Kemal Dervis
Kemal Dervis

Le lien qui existe entre les activités humaines et les changements climatique a lui aussi été établi. S’il existe des incertitudes, c’est sur les processus physiques par lesquels les émissions de gaz à effet de serre influent sur le climat de notre planète. Ces processus ne sont pas faciles à inverser et ils sont même peut-être irréversibles. Ils peuvent avoir des effets catastrophiques dans le long terme, et plus nous attendons, plus grands sont les risques. Nous devons redoubler d’efforts pour atténuer les changements climatiques dès à présent, en tant que forme d’assurance contre ces risques croissants.

Par ailleurs, nous savons aujourd’hui avec certitude que les changements climatiques auront un impact plus important et plus immédiat sur un grand nombre de pauvres du monde. Notre souci d’assurer le développement et la réduction de la pauvreté, reflété dans les objectifs du Millénaire pour le développement, exige que nous atténuions les changements climatiques d’urgence, de manière à réduire les menaces que ces changements font peser sur les perspectives de développement pour les populations les plus vulnérables, et que nous agissions pour aider les populations déjà touchées à s’adapter.

Nous devons, pour atténuer les changements climatiques, réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre au cours des deux ou trois décennies à venir, en commençant dès à présent. Il s’agit pour cela de transformer fondamentalement notre économie fondée sur le carbone. Cette tâche peut paraître particulièrement difficile aujourd’hui, au moment où le monde fait face à une crise économique telle qu’il n’en a pas connu depuis plusieurs générations, mais je pense toutefois que les difficultés actuelles de la conjoncture économique ne sont pas une raison de remettre à plus tard l’application de mesures visant les changements climatiques. En fait, la situation actuelle nous offre une occasion toute particulière de renforcer notre riposte.

Pour parer à la récession et relancer la croissance, d’importantes expansions financières sont soit envisagées, soit appliquées. L’emploi d’une part de l’accroissement des dépenses publiques pour effectuer des investissements et créer des emplois écologiques est payant dans le court terme et vient compenser la réduction de la consommation et de l’investissement privés, mais il contribue aussi à la transition qui mènera à l’instauration d’une économie à faible taux de carbone. Nombreux sont ceux qui partagent cette idée et celle-ci a d’ores et déjà trouvé sa place dans certains plans de stimulation économique. C’est ainsi, par exemple, que le plan actuellement envisagé aux États-Unis prévoit d’allouer des ressources pour la réfection du réseau énergétique, l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments publics et des logements, l’accroissement de la production à base d’énergies renouvelables, et l’amélioration des transports en commun et ferroviaires pour réduire la consommation d’essence. La proposition de plan de stimulation de la Commission européenne relative contient des dispositions analogues. Le plan de stimulation de la Chine attribue également des ressources en vue de l’accroissement de l’efficacité énergétique et de la modernisation du réseau énergétique.

Cela indique, encore que ces initiatives pourraient être plus ambitieuses et mieux coordonnées au plan international, que l’on tire effectivement parti de la nécessité de faire face à la crise économique pour donner un coup de pouce aux efforts de réduction des émissions.

Mais ces mesures, à elles seules, ne suffisent pas. Les décideurs politiques doivent s’assurer à la 15e Conférence des Parties à Copenhague que ces investissements publics effectués en des temps difficiles ne soient pas gaspillés et s’assurer à cette fin d’un engagement à long terme en faveur de l’atténuation des changements climatiques.

Une impulsion financière contre-cyclique ne saurait à elle seule assurer l’efficacité et la profitabilité à long terme de ces investissements d’atténuation des changements climatiques. Nos économies ne continueront de favoriser une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre dans le long terme que si nous mettons en place des politiques qui offrent des encouragements et des financements forts et prévisibles en vue de l’atténuation des changements climatiques. Pour y parvenir, les prix doivent envoyer les signaux voulus aux ménages et aux entreprises et guider leurs décisions en matière de consommation et d’investissements en faveur de la réduction des gaz à effet de serre. Ils doivent donc commencer à refléter intégralement les coûts sociaux de l’émission de gaz à effet de serre ainsi que les avantages des options technologiques sans carbone.

Le monde attend de la 15e Conférence des Parties qu’elle parvienne à un accord mondial global, ambitieux, équitable et durable en termes d’applications techniques et de processus politiques dans les États souverains. Si certains arrangements d’échange de carbone sont déjà en place, notamment dans le contexte du Protocole de Kyoto et au niveau de l’Union européenne (UE), il est essentiel de déployer des efforts supplémentaires pour intégrer le prix du carbone de manière efficace et juste (conformément au principe des responsabilités communes mais différenciées dont il a été convenu dans la CCNUCC).

Il y a plusieurs façons de prendre en considération le prix du carbone. Les mécanismes de permis d’émission, les taxes sur le carbone, ou une combinaison de ces deux options, peuvent être opérantes. Les formules qui tiennent compte du prix du carbone et qui réduisent simultanément la volatilité peuvent être particulièrement attractives, en particulier à la lumière de l’extrême volatilité des prix des carburants fossiles de ces derniers temps. Face à cette extrême volatilité, les priorités d’investissement et les changements de comportement dans le sens d’une diminution des activités émettant des gaz à effet de serre risquent d’être inversés, ou de ne pas être adoptés du tout. Une taxe variable sur le contenu de carbone des carburants fossiles, forte quand les prix sont bas et se réduisant automatiquement quand les prix montent, pourrait être un instrument qui tiendrait compte du prix du carbone tout en réduisant la volatilité du coût utilisateur des carburants fossiles. Dans le long terme, un coût utilisateur plus stable présente des avantages à la fois pour les consommateurs et pour les producteurs de carburants fossiles. Une volatilité excessive des prix est source de difficultés pour la planification des investissements ainsi que d’inefficacités dans l’utilisation des ressources de carburants fossiles.

Tout arrangement visant prendre en considération le prix du carbone doit être examiné parallèlement à la nécessité de s’assurer que les pays en développement pourront répondre à leurs besoins énergétiques sans mettre en danger leur croissance économique et leurs efforts de réduction de la pauvreté. Il faut fournir aux pays en développement des appuis suffisants, à la mesure de leurs immenses besoins en matière de développement de leur infrastructure et d’élargissement de leur accès à l’énergie. Un programme financé par des donateurs pour subvenir aux coûts additionnels du choix des technologies les plus propres disponibles permettrait de s’assurer que ces besoins de développement seront satisfaits sans impact négatif sur les efforts d’atténuation des changements climatiques. Le programme pourrait être financé en partie par les revenus dégagés dans les pays riches par l’application de mécanismes de prise en compte du prix du carbone, à savoir par la vente aux enchères de permis d’émissions dans les systèmes de plafonnement et d’échanges et/ou par une taxe carbone.

Les décideurs politiques jouent un rôle positif en luttant contre la crise économique tout en tenant leur engagement d’agir face aux changements climatiques. Le monde espère que cet engagement sera honoré à Copenhague. De nombreuses questions seront inscrites à l’ordre du jour, notamment les normes d’efficacité et les subventions directes pour les nouvelles technologies. Des mécanismes de financement nouveaux et novateurs pour appuyer l’atténuation et l’adaptation dans les pays en développement devront faire partie intégrante d’une stratégie commune. Mais la prise en compte du prix du carbone de manière efficace, équitable et prévisible, par une combinaison de mécanismes de permis d’émissions et d’une taxation du carbone sous une forme ou une autre, devra figure au premier rang de l’ordre du jour.

Photo © PNUD

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