Agnès Sinaï enseigne les politiques de décroissance à Sciences Po (Paris). Pour elle, la transition écologique n’est possible que si un modèle socio-économique fondé sur la décroissance remplace la norme productiviste actuelle des sociétés.

Qu’est-ce que la décroissance ?

La décroissance est une vision politique et éthique fondée sur la prise de conscience des limites physiques du modèle productiviste. Ce terme renvoie avant tout à l’idée que les sociétés industrielles déclineront à mesure que les ressources, en particulier les énergies fossiles, seront plus difficiles à extraire et se raréfieront par l’effet de l’entropie (principe physique de dégradation de l’énergie). Ainsi, nous pouvons brûler un morceau de charbon, mais nous ne pouvons pas récupérer la chaleur issue de sa combustion une fois que celle-ci est dissipée dans l’atmosphère. Ces ressources posent aussi une question éthique à nos sociétés thermo-industrielles qui captent leur puissance dans des territoires post-coloniaux. Le sociologue William Catton parle d’« hectares fantômes », de « territoires lointains pourvoyeurs de matières premières nécessaires à la puissance européenne ». La décroissance propose la relocalisation de la puissance et la sortie du productivisme, l’avènement de sociétés sobres, sevrées de la consommation de masse et capables de fabriquer elles-mêmes leurs outils. La décroissance est une utopie concrète et pragmatique mais rendue actuellement inaudible par les colosses de la société industrielle.

 

L’idée de décroissance infuse-t-elle dans la société ou demeure-t-elle marginale ?

Le rapport du GIEC sur les 1,5°C publié en octobre 2018 préconise de laisser le carbone sous terre. Plus les COP se succèdent, plus la contradiction semble intenable entre la reconnaissance de la nécessité de sortir des énergies fossiles et le maintien de la société de la croissance. Le changement climatique résulte de la combustion intensive des énergies fossiles et de la dissipation d’énergie qui en découle. L’idée de décroissance est un implicite de la lutte contre le changement climatique. C’est un immense non-dit. En attendant des politiques plus cohérentes qui viseraient davantage un changement des comportements que les substitutions technologiques, la décroissance fait son chemin sous la forme de débats de société que les citoyens eux-mêmes nourrissent.

 

 

À quoi ressemble un monde sobre en carbone ?

C’est un monde où les humains redéploient leur force physique et reconquièrent leurs capacités et leurs outils C’est un monde plus lent, où les communications sont plus directes et plus conviviales, où l’on se réjouit de ce que l’on produit. Si la décroissance stigmatise les peurs d’une société qui refuse de se confronter à la finitude du modèle hérité des trente Glorieuses, elle semble aussi en être l’issue autant fatale que souhaitable, dès lors qu’il s’agit d’un projet politique de tempérance.

De plus, des zadistes de Notre-Dame-des-Landes aux tenants de la sobriété heureuse, du pape François aux permaculteurs, il n’existe pas une décroissance, mais des décroissants. La décroissance peut-elle unifier ces multiples voies et s’incarner dans un modèle politique à la fois alternatif et réaliste ? Dans cette hypothèse, gouverner la décroissance consisterait à commencer par prendre acte de là où nous en sommes. La réalité inquiétante de l’Anthropocène pose la question des limites du modèle de croissance. Face aux turbulences écologiques et à la fragilité des sociétés modelées par des systèmes techniques et financiers échappant aux politiques ou édifiés avec leur complicité, la décroissance reste à penser comme ensemble de politiques de sobriété et de solidarité.

 

D’après vous, sobriété et réduction des inégalités vont de pair ?

Oui, l’une ne va pas sans l’autre. Les pays riches et industrialisés, s’ils organisent la sobriété, relocalisent l’utilisation de l’espace et des ressources et réduisent leur emprise sur les hectares fantômes. Ils redimensionnent leurs modes de vie, abolissent l’obsolescence programmée, réparent les objets et cessent d’exporter leurs déchets vers l’Afrique. La répartition des quotas d’énergie et d’émissions de CO2 pourrait ainsi tenir compte des inégalités en réduisant l’empreinte des plus consommateurs.

De très nombreuses initiatives permettraient d’amorcer la transition vers les sociétés de l’après-carbone : redessiner les territoires  en biorégions pédestres et cyclables, créer des lieux de télétravail et de coprésence dans les périphéries et dans les bourgs ruraux, relocaliser l’industrie, limiter la vitesse et primer l’auto partage, instaurer un revenu de transition écologique (RTE) pour rémunérer les activités de soin et de réparation de l’environnement, développer une pédagogie de la population en instaurant des États généraux de la sobriété, diversifier l’agriculture, généraliser le bio et le local dans les cantines, valoriser les low-tech…

 

 

La maîtrise du changement climatique est-elle compatible avec la croissance économique ?

C’est la question taboue qui n’est toujours pas à l’ordre du jour dans les négociations climatiques. Il y a une contradiction fondamentale entre le modèle productiviste et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Qu’il s’agisse du modèle agricole tourné vers l’exportation et la surproduction ou du système mobilitaire fondé sur des véhicules individuels de plus en plus lourds comme les SUV, on voit mal comment ces deux tendances inconciliables peuvent continuer à se combiner. En psychologie, cela s’appelle une injonction paradoxale et elle peut mener à un effondrement physique et moral de nos sociétés industrielles.

Pour éviter d’en arriver là, il faut élaborer des scénarios cohérents assortis d’une pédagogie auprès des citoyens et de réglementations imposant de nouvelles règles : redimensionnement des exploitations agricoles, soutien à la diversification des productions, arrêt de la construction d’hypermarchés, plafonnement des puissances des automobiles à 3l au 100, etc.

 

Comment reformuler le débat ?

La décolonisation de l’imaginaire est un préalable à la nécessaire mise en cohérence et à l’échelle des sociétés industrielles. Or l’industrialisme et la consommation tiennent lieu d’état de nature, ne serait-ce que parce que nous baignons dans des images mentales et des modèles diffusés par la publicité et incarnés par des personnalités emblématiques. Le président de la République ne circule-t-il par dans une DS7 Crossback, modèle de SUV incarnant une une forme de puissance et de modernité ?

Au-delà de cette anecdote, la décolonisation de l’imaginaire propose de regarder les choses en face : ce n’est pas en remplaçant une voiture à essence par une voiture électrique qu’on règlera la question de l’immense emprise spatiale et énergétique de l’automobile. Reformuler le débat, c’est cesser de penser en termes de substituabilité, c’est imaginer des politiques de ruptures comportementales.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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