La moitié des habitants du continent africain a moins de 18 ans et la population sera de 3 milliards en 2065. L’enfance et la place de l’enfant doivent être au cœur des ODD. Explications d’Ian Hopwood, ancien représentant de l’Unicef au Sénégal.

© Direct Relief
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Quel bilan tirez-vous des OMD ?

Des progrès réels ont été faits dans bien des pays : la mortalité des enfants de moins de cinq ans a baissé sensiblement, tandis que la scolarisation a augmenté, avec une baisse de la disparité entre garçons et filles dans le primaire. Des pays parmi les plus pauvres du monde, comme le Niger et le Burkina Faso, ont vu passer en deux décennies leur taux de scolarisation primaire de 20 % à 60 %.

En revanche, les progrès sont beaucoup plus lents et moins visibles en matière de protection des enfants vulnérables et marginalisés – un objectif qui ne figure pas explicitement dans les OMD. Violences, abus sexuels, mariages précoces, trafic, exploitation par la mendicité représentent autant d’enjeux à traiter, dans un contexte très particulier. Car l’Afrique se dirige en territoire inconnu avec la combinaison de sa forte croissance démographique, l’urbanisation galopante et la dégradation de l’environnement. Aucune autre société au monde n’a jamais eu à relever de front tous ces défis.

Quels ont été les principaux obstacles à l’atteinte des OMD ayant trait à la santé et l’éducation des enfants ?

L’obstacle principal est le nombre des priorités à traiter pour les pouvoirs publics qui se trouvent sous une pression grandissante, face à des populations de plus en plus exigeantes et des contraintes budgétaires aiguës. Définir les priorités et trouver les moyens pour la réussite dans tel ou tel secteur reste une tâche difficile.

Un consensus international s’est dégagé sur l’importance de la santé et de l’éducation. Néanmoins, l’obstacle pour maintenir l’élan de départ est celui des ressources. Même un pays stable comme le Sénégal dispose de ressources très limitées. Le budget national ne dépasse pas 400 dollars par an et par tête et le budget de la santé est de moins de 25 dollars. L’aide extérieure ne change pas fondamentalement les paramètres, puisqu’il s’agit d’une rallonge d’environ 20 % du budget.

Par ailleurs, les progrès enregistrés vers l’atteinte des OMD ne doivent pas occulter des problèmes structurels tels que la faible qualité et le côté inadapté des systèmes éducatifs. La forte augmentation de l’accès à l’éducation des enfants a souvent surchargé les systèmes avec comme résultat une baisse de qualité et un faible niveau des acquis scolaires. Il va falloir repenser les modèles et le contenu des programmes d’enseignement pour mieux tenir compte des besoins réels de la société. D’autant que dans le monde moderne, l’éducation ne doit pas être confondue avec la scolarisation classique, car l’éducation des enfants va bien au-delà des murs de l’école.

Dans la santé, la capacité des services est elle aussi mise à rude épreuve. Les pays africains sont confrontés à un double défi : lutter contre les pathologies liées à la pauvreté – mortalité maternelle et infantile, maladies transmissibles, malnutrition – mais aussi contre des maladies chroniques en pleine expansion – affections cardio-vasculaires, diabète, cancer – et qui demandent des traitements sophistiqués. Enfin, ces dernières années, un autre obstacle a été celui des conséquences des épidémies, notamment celle du virus Ebola et des conflits qui ont parfois anéanti les progrès obtenus sur plusieurs années.

 

Que pensez-vous des ODD ?

Il s’agit d’un agenda mondial très large et diversifié, qui a capté l’ensemble des priorités soulevées par les grandes concertations dans les enceintes internationales. Selon moi, la question clé est celle de leur mise en application. Face aux multiples crises et à la dictature du court terme, les dirigeants des pays nantis vont-ils mobiliser les moyens nécessaires ? Une autre question fondamentale pour les pays africains, face au manque de moyens, sera de savoir sur quels objectifs leurs efforts devront se concentrer. Prendre tout le paquet des ODD et en faire l’agenda national, c’est risquer dans beaucoup de cas de disperser les ressources sur trop de chantiers. Les pays sont encouragés à fixer leurs propres cibles, certes. Mais plus que jamais, les ODD posent la question de l’adéquation des moyens aux politiques poursuivies.

Comment favoriser cette adéquation ?

Par une redistribution radicale des ressources et une solidarité humaine renforcée, dans un nouvel ordre mondial. Par ailleurs, il faudrait éviter d’importer des modèles de développement « prêts-à-porter », cesser de faire des promesses impossibles à tenir et faire appel à l’énorme richesse en termes de créativité, de dynamisme, de travail, de solidarité et d’abnégation dont les populations africaines ont déjà fait preuve. Une richesse malheureusement peu captée par des projets et plans classiques. Un facteur déterminant porte sur la qualité du leadership national et les marges de manœuvres offertes par un système international en quête des résultats rapides, mais aussi allergique au risque.

 

Dans cet agenda global, quelles sont à votre avis les priorités absolues ?

Je pense que chaque pays doit définir ses priorités. Ceci dit, la santé et l’éducation des enfants devraient rester des priorités majeures dans bien des pays d’Afrique. Partout dans le monde, la réussite du développement et l’essor économique reposent sur la qualité du capital humain qui doit être bien formé, en bonne santé et bien nourri. Dans cette optique, certains acquis restent à consolider et élargir en matière de santé.

Rappelons que les taux de mortalité maternelle demeurent inacceptables : environ 60 % des décès maternels dans le monde surviennent en Afrique subsaharienne. Ces taux ont certes baissé, notamment au Cap-Vert, en Guinée équatoriale, en Érythrée et au Rwanda, quatre pays qui ont atteint l’OMD 5 qui visait une réduction de 75 % de la mortalité maternelle. Il n’empêche : la disparité entre l’Afrique et l’Europe en la matière est l’une des plus flagrantes du monde actuel.

La nutrition et l’encadrement du jeune enfant doivent dépasser les simples gestes sanitaires, pourtant hautement efficaces. Il faut investir sur les jeunes enfants, comme a voulu le faire l’ancien président Abdoulaye Wade avec la Case des tout-petits. Mais il faut se rappeler que ce n’est pas le modèle architectural qui compte, mais surtout l’attention donnée au jeune enfant.

 

Quelles sont vos recommandations pour faire avancer la cause de l’enfance ?

Il ne faut plus la reléguer à un objet de charité laissé aux soins des ONG, ni se contenter d’évoquer la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. Il faut considérer l’enfance comme une priorité économique et un impératif politique. Les actions pour les enfants doivent être perçues comme gagnantes-gagnantes par la classe politique, parce que ce sont eux qui produiront une société plus productive et plus équitable, et donc plus stable. La question de l’enfance relève bel et bien de la citoyenneté, car elle représente presque la moitié de la population africaine.

Cette nouvelle vision doit être accompagnée par une augmentation de l’aide publique pour l’enfance et une démarche programmatique qui repose davantage sur la recherche et l’évaluation. Au lieu d’importer les solutions toutes faites, chaque société doit construire ses propres modèles, en tenant compte de ses valeurs et de son potentiel – parfois latent –, et en appuyant les promoteurs d’initiatives positives.

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