Pour la communauté internationale du développement, la santé figure en tête de la liste des préoccupations. Les maladies telles que Ebola, la grippe porcine, la grippe aviaire ou le « trio infernal » du paludisme, de la tuberculose et du VIH sont effectivement présentes dans tous les esprits. Il existe pourtant un autre fléau auquel on prête moins attention. Il tue lentement, silencieusement, mais à très grande échelle. Il s’agit de la pollution environnementale par les produits toxiques. Il est urgent que nous nous attaquions de front à cet enjeu, de façon concertée, si nous souhaitons sauver des vies, réduire les coûts de santé publique et lever cette entrave à la croissance économique.

View of West of Delhi © - Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier
View of West of Delhi © - Jean-Etienne Minh-Duy Poirrier

Pourquoi la pollution est-elle un enjeu majeur ?

Dans les années 50, la pollution aux produits toxiques a donné naissance aux premiers mouvements environnementaux. Depuis, ces mouvements ont néanmoins changé d’orientation. Ils se sont d’abord tournés vers la conservation de la biodiversité ; plus récemment, ils se sont focalisés sur la question du changement climatique. Même si ces sujets méritent sans doute l’attention qu’on leur consacre, ils ont cependant détourné l’attention de la nocivité de la pollution. C’est très dommage et il faut maintenant réagir : les données fournies par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME) de l’université de Washington sont en effet sans appel.

Le Tableau 1 indique le nombre de décès attribuables à la pollution en 2012, répartis par cause. Les maladies liées à la pollution sont symbolisées par des barres colorées. Il est important de préciser que ces barres symbolisent la surmortalité par maladie (à savoir, la mortalité supplémentaire due à la pollution), et non pas le nombre total de décès attribuables à une maladie donnée.

 

Croquis 1
Source:  WHO and GAHP databases
*1 IVRI : Infection des voies respiratoires inférieures
*2 MPOC : maladie pulmonaire obstructive chronique
*3 IHD : cardiopathie ischémique

 

Le Tableau 2 permet de comparer la mortalité due aux pollutions à celle due aux principales pathologies. Il est clair que la mortalité liée aux effets de la pollution dépasse très largement celle causée par le VIH, le paludisme ou la tuberculose. Pourtant, ces maladies se taillent la part du lion en matière de financement, avec des budgets dépassant sans doute plus de 40 milliards de dollars US contre un maigre 90 millions de dollars pour la lutte contre la pollution par les produits toxiques. Cela ne signifie en aucun cas que l’on puisse songer à réduire ces financements consacrés au VIH, au paludisme ou à la tuberculose : l’heure est simplement venue de passer à l’action contre la pollution au plan international et d’accroître les financements dans ce domaine.

Croquis 2

Certes, le VIH, le paludisme et la tuberculose sont des maladies – et la pollution n’est qu’un facteur de risque. Néanmoins, comme l’OMS l’affirme, les risques environnementaux (c’est-à-dire la pollution) sont responsables d’environ un quart des problèmes de santé dans le monde. Ainsi, une réduction dans l’exposition à la pollution peut avoir un impact très marqué sur les dépenses de santé dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, et ce pour un coût relativement modeste.

Il est aussi important de noter que les enfants sont proportionnellement plus affectés par la pollution liée aux produits toxiques. Leur masse corporelle plus faible et leur cerveau en phase de croissance les rendent particulièrement vulnérables à l’exposition aux métaux lourds (tels que le plomb, le mercure ou le chrome hexavalent). Outre les pathologies classiques (la diarrhée, le cancer, le dysfonctionnement d’organes), les enfants souffrent également d’arriération mentale : la baisse du quotient intellectuel (QI) chez ces enfants constitue une perte de capital intellectuel pour la société.

 

Pourquoi la pollution est-elle passée au second plan ?

