La forte croissance africaine de ces dernières années doit être relativisée. La démographie du continent et l’inégale répartition des richesses amoindrissent en effet l’impact escompté. Cette croissance génère malgré tout un surplus, dont la conversion en développement durable reste à optimiser par des investissements judicieux et des stratégies proactives et coordonnées d’équilibrage de l’ensemble du territoire.

© Carsten ten Brink
© Carsten ten Brink

La croissance démographique, frein au décollage économique ?

Le Burkina Faso, pays sahélien et enclavé, a affiché en 2012 un taux de croissance de son PIB réel de 9,54% d’après la Banque Mondiale, suscitant espoir et enthousiasme. Ce chiffre s’inscrit de plus dans la lignée de l’accélération des gains de croissance constatés depuis le début des années 2000 sur le continent africain et vient donc confirmer une tendance prometteuse pour peu que l’environnement politique reste favorable et stable.

Le PIB n’est cependant pas le seul agrégat à avoir augmenté durablement. La croissance de la population s’est également intensifiée dans de nombreux pays où la transition démographique n’est amorcée que depuis peu. Ainsi, la moitié des gains de croissance entre 2004 et 2013 ont été absorbés par l’accroissement de la population au Burkina.

En partant du principe que les capacités de l’Etat augmentent en proportion du PIB, on admet en effet qu’il faut consommer autant de croissance économique (sous forme de dépenses publiques) qu’il n’y a de croissance démographique pour déployer, à qualité constante, les services actuels aux nouveaux usagers (investissements démographiques). Le surplus peut alors être à consacré à l’amélioration des conditions de vie. Rapporté à une échelle de 50 ans, cet écart, équivalent au taux croissance du PIB par habitant, est de l’ordre de 2% par an.

 

A titre de comparaison, la Chine, pour atteindre le niveau d’activité qu’elle génère aujourd’hui, a connu une croissance annuelle du PIB par habitant de 7,92% par an sur un demi-siècle.

Quantitativement, si la croissance démographique s’est intensifiée, l’activité économique a cru proportionnellement plus rapidement, en particulier depuis les années 90. Le risque reste malgré tout présent que tout recul de croissance soit synonyme de paupérisation en l’absence de transition démographique. A l’inverse, à croissance égale, une meilleure maîtrise de la démographie générerait un meilleur différentiel à consacrer au développement (dividende démographique), comme ce fut le cas en Asie.

Qualitativement, si les pays asiatiques ont affiché une croissance du PIB par habitant environ deux fois supérieure à celle du Burkina Faso sur les 50 dernières années, l’Indice de Développement Humain enregistre une progression 2,5 fois plus élevée – voire davantage car il est plus difficile de générer un point d’IDH à mesure que l’on s’approche de la note maximale. A capacités égales, les pays asiatiques auraient ainsi mieux su utiliser leur différentiel de croissance au profit de l’amélioration des conditions de vie.

 

La question initiale fait ainsi ressortir 4 tendances fortes :

  • L’Afrique, étudiée sous le prisme du Burkina Faso, génère une croissance favorable à son développement
  • Le niveau d’activité économique reste bridé par la croissance démographique pour que le développement soit aussi rapide qu’en Asie
  • Le maintien de forts taux de croissance, et la maîtrise démographique, constituent les conditions nécessaires au décollage économique
  • Ces conditions restent cependant insuffisantes sans une utilisation avisée des gains de croissance pour les convertir en développement durable

 

Des gains de croissance qui profitent inéquitablement à la population

Face aux déséquilibres entre territoires, les politiques publiques peinent à réagir de manière proportionnée aux besoins et délaissent l’action sur les causes profondes des problèmes au profit de réformes de surface. Sans prise en compte des mutations internes profondes et rapides que connait l’Afrique, les Etats courent le risque d’exacerber les tensions entre communautés et de dilapider les gains de croissance durement gagnés.

