Il peut certes sembler incongru de parler de développement agricole, alors que les opérations de sécurisation progressent péniblement dans l’arrière-pays centrafricain, que la partition menace, que l’insécurité demeure générale. Mais il faut au contraire y penser, et vite. Et ne pas faire mine de croire que des élections « libres » ou un nouveau dispositif de « Désarmement Démobilisation et Réinsertion » (après les errements des précédents) suffiront à pacifier durablement le pays. Il faut appuyer l’agriculture et les filières alimentaires car ce sont là les principales sources de création de richesse du pays. Oublions, une fois pour toutes, la vieille antienne de ce « pays au sous-sol si riche, qui devrait être prospère » ; un uranium non rentable et un pétrole incertain et disputé avec le Tchad ne font pas un pays riche, encore moins un diamant et un or qui entretiennent plus l’instabilité qu’ils ne profitent aux populations. Une agriculture dynamique et appuyée, si.

 

Les fruits de la marginalisation de la paysannerie

La situation chaotique qui prévaut sur la totalité du territoire centrafricain depuis décembre 2012 a conduit, inévitablement, à un effondrement de la production agricole. Le diagnostic de la FAO vient de tomber, l’organisation avance une baisse de la production de 36,9% entre 2012 et 2013. On pourra bien entendu ironiser sur la précision du chiffre, dans un pays sans appareil statistique. Mais l’essentiel est ailleurs : plus que le pourcentage du récent effondrement, c’est le niveau de départ qui est significatif de l’état de l’agriculture centrafricaine. Et que trouve-t-on justement, au dénominateur de ce calcul des experts de la FAO ? Un abandon des paysans et une absence de développement agricole, qui ont très largement précédé la crise politico-sécuritaire actuelle et qui à l’inverse, pour partie au moins, l’ont provoquée.

Sur le plan agricole, il est difficile de classer la RCA. Elle a tenté de conserver le modèle hérité de la période coloniale, dominé par une orientation agroexportatrice de produits banalisés (coton et café robusta, surtout). Ce modèle n’est plus viable (l’a-t-il été un jour ?), du fait du très faible niveau de productivité des exploitations familiales qui le portent, sans appui ni capital technique. Du fait aussi de l’enclavement géographique, qui abaisse la compétitivité et rend prohibitif le prix des nombreux produits importés. Mais dans les faits, il n’existe plus vraiment, disloqué par les diktats des institutions financières internationales, l’incurie des gouvernants, et le désintérêt des bailleurs. Car, soyons clair, les paysanneries centrafricaines n’ont jamais beaucoup intéressé. Jugées hostiles à la « mystique du progrès », comme l’écrivait un agronome français en mission en 1960, elles n’ont bénéficié que de très peu d’appuis, par ailleurs trop courts et insuffisamment denses pour être déterminants. C’est ce que regrettait déjà un autre agronome français, resté à la postérité celui-ci, René Dumont, lorsqu’il livrait en 1966 une déclinaison centrafricaine de son « Afrique Noire est mal partie ». On y trouvait les germes de la situation actuelle : mépris des élites pour les paysanneries, désintérêt pour le vivrier, saupoudrage d’actions, enclavement  – déjà – des régions périphériques, etc.

Les années de l’ajustement structurel ont mis un coup fatal aux velléités de développement volontariste, au nom de la compétitivité et des marchés libres : suppression de la culture cotonnière dans les zones estimées marginales par la Banque mondiale, démantèlement de la filière café, élimination tous azimuts des appuis aux producteurs, disparition de l’école rurale, etc. Bien entendu, les paysanneries ont tenté de s’adapter à cette nouvelle donne, en diversifiant leurs activités en particulier. Mais beaucoup ont aussi perdu toute perspective d’avenir dans l’agriculture, se dirigeant alors vers Bangui, ou plus encore vers les chantiers de diamant et d’or, réactivant parfois des mines autrefois fermées faute de rendements suffisants. D’autres, de plus en plus nombreux, vont aussi se tourner vers le brigandage, la rébellion. C’est indéniable, la paupérisation et la marginalisation des paysanneries constituent des ferments majeurs de l’instabilité actuelle.