Si le thème de la pollution n’apparaît plus parmi les grandes priorités environnementales, c’est bien sûr parce que l’accent est désormais mis sur la conservation de la biodiversité, et, plus récemment, sur le changement climatique. En matière de santé, la pollution n’est jamais parvenue à se hisser en tête de l’ordre du jour : elle ne représente en effet « qu’un facteur de risque ». Ce point de vue n’est cependant plus justifiable depuis que le DALY (« Disability Adjusted Life Years » ou des années de vie ajustées sur l’incapacité) s’est progressivement imposé comme l’unité standard de mesure dans le domaine de la santé publique. Le DALY permet d’aller au-delà de la simple mesure de la surmortalité : il indique combien une personne en parfaite santé perd d’années de vie pour cause de maladie ou d’invalidité. Cette unité permet de réunir la mortalité et la morbidité en un seul et même indicateur chiffré. Des travaux sont en cours pour quantifier le fardeau que représentent les maladies liées à la pollution. Une étude portant sur des sites contaminés en Inde, en Indonésie et aux Philippines estime qu’en 2012 la pollution industrielle fût responsable de 830 000 DALY ; la pollution de l’air extérieur a pour sa part causé 1 450 000 DALY. Par comparaison, le nombre de DALY attribuable au paludisme s’est élevé à 725 000. Autrement dit, la pollution est responsable de trois fois plus de DALY que le paludisme.

Une autre raison qui peut expliquer (de façon peu charitable) le fait que l’on ignore la pollution est que ceci n’est plus une préoccupation majeure dans les pays développés. Comme le Tableau 2 le montre, ces pays ne représentent qu’une faible fraction du nombre de décès attribuables à la pollution. En effet, ces pays ont réussi à traiter efficacement l’enjeu des pollutions, ce qui prouve que des solutions existent. Il n’y a donc pas de raison de ne pas mettre en œuvre les mêmes solutions dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires. De plus, la globalisation déplace les activités industrielles, manufacturières et minières en direction de ces pays à revenus faibles ou intermédiaires : il y a donc urgence à agir.

 

Les actions à mener

La grande priorité consiste à faire inscrire « une baisse significative des décès dus à la pollution » parmi les Objectifs de développement durable (ODD) post-2015 qui sont en cours de discussion à l’ONU, à New York. La version actuelle de l’ODD 3 sur la santé inclut cet engagement (paragraphe 3.9) et il est impératif de soutenir celui-ci pour qu’il soit adopté (voire renforcé). L’ODD 3.9 peut agir comme un pivot autour duquel les efforts de réduction de la pollution au plan mondial viendront s’articuler.

Ensuite, il faut favoriser la recherche afin d’approfondir nos connaissances sur les liens entre les produits polluants et la santé. Cependant, accumuler les connaissances probantes dans ce domaine ne suffira pas : il faudra diffuser celles-ci au plan mondial pour susciter l’intérêt des décideurs politiques. Un rapport rédigé par une Commission internationale (similaire au rapport Stern sur le changement climatique) serait idéal.

Enfin, il faudra que tous les acteurs (les États, les bailleurs, et les pollueurs eux-mêmes) s’attellent à la dépollution de l’air extérieur et domestique, des sols et des eaux. Dans le secteur privé, le principe du pollueur payeur doit s’appliquer aux coûts de dépollution. Ceci dit, dans la grande majorité des cas, le pollueur a souvent disparu, a fait faillite ou ne dispose pas des moyens financiers suffisants : dans ces cas, les actions de dépollution seront à la charge de l’État.

La Global Alliance on Health and Pollution (GAHP) a été fondée en 2013 afin de : (i) attirer l’attention de la communauté mondiale sur l’importance de l’action anti-pollution ; (ii) mettre en œuvre dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires des programmes et des projets centrés sur les sites contaminés. Pure Earth/Blacksmith Institute est un membre fondateur du GAHP et en assure le secrétariat. Toutes les grandes agences de l’UN, les banques multilatérales de développement ainsi que 15 pays à revenus faibles ou intermédiaires adhèrent au GAHP. Nous devons maintenant inciter les autres États, les bailleurs de fonds, le secteur privé, la société civile et les organismes de recherche à rejoindre notre cause.

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