Les grandes capitales apparaissent en effet comme les bénéficiaires principales de la croissance économique et des Investissements Directs Etrangers, sans que tous les citadins ne voient forcément leurs conditions de vie s’améliorer. Les bâtiments y poussent, et les constructions d’infrastructures s’y succèdent. Cette vive activité s’exerce pourtant au prix d’un exode rural massif, supérieur aux capacités d’accueil et budgets des villes, et coupe les vivres aux communes rurales qui deviennent moins attractives, renforçant le cycle d’exode.

Ainsi, la population de Conakry croît au taux extrêmement rapide de 6% par an, le double de la croissance démographique nationale, rythme que les investissements ne peuvent tenir fautes de capacités de gestion suffisantes, en présumant que les sommes soient disponibles. 50% de la population urbaine est concentrée sur 1% du territoire guinéen, tant et si bien que la direction de l’urbanisme a estimé les besoins à 250 000 unités de logement (et autant d’infrastructures connexes) à Conakry pour les 5 prochaines années.

 

 

La concentration urbaine n’est pas non plus synonyme d’économies d’échelle, les aménagements à concevoir sur un territoire saturé demandent des études techniques complexes et une concertation avec les collectivités territoriales qui consomment beaucoup de ressources et de temps. L’urgence de la situation de la capitale économique cristallise alors l’attention et les budgets, et pour maintenir le rythme les constructions sont souvent précaires ou inadaptées. Ne subsistent en plus que de maigres ressources pour les régions, relativement moins contraintes par la démographie mais également historiquement moins dotées en infrastructures.

On constate un paradoxe similaire d’un point de vue social : manque de ressources humaines et pénuries en milieu rural malgré la richesse des terres, chômage de masse et insalubrité dans les villes.

A ces constats, s’ajoutent bien entendu les problèmes de corruption, d’instabilité politique et de décisions contraires aux priorités, qui dévoient les ressources de l’utilisation où elles seraient le plus efficaces.

 

Comment « équilibrer le développement » ?

Stopper la dynamique suppose la planification d’investissements de rééquilibrage à moyen terme à travers les pistes suivantes :

  • Développer une stratégie prospective d’aménagement du territoire faisant la synthèse entre les dynamiques démographiques et les potentiels économiques favorisant l’émergence de pôles territoriaux complémentaires :
    • attraction des investissements en province (pôles de croissance, implantation de zones franches)
    • valorisation des potentialités par les populations locales (aménagement et valorisation des terres locales pour augmenter production, productivité et emploi)

Dernièrement, des gouvernements ont été capables de lever d’importantes sommes d’argent auprès de la communauté internationale en faisant valoir une vision claire et coordonnée de leur développement territorial: Burundi, Guinée, Côte d’Ivoire…

  • Assurer l’émancipation des acteurs économiques des localités excentrées : valorisation d’activités complémentaires à la production agricole dans une perspective de chaînes de valeur, facilitation de l’entrepreneuriat, soutien aux solutions de mésofinance, décentralisation des services administratifs, formation tournée vers les besoins des PME et des entrepreneurs…
  • Capitaliser sur les diasporas. Les régions d’exode se sont appauvries des travailleurs les ayant quittés, mais peuvent se prévaloir d’une diaspora importante. Les transferts d’argent qui en résultent sont toutefois majoritairement utilisés de manière non-productive alors que les opportunités économiques n’attendent parfois qu’un faible capital de départ ou/et le retour d’entrepreneurs aguerris.

La répartition des gains de croissance doit favoriser un développement inclusif de l’Afrique, qui touche tous les territoires et toutes les générations, afin d’assurer la stabilité qui permettra de soutenir sans interruption cette dynamique. L’apparition d’une classe moyenne laisse entendre que les revenus augmentent globalement, mais leur diffusion et leur progression sont-elles suffisantes pour éviter que les inégalités ne se creusent ?

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