Les futurs modèles de développement devront se conjuguer aux tendances mondiales contraires et de plus en plus marquées au sein de pays à forte fécondité d’un côté et vieillissants de l’autre. Cinquième et dernier épisode de notre série « Demain, 9 milliards d’humains ».

Un homme âgé dans un parc pour enfants à Pékin, en 2012. Photo : WANG ZHAO / AFP
Un homme âgé dans un parc pour enfants à Pékin, en 2012. Photo : WANG ZHAO / AFP

Pour amortir les conséquences potentiellement destructrices des défis auxquels sera confrontée l’humanité au cours des décennies à venir, une reconstruction de la mécanique et de la gouvernance politique, institutionnelle et financière mondiale est nécessaire. Il s’agit de prendre en compte les impacts différenciés des évolutions démographiques sur les modes de production et de consommation, mais aussi leurs impacts en termes de renforcement des politiques publiques dans tous les pays.

Ces changements démographiques sont des causes mais aussi des révélateurs qui permettent de penser les conditions d’un nouveau pacte de développement durable dans toutes ses dimensions.

 

Démographie mondiale : les tendances contraires du vieillissement et de la fécondité

Selon le rapport de 2019 sur l’état de la population mondiale de l’ONU, 16 % des habitant·e·s de la planète auront plus de 65 ans en 2050, soit 1,57 milliard de personnes (contre 9 % actuellement). Les continents européen et nord-américain, mais aussi la Chine, l’Indonésie ou le Brésil confirmeront la tendance déjà à l’œuvre du vieillissement de leurs populations avec une personne sur quatre âgée de 65 ans et plus.

A contrario de ces continents/pays à revenu national brut déjà élevé ou qui le seraient en 2050, les pays à bas revenu (autour de 1 000 dollars par an) ou à revenu intermédiaire, notamment en Afrique, compteraient seulement de 0,5 à 1,2 personne sur dix âgée de 65 ans et plus. Le vieillissement est donc un phénomène corrélé à la fois au niveau du développement économique et de la protection sanitaire et sociale qui s’alimentent réciproquement.

 

 

Le taux de fécondité au niveau mondial devrait par ailleurs passer de 2,5 à 2,2 enfants par femme de 2019 à 2050, confirmant la baisse tendancielle observée depuis des décennies et l’augmentation du nombre de pays dont la population diminue. Une étude du Lancet prévoit que d’ici 2050, 151 pays sur 195 auront des taux de fécondité inférieurs au niveau de remplacement de 2,1. Toutefois, cette baisse tendancielle globale ne saurait cacher de grandes disparités.

Des bouleversements anthropologiques et sociétaux

Cette double évolution très contrastée dans la pyramide mondiale des âges aura des conséquences profondes. D’une part, sur les modes actuels et futurs du développement économique et sur le règlement de la question grandissante des inégalités. Et d’autre part sur les structures familiales et communautaires, les liens intergénérationnels, les organisations sociales, voire institutionnelles et de gouvernance tant au niveau local qu’au niveau mondial.

De grands défis démographiques se poseront pour les pays confrontés à la stabilisation ou au déclin progressif de leur population, mais aussi pour ceux qui seront confrontés à une croissance démographique très soutenue, majoritairement en Afrique subsaharienne.

Dans ces pays ou ces sous-régions (comme le Sahel), la croissance démographique forte d’ici 2050 pose la question d’une réponse rapide et efficace pour faire face aux besoins massifs des populations : sur le plan nutritionnel d’abord, mais également en matière d’éducation, de formation professionnelle et d’emploi. Au Sahel, les moins de 20 ans doubleront d’ici 2050 et le taux de dépendance des jeunes par rapport aux actifs restera élevé. En d’autres termes, pour que le dividende démographique se matérialise, des mesures et des politiques publiques à destination de la jeunesse doivent d’ores et déjà être anticipées, et soutenues par des investissements extrêmement audacieux. Et cela, dans des États dont les ressources fiscales ne le permettent pas.

