Manuela Carneiro da Cunha
Manuela Carneiro da Cunha

Le Collège de France et l’AFD se sont associés pour permettre aux meilleurs spécialistes de mener des recherches sur la lutte contre la pauvreté et de transmettre leur savoir au plus grand nombre. Nous vous proposons de redécouvrir la leçon inaugurale du Professeur Manuela Carneiro Da Cunha, titulaire de la chaire Savoirs contre pauvreté.

On célèbre cette année deux anniversaires: c’est d’abord le cinquantième anniversaire de  “La Pensée Sauvage”, un livre qui a établi la dignité des savoirs autochtones et par là l’unité de l’esprit; c’est ensuite le vingtième anniversaire du premier instrument international qui a valorisé ces savoirs, la Convention de la Diversité Biologique du Sommet de Rio.

Où en sommes-nous à présent? La conscience des apports potentiels des savoirs autochtones s’est considérablement élargie. Dans des domaines aussi divers que les stratégies de prévision et de mitigation des effets des changements climatiques ou que la conservation par les agriculteurs traditionnels de la diversité des plantes cultivées, les contributions des savoirs autochtones sont demandées. L’exemple du Panneau des Changements climatiques qui cherche à les incorporer dans son prochain rapport de 2014 est significatif; de même, le Traité des Ressources Phytogénétiques de la FAO, qui date de 2001, appelle à la conservation in situ des plantes cultivées.

Ces pieuses intentions se heurtent toutefois à bien des obstacles et ce à tous les niveaux. C’est surtout le cas pour les ressources génétiques. Au niveau international, il reste bien des questions d’ordre légal: par exemple, les dispositions de la Convention de la Diversité Biologique doivent-elles ou non prévaloir sur celles de l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC), fondée sur les accords TRIPs? Autre exemple: un âpre débat se déroule à propos de l’exigence de dévoilement de l’origine des ressources génétiques et des connaissances traditionnelles associées pour toute demande de propriété intellectuelle.  La répartition des bénéfices, les conditions d’accès, le consentement préalable et informé, tout cela est encore loin d’être établi une fois pour toutes et fait l’objet de débats dans des instances diverses.

Il y a aussi les habitudes acquises des scientifiques aussi bien que des populations traditionnelles. Celles-ci ont parfois été érigées par les États en police de la piraterie génétique dont on leur a fait miroiter les promesses cachées: elles gardent le souvenir de l’exploitation à laquelle elles ont été soumises dans d’autres domaines et se méfient à présent de tout chercheur.  Les scientifiques, eux, sont outrés que l’on ne veuille pas distinguer la recherche désintéressée qu’ils pratiquent de l’exploitation de brevets. Or, à présent, étant données les politiques d’appropriation des universités,  la différence entre recherche commerciale et purement scientifique est souvent devenue difficile à cerner. Les chercheurs croient aussi volontiers que les “autres” peuvent bien fournir des informations, mais pas de véritables connaissances; et que seules leurs méthodes scientifiques valident ces savoirs et leur confèrent leur véritable portée. Ils sont peu enclins à partager leurs lauriers et le contrôle des crédits d’une recherche en commun.

La politique des institutions scientifiques n’a pas fondamentalement changé. Pour ce qui est, par exemple, de l’importance, pourtant, on l’a vu, reconnue par la FAO, de la conservation à la ferme, les institutions consacrées à l’agriculture dans la plupart des pays s’en soucient fort peu. C’est ce constat qui m’a amenée à choisir ce thème de la conservation in situ en exemple pour la deuxième journée du colloque du 14 et 15 Mai.

Mais une des questions fondamentales pour ce qui est des apports des savoirs autochtones me semble être celle des droits intellectuels, débattue surtout  dans le cadre de l’OMPI (Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle), un organisme de l’ONU. Les juristes, soucieux d’équité, cherchent à trouver des instruments pour pallier les inégalités flagrantes en matière de droits intellectuels. C’est là une condition nécessaire, que réclament à bon droit les organisations  de populations autochtones et les communautés locales, mais est-elle suffisante?

C’est dans cette perspective que les recherches sur la nature, les programmes et les régimes des savoirs traditionnels deviennent cruciales.  J’insiste sur le pluriel car on n’est pas en présence d’un seul mode d’accès à la connaissance et d’un seul régime, mais bien d’une pléthore qu’il faut encore connaître. Il faut, d’autre part, discerner les effets qu’ont sur les populations traditionnelles les nouvelles politiques suscitées par la prise en compte de leurs apports. Ignorer ces dimensions, c’est mettre en risque la continuité même des systèmes de savoirs autochtones.

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