En Turquie, la construction de garderies permettrait aux femmes d’accéder au marché du travail et créerait des emplois de qualité, explique Ipek Ilkkaracan, chercheuse à l’Université technique d’Istanbul (ITU).

Istanbul - © FaceMePLS Flickr CC
Istanbul - © FaceMePLS Flickr CC

L’étude que vous venez de conduire avec ITU conclut à la nécessité d’investissements massifs dans le secteur des garderies en Turquie. Quelle est la situation actuelle ?

Les garderies d’enfants sont très rares en Turquie. En ce qui concerne le taux de prise en charge préscolaire des moins de trois ans, la situation est tellement mauvaise que le gouvernement ne collecte et ne diffuse aucune statistique. Au cours de notre recherche, nous sommes parvenus à trouver certaines sources au sein du ministère de la Famille et de la Politique Sociale, et si les chiffres que celles-ci nous ont fournis sont corrects, ce taux est de l’ordre de 1%. Pour les enfants de trois à quatre ans, il est de 10 à 20%.

Bien sûr, la Turquie est une économie en développement, et on pourrait penser qu’il s’agit d’une question de revenu par habitant, de niveau de développement, mais quand on observe des pays de l’OCDE comme le Mexique ou le Chili, on voit qu’ils ont un taux de prise en charge préscolaire des trois ans et plus proche de 100%. Dans la plupart des pays de l’OCDE, le taux est plus faible pour les moins de trois ans, mais il atteint tout de même en moyenne 35%.

 

 

S’il ne s’agit pas d’une question de développement, d’où provient un tel écart ?

Il s’agit tout d’abord d’une question de capacité de l’économie à créer une force suffisante, un nombre d’emplois suffisant pour attirer les femmes vers le marché du travail. Ensuite, c’est une affaire de priorités politiques de l’État. Quand on regarde d’autres pays, comme la France, on constate que le processus de croissance économique y a été si puissant qu’il a créé de nombreux emplois, ce qui a entraîné un afflux des femmes sur le marché du travail parce que les hommes ne suffisaient plus à la tâche. A partir de là, l’État a été confronté à la question de l’équilibre entre le travail et la vie privée, et a dû assumer la responsabilité de construire des crèches, des jardins d’enfants…

En Turquie, le processus de croissance macroéconomique n’a pas généré d’emplois en quantité et en qualité suffisantes pour justifier un passage des femmes de leur occupation principale au foyer vers le marché du travail. Ce processus a commencé bien plus tard que dans de nombreux pays européens. Et quand il s’est produit, nous étions déjà en concurrence avec la Chine par exemple, dans les industries fortement pourvoyeuses d’emplois.  Par ailleurs, l’État n’a pas vraiment mis en œuvre une politique de stratégie industrielle qui permette de renforcer cette croissance, comme cela a été le cas en Corée du Sud.

 

Pour vous, la solution est donc dans un renforcement de la prise en charge de la petite enfance ?

Oui, une attitude possible pour la Turquie est d’en faire une priorité politique et de lui consacrer une part suffisante du budget national de sorte que, d’ici cinq à dix ans, des garderies de qualité soient disponibles et accessibles dans tout le pays. La réalisation de cet objectif va libérer beaucoup de temps de travail chez les femmes. Une fois levées ces restrictions de temps, certaines femmes vont devenir entrepreneurs, d’autres vont peut-être reprendre les études, faire des formations et acquérir de nouvelles compétences, d’autres encore vont pouvoir trouver un emploi directement.

Mais en l’état, être une femme au foyer est pour ainsi dire une profession institutionnalisée pour des millions de femmes adultes turques qui n’ont en fait pas les moyens de participer au marché du travail. Elles sont en bonne santé, elles sont en âge de travailler mais leur principal problème est qu’elles doivent consacrer une part substantielle de leur temps à la garde des enfants et qu’elles ne disposent pour cela d’aucune aide, que ce soit de l’État, du monde du travail ou des hommes en général. La gestion des enfants reste ainsi strictement du domaine domestique, subventionnée pour ainsi dire par le travail non payé des femmes.