 

L’Afrique subsaharienne a, par ailleurs, largement entamé sa transition épidémiologique. La progression des maladies chroniques concurrence d’ores et déjà le niveau des maladies transmissibles et de la santé maternelle et infantile. L’enjeu du renforcement des systèmes de santé sera crucial pour apporter une réponse préventive et thérapeutique à la hauteur des nouveaux défis de santé publique sur le continent.

Du côté des pays vieillissants, les déséquilibres entre populations actives et retraitées vont créer une dépendance accrue de ces dernières, à l’exact opposé des pays jeunes à forte croissance démographique.

Aussi nous observons une situation paradoxale où certains pays ne bénéficieront pas d’un dividende démographique avant de longues années, alors que d’autres l’ont déjà largement consommé. Au-delà des impératifs communs en matière de santé et de protection sociale, deux types de demandes sociales assez radicalement différentes se font jour : d’un côté, une demande sociale augmentant de façon exponentielle en matière d’éducation et d’emploi ; de l’autre, une demande sociale, plus limitée démographiquement, en matière de retraite, d’autonomie et pour faire face à la marginalisation et à la dépendance.

 

Démographie planétaire : le retour nécessaire de politiques publiques volontaristes

Tous les pays du monde devront ainsi, au minimum, mettre en place des politiques publiques spécifiques, et pour certains réformer leurs systèmes institutionnels pour faire face à ces évolutions. Dans les sociétés qui seront vieillissantes, le dynamisme économique du premier dividende démographique diminuera et sera à compenser par des politiques publiques selon le degré et le rythme du vieillissement et les habitudes sociétales des pays : encouragements à l’épargne en faveur de l’investissement productif, plus grande participation des femmes sur le marché du travail, réformes des systèmes de retraite, renforcement des systèmes de protection sociale, développement de politiques migratoires ambitieuses, ouvertes avec une intégration significative des flux migratoires entrants.

Autres défis : la captation des pouvoirs, le repli, le rejet des innovations et autres blocages intergénérationnels. Mais face à l’explosion mondiale des inégalités qui frappent également ces pays de plein fouet, les solutions pour parvenir à un équilibre sociétal durable relèvent de mesures plus radicales. En particulier, une véritable volonté de justice sociale qui privilégierait une logique fortement redistributive tant par le levier de politiques fiscales progressives que par le partage du patrimoine – comme cela a été fait dans plusieurs pays d’Europe ou même aux États-Unis au sortir de la Première Guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1970.

Dans les sociétés du Sud qui ont des populations majoritairement jeunes, les risques de déstabilisation économique, sociale et politique sont multiples : le poids de l’économie informelle, le chômage et toutes les formes de disqualifications touchant les jeunes alimentent frustrations, violences, instabilité sociale et politique. En retour, celles-ci obèrent l’émergence des conditions d’un développement juste et durable et d’une participation aux mécanismes de citoyenneté.

 

Développement durable : la communauté internationale à la croisée des chemins

Dans ces conditions, comment faire pour que ne s’installe plus un environnement de tensions permanentes, voire de confrontations entre les pays ? Comment faire pour qu’à l’exacerbation de la globalisation économique ne s’ajoutent les effets d’une « grande séparation » démographique ? Quelles seraient les conditions, non pas d’une compétition, mais d’une coopération internationale qui, en sortant des logiques de pouvoir du système institutionnel actuel, permettrait d’« entrer dans un système fonctionnel animé par les besoins et les exigences de l’ordre social international » ?

À la différence des siècles passés, où disparition et survie des sociétés dépendaient de leur propre décision, à leur échelle, les choix qui sont faits dans un monde globalisé affectent la permanence ou la fin de l’humanité. Constatant le manque de clairvoyance des choix de développement qui ont conduit le monde à des déséquilibres extrêmes (dont le Covid-19 n’est que la partie visible de l’iceberg), en particulier au profit de la croissance économique, le dernier rapport sur le développement humain du PNUD estime qu’un retour au business as usual reviendrait à vouer l’avenir à une perpétuelle gestion de crises et non au développement humain.

