de Paris, a confirmé non seulement qu’elle ne contribuerait plus au Fonds vert pour le climat à l’avenir, mais qu’elle renoncerait également aux promesses de dons faites par la précédente administration et dont elle ne s’était pas encore acquittée. Voilà donc qu’avant même d’avoir engagé ses premiers projets, le Fonds était amputé de 2 milliards de dollars de capital.

 

 

Plus récemment, l’Australie a décidé, suite aux récentes élections qui ont vu le renforcement de sa majorité conservatrice farouchement anticlimatique, qu’elle ne participerait plus au Fonds vert pour le climat (elle avait versé près de 200 millions de dollars lors de sa phase initiale). Et ce, alors que les rapports alarmants des scientifiques du GIEC se succèdent, appelant à une mobilisation de nos sociétés dans la prochaine décennie digne d’un effort de guerre, et qu’une prise de conscience populaire, tout particulièrement des plus jeunes, a conduit à des manifestations inédites à travers le monde réclamant davantage d’engagement politique et d’action publique.

 

Le succès de façade du Fonds vert pour le climat

En rassemblant près de 10 milliards de dollars de promesses de dons (9,7 milliards d’euros), grâce au leadership des grands contributeurs européens (l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Norvège et la Suède) qui ont doublé leur participation, le Fonds vert pour le climat a réussi son pari : s’assurer que le trou laissé par les Américains serait comblé. Néanmoins, ce n’est qu’un succès de façade qui est surtout le fait de quelques-uns et non un plébiscite de son action par les économies émergentes. La Corée du Sud est en effet le seul pays dit en développement à avoir contribué cette fois-ci (contre près d’une dizaine la fois précédente), doublant sa participation à 200 millions de dollars. Même les pays riches producteurs d’énergies fossiles, comme la Russie ou les monarchies du Golfe, n’ont pas jugé utile, à ce stade, d’y participer.

Cet afflux de capital devrait donc permettre au Fonds vert pour le climat de poursuivre son activité pendant les quatre prochaines années, c’est vrai. On est pourtant loin du compte s’il s’agit de répondre à l’ampleur de la crise climatique. La société civile et les pays les plus vulnérables avaient en effet fixé des attentes claires : doubler les budgets par rapport à la période initiale pour financer l’ensemble des projets dans le pipeline du fonds. Autrement dit, en tenant compte de l’absence des États-Unis, un total aux alentours de 14 milliards de dollars (12,5 milliards d’euros).

Il convient de rappeler aussi que, malgré un démarrage difficile dû à une gouvernance houleuse, qui n’a pas manqué de générer des frustrations tant chez les pays contributeurs que chez les récipiendaires, le Fonds vert pour le climat a récemment su apaiser les tensions politiques internes et démontrer son rôle « transformationnel » dans le financement de la transition vers un monde sans carbone, notamment à travers sa capacité à catalyser des financements extérieurs publics comme privés. Avec un effet de levier de 2,5, ce qui revient à dire que pour 1 dollar engagé par le Fonds vert pour le climat, 2,50 dollars de cofinancements ont pu être associés. Il joue donc un rôle fondamental pour attirer les investissements privés nécessaires pour engager la transition au Sud.

Les gouvernements n’ont de cesse de répéter que les financements publics sont structurellement insuffisants pour répondre aux besoins colossaux de la transition bas carbone et que c’est la finance privée qui doit en devenir le moteur, pour rendre ce mouvement irréversible. Pourtant, à Paris, le 25 octobre dernier, ils n’ont pas su privilégier, en augmentant leurs contributions, ce levier qu’offre le Fonds vert pour le climat alors que la finance publique joue un rôle indéniable pour attirer les capitaux privés, en démultiplier les effets et réduire leur perception du risque.

 

Sortir d’un débat stérile sur le financement des projets climat

On entend trop souvent un débat stérile entre ceux qui considèrent qu’on ne manque pas de financements climat mais bien de projets viables à financer, et ceux qui témoignent des difficultés d’accès aux financements auxquels sont confrontés bien des projets « verts » dans les pays pauvres et qui finissent par être abandonnés. Aider à l’émergence de projets solides, structurés et réalistes, voilà l’une des missions premières du Fonds vert pour le climat. Les appuyer avec l’aide d’autres investisseurs afin de démultiplier leur impact l’est aussi. C’est bien pour cela que le « pipeline » du Fonds vert pour le climat comprend des dizaines de projets pour une valeur de 15 milliards de dollars, c’est-à-dire 50 % de plus que ce que le Fonds vert sera en mesure de financer dans les quatre prochaines années.

 

 

Lors des prochains conseils du Fonds vert pour le climat, davantage de projets seront présentés et davantage échoueront, faute de perspective d’allocation rapide de fonds. Chacun d’entre eux répond pourtant à des priorités nationales. Le décalage entre les attentes nationales et les capacités de mobilisation actuelles du Fonds vert sera indéniablement source de tension. Lorsqu’un gouvernement doit attendre des années sans certitude quant à l’approbation et la réalisation d’un projet, celui-ci risque fort de péricliter. Pis, les dirigeants risquent de se tourner vers des options alternatives – lesquelles seront plus rapides mais, à n’en pas douter, beaucoup moins vertes.

La participation de nombreux dirigeants africains au premier Sommet pour la coopération Russie-Afrique, organisé par Vladimir Poutine à Sotchi de façon quasi simultanée, en est une illustration : la coopération économique et l’investissement étaient au cœur des conversations, mais sans se préoccuper des contraintes climatiques.

 

« Put your money where your mouth is »

Cette première reconstitution du Fonds vert a donc été une occasion manquée d’envoyer un message sans équivoque sur la mobilisation financière internationale et risque fort d’être interprétée comme tel. D’abord, l’an prochain marquera le cinquième anniversaire de l’Accord de Paris. C’est le moment où l’ensemble des pays doivent revoir à la hausse leurs plans de réduction d’émission à dix ans (CDN). N’oublions pas que sur près de 200 pays, 136 ont conditionné une partie de leurs efforts à l’obtention d’un soutien financier. Comment, dans ce contexte, leur en demander davantage s’il semble que les financements ne suivront pas ?

Si malgré des déclarations alarmantes, nombre de chefs d’État ne mobilisent pas les budgets nécessaires, c’est qu’ils ne prennent pas véritablement au sérieux cette transition. Cela risque de renforcer certains États dans l’idée qu’il est urgent de poursuivre en privilégiant des solutions moins coûteuses, au bénéfice climatique négatif, quitte à corriger le tir plus tard. C’est déjà ce que l’on constate dans un certain nombre de pays bénéficiant des « nouvelles routes de la soie » (BRI).

Le défi de l’année qui s’ouvre sera de contrer ce récit et de rassurer ces pays sur leur capacité à attirer capitaux publics comme privés pour transformer leur économie vers le monde de demain. Les banques de développement ont donc une lourde tâche : démontrer qu’elles seront en mesure d’aligner leurs financements avec l’impératif climatique et d’appuyer la mise en œuvre des nouvelles contributions. Il serait dommage de faire des CDN des vœux pieux. Le proverbe anglo-saxon « put your money where your mouth is » retrouve ici tout son sens.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda