Chercheur sénior sur le climat à l’IDDRI et spécialiste des trajectoires de développement bas carbone à long terme, Henri Waisman revient sur le rapport spécial du GIEC sur l’objectif 1,5 degré, dont il est l’un des auteurs.

Le rapport du GIEC paru il y a quelques semaines était très attendu. Pourquoi ?

Ce rapport s’intéresse à l’objectif climatique d’une hausse maximale de 1,5 degré par rapport aux températures moyennes de l’ère préindustrielle. Cet objectif dit « Objectif 1,5 degré » a été inscrit dans l’Accord de Paris – ce qui était une condition sine qua non pour certains pays extrêmement vulnérables au changement climatique, comme les petites îles. Toutefois, en 2015, la littérature scientifique sur un réchauffement de 1,5 degré était extrêmement limitée. C’est pourquoi, lors de la COP21, ce rapport spécial, intitulé « Le réchauffement planétaire de 1,5 degré » a été commandé au Groupement d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La communauté scientifique s’est alors mise en mouvement pour produire un maximum d’analyses possible.

 

 

Le rapport du GIEC paru le 8 octobre fait état de la connaissance disponible, qui s’est rapidement développée, mais il est loin de clore le débat sur l’objectif 1,5 degré. Il clarifie quels types de changements sociaux, institutionnels, économiques, technologiques doivent avoir lieu pour que l’on puisse aller vers un objectif de 1,5 degré.

Dans ce rapport, la question des impacts est centrale : « Quels impacts sont évités quand on fait l’effort de limiter la hausse des températures non pas à 2 degrés, mais à 1,5 degré ? », mais aussi « Que reste-t-il comme impact à 1,5 degré ? ». À 1,5 degré, tout le monde n’est pas protégé : des pays entiers sont submergés, des écosystèmes sont très durement affectés.

Ensuite, une autre question fondamentale porte sur les synergies entre l’objectif ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre et les objectifs de développement durable (ODD), la réduction de la pauvreté et des inégalités. Cela concerne tous les pays car les gens impactés par le changement climatique sont les populations les plus vulnérables, y compris dans nos pays industrialisés. Les acteurs politiques souhaitent pouvoir mesurer les impacts positifs ou négatifs des décisions qu’ils prennent en matière de politique climatique sur la pauvreté, la santé, les inégalités des décisions qu’ils prennent pour aller vers la transition.

 

 

Comment concilier les besoins légitimes des pays en développement avec la maîtrise du réchauffement climatique ?

Rien dans le rapport du GIEC ne dit que c’est incompatible. Rien ne dit que pour arriver à une hausse de 1,5 degré, il faut sacrifier le développement. Tout va dépendre du jeu de mesures que l’on met en place pour réduire les émissions. Il y a des synergies ou des risques d’effets contradictoires. L’objectif du rapport du GIEC est de les détailler.

La cohérence entre les objectifs de réduction des émissions et les objectifs de développement dépend beaucoup de la mise en œuvre concrète des mesures. Par exemple, pour le secteur électrique, mettre un signal prix sur le carbone va être relativement efficace pour donner un avantage compétitif au développement de sources d’énergie renouvelable.

À l’inverse, dans d’autres secteurs, comme le transport, ce signal prix n’est pas du tout le bon instrument. L’utilisation des transports en commun, de véhicules bas carbone dépend d’un ensemble de conditions (mise en place d’infrastructures adaptées, organisation de l’espace…) qui vont bien au-delà du signal prix. Par conséquent, si on compte uniquement sur un prix du carbone pour réduire les émissions, cela aura des effets positifs dans certains secteurs mais négatifs dans d’autres. On a besoin d’une combinaison de mesures, d’une compréhension détaillée de celles-ci ainsi que d’une vision dynamique pour induire un changement systémique, qui est nécessaire… mais qui ne va pas arriver tout seul.

 

 

Quand on parle de justice climatique, de quoi s’agit-il ?  

Il n’y a pas de justice climatique si on ne fait pas de politique ambitieuse sur le climat. Plus on laisse le climat dériver, plus le monde sera injuste. Les effets du changement climatique vont affecter les gens qui ont le moins la capacité de s’y adapter et cela dépend de l’accès aux ressources. Jusqu’à l’Accord de Paris, le débat sur la justice climatique portait essentiellement sur la question de la répartition des efforts entre les pays – qui a le droit d’émettre quoi ? Cette approche a montré ses limites car définir ce qu’est l’allocation juste des efforts est relativement subjectif. Sans surprise, on n’a jamais réussi à s’accorder !