L’humanité est entrée dans l’ère de l’anthropocène, c’est-à-dire que c’est dorénavant l’humain qui détermine l’avenir de la planète. Il peut donc en théorie juguler l’ampleur des déséquilibres planétaires, écologiques et sociaux, qui s’exacerbent mutuellement dans un contexte d’érosion des démocraties et de montée inquiétante des autoritarismes.

Sur ce dernier point, il semble primordial d’arriver à se soustraire entièrement d’une vision libertarienne et/ou totalitaire du monde. Aujourd’hui, la population mondiale est très majoritairement sous l’emprise de ces modes de gouvernance (Brésil de Bolsonaro, Chine de Xi Jinping, Égypte de Sissi, États-Unis de Trump, Inde de Modi, Russie de Poutine, Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, Iran de Khamenei…) et les social-démocraties occidentales semblent encore trop en retrait pour freiner le mouvement global de déclin de l’État de droit et des droits humains.

Le même rapport du PNUD estime que la résilience des systèmes touche à ses limites et s’approche des points de rupture. Pour réagir, il en appelle à une transformation juste qui suppose, pour vivre au temps de l’anthropocène, un renversement des valeurs. La croissance économique serait un moyen et non plus une fin du développement et la répartition équitable des ressources et des richesses, ainsi que la protection de la nature, primeraient à l’échelle planétaire.

 

Réinventer un monde en commun

Après plus de 40 années de croissance continue des inégalités depuis 1980, la World Inequality Database vient de livrer des données actualisées qui couvrent 173 pays et 97 % de la population mondiale. Celles-ci montrent que la part des 50 % les plus pauvres oscille entre 5 à 25 % du revenu total selon les pays. Dans tous les cas, la part des 10 % les plus riches (30 à 70 % du revenu total) est donc toujours plus élevée que celle des 50 % les plus pauvres. Et l’écart se creuse encore davantage si l’on examine la répartition du patrimoine.

Le monde est ainsi à la croisée des chemins pour se réinventer et faire le choix d’un monde en commun. Ce choix pourrait s’illustrer par une démarche volontariste sur plusieurs plans. En voici trois :

  1. placer la réduction des inégalités au cœur de toutes les politiques publiques tout en déployant une approche de transition juste où les enjeux écologiques au sens large et ceux de justice sociale sont systématiquement combinés ;
  2. opérer une réforme du système multilatéral actuel, qui reflète bien plus l’équilibre des pouvoirs de l’après-guerre et de l’époque coloniale que la réalité du monde contemporain ;
  3. assurer le respect, la promotion et la préservation des droits humains et de l’État de droit.

 

Pour donner forme à ces propositions, les contradictions de l’Agenda 2030 doivent être traitées par la communauté internationale. En effet, si les Objectifs de développement durable entendent promouvoir la justice, l’équité, la réduction des inégalités, les droits humains et l’éradication de la pauvreté, ils ne soulignent pas assez l’urgence d’une réelle redistribution mondiale et des mesures qui pourraient l’accompagner. Cela sans doute parce que l’Agenda 2030 s’inscrit trop étroitement dans une logique économique de marché et dans un modèle de croissance et d’affaiblissement du rôle des États au service de la chose publique. Logique rarement compatible avec les ambitions de justice, de réduction des inégalités et de préservation des écosystèmes planétaires et des communs.

Ainsi, un nouveau pacte international de développement durable ajusté aux dynamiques démographiques mondiales est possible s’il privilégie une véritable justice planétaire et remet en cause le paradigme économique dominant. Cela permettrait d’atténuer les cataclysmes à venir que le monde devra affronter, tout en favorisant l’émergence d’un lien social mondial.

 

 

Notre série « Demain, 9 milliards d’humains »

Épisode 1 : Le basculement démographique du monde comme nouvel horizon du développement

Épisode 2 : Les migrations vues du Nord : entre réalités, idéologie et choix politiques

Épisode 3 : Soutenabilité environnementale : le mythe de la bombe démographique

Épisode 4 : Regards croisés sur la croissance démographique et l’urbanisation dans les Suds

Épisode 5 : Le besoin d’un nouveau pacte mondial de développement durable ajusté aux dynamiques démographiques planétaires

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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