 

 

Votre enquête suggère toutefois qu’une autre voie est possible et souhaitable ?

Cette recherche montre que si la Turquie investit 1,2% de PIB supplémentaires dans la création de lieux de garderie – ce qui peut se réaliser dans la durée -, elle sera capable de rejoindre la moyenne de l’OCDE pour la prise en charge préscolaire. Cela demande un sérieux effort budgétaire, que ce soit sous la forme d’un redéploiement des dépenses ou une augmentation des impôts.

Nous nous sommes donc posé la question : si nous devons convaincre les personnes en charge de la politique fiscale de la nécessité d’un tel effort, quelle rationalité économique pouvons-nous mettre en avant ? En fait, la rationalité de toute politique économique relève de trois éléments : créer de l’emploi, créer de l’emploi de qualité et réduire la pauvreté. Personne ne va contester de tels objectifs. Nous nous sommes dit : analysons, au regard de ces priorités, trois types de politiques fiscales – l’une qui donne la priorité aux dépenses d’aide sociale, l’autre à la construction et aux infrastructures matérielles, la troisième aux transferts d’argent aux ménages dans le besoin.

Le résultat auquel nous sommes parvenus est que les dépenses investies dans l’aide sociale créent 2,5 à 3 fois plus d’emplois que les autres scénarios. Rien que ça devrait être suffisant. Mais en plus, nous avons aussi constaté que ces dépenses créent bien davantage d’emplois de qualité, avec des contrats de travail et une sécurité sociale. Une part élevée de ces emplois revient en outre aux femmes, alors qu’en valeur absolue, le nombre d’emplois créés pour les hommes est équivalent à celui des scénarios 2 et 3. Bref, dans le scénario 1, les femmes sont gagnantes, et les hommes ne perdent pas. C’est une découverte tellement puissante qu’elle tue dans l’œuf, je pense, toutes les excuses envisageables pour ne pas faire des dépenses d’aide sociale une priorité.

Je ne dis pas que nous n’avons pas besoin de meilleures routes ou de meilleurs ponts, mais la Turquie en a construit beaucoup et je pense que nous pouvons survivre pendant un certain temps sans en construire davantage, et en investissant à la place l’argent dans le développement de structures d’aide sociale. Parce que nous en manquons et que ce manque a un coût élevé. Ne pas résoudre ce problème a des implications bien plus graves que la question de l’égalité entre les genres. Car en l’absence de politique étatique de soutien aux familles, l’homme reste inévitablement le seul à gagner le pain du ménage, tandis que la femme reste cantonnée dans une position d’aide-ménagère à temps plein. Ce qui veut dire qu’en cas de choc économique, de chômage, le seul salarié de la maison va perdre son travail et le risque de tomber dans la pauvreté est grand.

 

 

Pensez-vous que le gouvernement turc va accueillir favorablement votre recherche ?

Bien sûr. Les risques que la récession économique mondiale s’aggrave dépasse 50%. Elle est de plus en plus profonde en Europe. La politique monétaire n’est pas en mesure de faire face, cela devient évident. Dès lors, une politique fiscale active doit nécessairement être inclue dans tout paquet de mesures anti-crise.

La Turquie a eu sa part : nous avons un taux de chômage à deux chiffres en dépit des millions de Turcs qui travaillent dans des petites exploitations agricoles familiales, travaillent gratuitement pour la famille ou sont leur propre employeur. Malgré aussi la très faible participation des femmes au marché du travail. La Turquie est confrontée à un phénomène structurel de croissance sans emploi. Et maintenant, même cette croissance s’affaiblit, donc nous sommes confrontés à un vrai défi de création d’emplois.

Le message de notre recherche, c’est : regardez, nous avons un secteur sous-développé dans notre pays, celui des services d’aide sociale. Et ce sous-développement crée toute une série de problèmes – inégalités entre les enfants, entre les femmes et entre les ménages, faible participation au marché du travail, etc. Donc, si vous comptez affronter la crise avec des dépenses de stimulation, pourquoi ne pas les consacrer à ça plutôt qu’à refaire la chaussée ?

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