Et c’est d’ailleurs un paradoxe des crises sécuritaires récentes que de sortir certaines régions de leur marginalité. Il en est ainsi du Sud-Est du pays, ces Mbomou et Haut-Mbomou oubliés des développeurs depuis des décennies, et qui ont vu revenir des projets agricoles, mais aussi des soins médicaux, des projets d’assainissement, des écoles, en suite aux incursions de la LRA et l’afflux humanitaire qui s’en est suivi. Dans chaque zone affectée par un conflit cette dernière décennie, on voit surgir des projets de relance agro-pastorale, qui ne durent que le temps -trop court- des financements internationaux. Et ailleurs, dans les zones non directement affectées par quelque rébellion ou milice, personne. Triste constat : il faut donc des villages pillés, des déplacés, des enfants kidnappés, pour attirer l’attention des bailleurs. Quand les derniers éléments de la LRA auront été éradiqués, le Haut-Mbomou retombera-t-il dans sa marginalité initiale ?

 

Investir sur le développement agricole

Les idées ne manquent pas, tant tout est à (re)faire en matière de développement agricole. En voici quelques-unes, non exhaustives et non détaillées, cette tribune ne peut y suffire.

Première piste : l’articulation agriculture-élevage. C’est une surprise pour nombre de nouveaux arrivants en RCA : la très faible présence de la traction animale, le faible nombre d’attelages, de charrettes, hormis dans les régions du Nord. Or, on connaît les multiples avantages d’une meilleure utilisation de l’animal : production et transport de la fertilisation, augmentation des rendements et des superficies valorisées, transport des productions. Mais bien entendu, on ne relance pas la culture attelée avec six mois de financement obtenu d’un bailleur « urgentiste », il faut un appui technique et vétérinaire dans la durée, et donc des budgets pérennes. Mais le saut qualitatif que permet la traction animale vaut bien une telle dépense, assez modérée au demeurant.

Deuxième piste : l’agroécologie. Partant d’un niveau aussi faible, il serait assez aisé d’accroître la productivité agricole. Grâce à une meilleure articulation avec l’élevage, mais aussi grâce à des pratiques de fertilisation et d’entretien des agroécosystèmes adaptées aux réalités et aux contraintes locales. Les pratiques issues de l’agroécologie apparaissent ici comme d’excellentes candidates. Car elles n’induisent pas de dépendance coûteuse vis-à-vis d’intrants importés. Car elles s’appuient sur les connaissances et pratiques locales, en les « modernisant » – on parlait autrefois d’« agriculture traditionnelle améliorée ». Et car elles ont l’avantage d’être peu carbonées, ce qui les rend aussi très finançables au nom de lutte contre le changement climatique. Ces pratiques doivent en outre s’appuyer sur une relance des filières semencières, mais là encore en comptant davantage sur les variétés locales que sur d’hypothétiques apports extérieurs.

Troisième piste : on sait bien qu’un saut technique ne peut être pérenne que s’il y a en parallèle organisation des filières et sécurisation des débouchés. Là encore, croire que le paysan est en mesure, si la paix revient, de trouver sans aucune aide sa place sur les marchés alimentaires nationaux voire mondiaux, relève au mieux d’une profonde méconnaissance des réalités centrafricaines. Cette aide doit être territorialisée. Elle pourra s’adosser aux pôles régionaux de développement, si cette bonne idée venait à être réactivée (il s’agit de susciter des dynamiques locales autour de petits centres urbains, en une espèce de décentralisation sans Etat central). Sur chaque pôle seraient alors adossées des activités d’appuis multiformes, telles les plateformes multifonctionnelles un temps suscités dans le Nord-Ouest : appui technique, semences et plants, crédit, commercialisation, approvisionnements locaux pour l’aide alimentaire, soutien aux collectifs, etc. C’est aussi au niveau de ces pôles que devraient être abordées les difficiles questions de la sécurisation foncière et de l’articulation avec les activités pastorales, source de tant de tensions ces dernières années. C’est enfin à cette échelle que devraient être coordonnés les différents projets et programmes, pour éviter les contradictions et les doublons, encore trop courants.

On a là une occasion d’opérationnaliser cette fameuse résilience devenue le nouvel étendard de tous les bailleurs et donc, absence de fonds propres oblige, de tous les acteurs de terrain. La résilience du paysan centrafricain passe certes par la récupération des moyens d’existence qui étaient les siens avant la crise, mais elle passe par le dépassement de ce niveau initial, ce fameux dénominateur que j’évoquais plus haut, et non par un retour à sa marginalité. Promouvoir la résilience nous dit-on, c’est rebondir mais aussi prévenir la survenue des chocs, ou mieux s’y préparer. C’est donc, nécessairement, penser et financer des actions à long terme en faveur des paysanneries centrafricaines et de structures d’appui pérennes. Cela coûtera cher ? Peut-être (aucun chiffrage n’a encore été réalisé), mais combien coûte l’entretien mensuel de 12 000 Casques Bleus ?

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