Pour éliminer la pauvreté en Chine d’ici 2020, les autorités centrales viennent de valider un plan d’investissements représentant 51 milliards d’euros. Un acte politique fort qui manque, selon les observateurs, de mesures sociales.

En Chine – sans doute plus qu’ailleurs – la parole politique donne le cap. Aussi, en février 2018, lorsque le président Xi Jinping décide d’en finir avec ce qu’il appelle « le fantôme » de la pauvreté, c’est tout l’appareil politique chinois qui est mobilisé. Moins d’un mois plus tard, à la suite de la séance annuelle de l’Assemblée nationale populaire[1], la question est élevée au rang de priorité nationale. Immédiatement, la Banque de développement de Chine (BDC), fondée en 1994 et sous tutelle du régime, annonce débloquer 400 milliards de yuans (soit 51 milliards d’euros). Une enveloppe qui doit permettre d’éliminer la pauvreté en Chine à l’horizon 2020, selon Xinhua. Et de financer d’ici là « de nombreux projets d’infrastructures, de relogement, de développement d’industries locales et d’éducation dans les régions en difficulté », détaille l’agence de presse officielle chinoise.

 

 

Moins de 1,90 dollar par jour

En réalité, cette priorité n’est pas nouvelle. Dès son arrivée au pouvoir en 2012, Xi Jinping a fait – dans une Chine alors minée par la corruption – de la lutte contre la pauvreté l’une des « trois batailles cruciales » à mener, avec la prévention du risque financier et la lutte contre la pollution. « Mais ce nouveau plan de 400 milliards de yuans est sans équivalent, relève Ding Yi Fan, professeur à l’Institut des études internationales de l’université de Pékin et conseiller économique auprès du gouvernement chinois. Dès cette année, cette politique doit permettre de sortir de l’extrême pauvreté plus de 10 millions de personnes. » Lesquelles vivent avec moins de 1,90 dollar par jour, selon la Banque mondiale. « Nous estimons à 40 millions le nombre de personnes encore concernées dans le pays », complète l’universitaire. Contre 100 millions de personnes en 2012 (chiffres Crédit Suisse Global Wealth Report). « À l’échelle du pays, qui abrite 1,37 milliard d’habitants, 40 millions, c’est peu mais c’est encore beaucoup trop, poursuit Ding Yi Fan. La grande majorité de ces populations pauvres se concentre dans les régions rurales éloignées. »

Un constat que confirmait déjà il y a quinze ans l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Un article de Shen Maoying, chercheur à l’Institut des sciences sociales de Chengdu et contributeur pour la FAO onusienne, montrait en effet une forte concentration de la pauvreté dans la Chine de l’Ouest. Une zone immense allant du Guizhou aux portes de l’Asie centrale, en passant par les régions tibétaines du Yunnan et du haut Sichuan. Éloignées des grands centres urbains de la côte est du pays, ces provinces sont, aujourd’hui encore, les plus touchées par le « fantôme » de la pauvreté. « Ces territoires isolés vont profiter en priorité du plan récemment décidé, appuie Ding Yi Fan. , promet-il, l’État va prendre en charge la construction de routes pour relier les villages les plus retirés au réseau routier national ». Le but est de créer, avec ce flux d’investissements, un « effet domino » retombant sur les populations les plus pauvres, selon l’expression de Liu He, vice-Premier ministre de la Chine en charge de l’économie. Très proche de Xi Jinping, ce diplômé de Harvard espère ainsi faire tomber d’ici fin 2019 le taux de pauvreté extrême en dessous de 1 % de la population globale. Puis totalement éliminer la pauvreté en Chine l’année suivante.

 

 

La santé : nerf de la guerre contre la pauvreté

Réaliste ? « L’impulsion politique est telle que cet objectif sera tenu. Seulement, le sera-t-il sur la durée ?, s’interroge Ding Yi Fan pour qui la difficulté est avant tout d’éviter, après 2020, le retour de la pauvreté. Il faut pour cela trouver des solutions durables, prévient-il. Le gouvernement chinois doit s’engager à prendre en charge l’éducation des plus pauvres et leur permettre d’accéder gratuitement à la sécurité sociale ainsi qu’à des logements sociaux. » Tout un programme pour un pays dans lequel le coefficient de Gini atteignait l’année dernière près de 0,5 alors que la moyenne dans les pays de l’OCDE est de 0,31 et que le seuil associé à des risques de révoltes sociales est de 0,4.

Le plus dur reste donc à faire. « La réussite chinoise a été largement fondée sur sa croissance, qui a permis de créer des emplois, analyse l’hebdomadaire britannique The Economist (cité dans Les Échos). Et la dernière étape sera coûteuse et compliquée, notamment parce que 46 % des Chinois pauvres actuellement le sont pour des questions de santé. » Ce dont est parfaitement conscient l’exécutif à Pékin. Depuis bientôt quinze ans, la Chine a considérablement augmenté son système de couverture médicale et des centaines de millions de personnes bénéficient à présent d’une couverture de base. Elle reste néanmoins peu efficace dans les régions rurales où la couverture diffère souvent d’un comté à un autre. Dans le cas d’une hospitalisation par exemple, elle ne couvre généralement qu’une partie des dépenses médicales. Pour les 200 millions de travailleurs migrants, ces ouvriers chinois originaires de régions rurales, la situation est également problématique. Même si leur salaire horaire moyen a triplé entre 2005 et 2016 passant de 1,2 à 3,6 dollars, leur assurance santé est généralement insuffisante pour couvrir les frais médicaux particulièrement élevés dans les grandes métropoles.

 

 

L’élan des nouvelles routes de la soie

« Les autorités semblent prendre la mesure de la situation », considère Ding Yi Fan. Le Premier ministre Li Keqiang a d’ailleurs récemment assuré que les chantiers engagés pour éliminer la pauvreté en Chine sont indispensables pour bâtir une « société modérément prospère à tous égards ». Et de promettre à tous – sans exception – les fruits de la croissance chinoise.

Pour accompagner cette politique d’éradication de la pauvreté, le gouvernement entend profiter de l’élan des nouvelles routes de la soie qui visent à créer un axe terrestre et ferroviaire vers l’Europe via l’Ouest chinois. Ces régions bénéficient déjà d’une manne d’investissements. À l’instar de la province du Gansu, que traverse le fleuve Jaune, où des dizaines de milliers de logements neufs sont financées par ce projet titanesque. Enfin, le développement du rail aide au désenclavement de ces régions pauvres comme le montre la ligne à grande vitesse Pékin-Urumqi (Xinjiang) mise en service en 2014

 

 

[1] Temps fort de la vie politique nationale qui réunit chaque année à Pékin, pendant une semaine, les quelque 3 000 délégués (équivalents des députés) du Parti communiste chinois.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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