« Il n’y a pas de justice climatique si on ne fait pas de politique ambitieuse sur le climat. Plus on laisse le climat dériver, plus le monde sera injuste. »
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Avec l’objectif de 1,5 degré, on change de paradigme. Pour y arriver, il faudrait que l’on arrête de façon nette d’envoyer des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, donc que tous les pays fassent des transitions extrêmement ambitieuses. En gros, d’ici la seconde moitié de ce siècle, tout le monde doit aller vers un niveau d’émissions extrêmement bas, qui puisse être compensé par des puits naturels (la séquestration des émissions). Avec l’objectif de 1,5 degré, aucun pays n’est dispensé d’effort. La question de la justice se pose donc différemment. La neutralité carbone suppose la mise en place de mécanismes de coopération internationale, de transfert, d’échange, de collaboration entre les pays. Chaque État doit donc se demander : comment rendre ces efforts compatibles avec mes objectifs de développement ? De la compétition entre États, où chacun essaye de limiter l’effort à produire, le maître mot devient la collaboration, puisqu’un certain nombre de conditions dépendent de la situation et des échanges internationaux.

Très concrètement, cela signifie par exemple de réorienter les flux financiers, de rediriger des milliards de dollars des énergies carbonés vers les renouvelables ou l’efficacité énergétique. Cela ne dépend pas d’un seul pays mais signifie une remise à plat du système financier international.

 

Peut-on atteindre cet objectif 1,5 degré ?

La question de la faisabilité est au cœur du rapport du GIEC. Celui-ci n’est pas là pour répondre oui ou non, mais pour évaluer les conditions auxquelles l’objectif 1,5 degré serait atteignable et nourrir ainsi le processus politique. La transformation dont on parle est systémique. Évidemment, cela pose de très grands défis. Mais il faut aussi voir qu’il y a eu des changements majeurs et assez rapides dans l’histoire.

Si on prend des exemples triviaux : il y a 20 ans, il n’y avait ni Internet, ni téléphone. Certes, on parle de changement ambitieux, mais rien ne dit qu’on en est incapable. Dans le système énergétique, des évolutions extrêmement rapides sont déjà à l’œuvre. Il y a 10 ou 15 ans, l’énergie solaire était encore considérée comme quelque chose de complètement marginal ; aujourd’hui, c’est une énergie compétitive économiquement. Dans beaucoup de situations, c’est devenu moins cher de produire de l’électricité avec du solaire qu’avec du charbon, grâce à un progrès technologique extrêmement rapide. Des transformations très importantes sont déjà à l’œuvre. Peut-on les accélérer ? Peut-on les systémiser ? Cela demande de la collaboration et d’être capable de discuter où on veut aller collectivement.

 

Vous êtes l’un des rédacteurs d’une tribune signée par 700 scientifiques et qui exhorte les gouvernements à agir. Pourquoi une telle inertie politique et décisionnelle ?

La problématique climatique existe depuis un peu plus de 30 ans, mais si on est totalement honnête, cela ne fait qu’une dizaine d’années qu’on a une conscience de l’ampleur du problème ; et la rapidité d’action dont on a besoin est très importante. Beaucoup de choses ont évolué récemment. L’Accord de Paris, avec toutes ses imperfections, montre qu’il y a une vraie prise de conscience de la gravité du sujet.

Pour induire les changements nécessaires, il faut être capable de se projeter à long terme. Là est le défi principal pour les gouvernants. La politique est largement induite par des ajustements de court terme, des réactions aux stimulus économiques. Or, on doit être capable de construire des transformations ancrées dans une vision à 20, 30 ou 40 quarante ans. Les politiques savent très bien qu’ils ne seront plus là à cet horizon. De plus, personne n’a été entraîné à construire des politiques en fonction d’objectifs de très long terme. Cela demande de repenser la façon dont on dessine les politiques et cela prend du temps. Le problème est qu’on n’en a pas. Il faut qu’on accélère notre capacité à se préoccuper du long terme.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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