Pour Parfait Onanga-Anyanga, les enjeux de gouvernance et la mise en place d’États de droit, portés par l’Objectif de développement durable (ODD) 16, sont un préalable à l’atteinte de l’ensemble des autres objectifs.

La gouvernance est au cœur de l'ODD 16
La gouvernance est au cœur de l'ODD 16

Fort d’une longue expérience au service des institutions internationales et de gouvernements, il analyse les conditions de mise en œuvre des Objectifs de développement durable, notamment dans les régions les plus instables comme la Corne de l’Afrique, et le rôle joué par la gouvernance dans l’atteinte des ODD.

 

Pourquoi l’ODD 16, Paix, justice et institutions efficaces, qui touche à la gouvernance, est-il central pour l’Agenda 2030 ?

La réponse est relativement simple, même si les solutions sont compliquées. Il ne peut y avoir de développement, et encore moins de développement durable, dans un contexte où règnent l’instabilité, la violence et le conflit, avec leur lot de souffrances pour les populations et leurs impacts extrêmement négatifs sur l’économie. Sans la réalisation des cibles fixées dans le cadre de l’ODD 16, notamment en matière de gouvernance, il sera vraiment difficile d’atteindre quelque progrès que ce soit dans quelque domaine que ce soit.

 

Comment accélérer la transition vers la mise en place de sociétés pacifiques, aux modes de gouvernance ouverts à toutes et à tous ?

Chaque fois qu’il y a une volonté claire et affichée de gouverner pour le plus grand nombre, de soumettre le projet politique comme l’action politique au contrôle citoyen par un effort de transparence, chaque fois qu’il y a eu un effort pour apporter aux communautés les services auxquels elles aspirent légitimement, il y a un meilleur rapport social, moins de tensions et plus de chances de s’engager dans la construction d’une nation pacifique et inclusive.

Il faut se féliciter de l’amélioration de nombreuses situations au cours des trente dernières années, et notamment de la réduction des conflits interétatiques. Toutefois, il reste énormément à faire. Il faut continuer avec plus d’acharnement encore, tout faire pour atteindre cet objectif 16.

 

Les libertés fondamentales ne sont pas mentionnées explicitement dans le texte final des ODD. Qu’en pensez-vous ?

Lorsqu’on met l’accent sur la nécessité d’avoir des institutions participatives, transparentes et dans lesquelles il y aurait une reddition des comptes par les responsables, et ce, à tous les niveaux, on vise bien l’établissement d’un État de droit.

L’absence de mention des libertés fondamentales n’est pas une omission mais le résultat d’âpres négociations entre les États membres. Il y a parfois des ambiguïtés constructives. Le compromis ne reflète pas un parfait consensus et il faut lire entre les lignes. Il est important ici de prendre les 17 ODD dans leur ensemble qui forme un tout cohérent. Je crois que s’il y avait une volonté de les mettre en œuvre, et, surtout, que si les communautés se les appropriaient, ils permettraient de répondre à tous les aspects de la vie des populations.

 

 

L’urgence et la complexité de l’Agenda 2030 sont-elles compatibles avec l’exigence d’inclusion sociale et de gouvernance transparente inscrite dans les ODD ?

Les communautés sont intelligentes, résilientes, capables. Lorsqu’on leur donne des chances de s’épanouir grâce à l’éducation, une santé de qualité, un logement décent, des droits citoyens, des possibilités de formation, c’est toute la communauté nationale qui en bénéficie. C’est un vrai investissement, qui vaut pour toutes les sociétés du monde. Aujourd’hui, même dans ce qu’on appelle les vieilles démocraties, il y a une aspiration extrêmement forte des populations à ne plus être sujets mais actrices. Malheureusement, dans certains pays, c’est encore une chimère.

Parfois, les contraintes sont trop lourdes. Lorsque les ressources sont extrêmement limitées et les besoins énormes, la gestion des priorités qui sont toutes plus pressantes les unes que les autres se négocie quasiment jour après jour. Chaque choix est douloureux et peut impacter d’autres priorités. Pour de nombreuses nations, répondre à toutes ces exigences est au-delà de leurs capacités.

Voilà pourquoi l’Agenda 2030 doit marquer la victoire du multilatéralisme sur le repli sur soi. La solidarité internationale, perçue sous cet angle, est loin d’être un acte de charité. S’ils ne sont pas pris de façon globale et collective, les défis transfrontaliers vont continuer de maintenir le monde dans l’instabilité.

 

La raréfaction des ressources et le réchauffement climatique sont-ils des facteurs de déstabilisation géopolitique et des modes de gouvernance ?

Incontestablement. Dans la Corne de l’Afrique, on observe des tensions transfrontalières entre le Kenya et la Somalie, entre l’Éthiopie et le Kenya, et même parfois au sein des États nations eux-mêmes. En Centrafrique dont l’État central est faible, ce sont les groupes armés qui s’emparent des ressources naturelles facilement exploitables et jettent les populations sur les chemins de l’errance.

La majorité des conflits naît des problèmes de gouvernance. Et dans environ 10 % des cas de la raréfaction des ressources naturelles et de la compétition. Si aucune réponse urgente ne permet d’endiguer la dégradation des ressources naturelles, il est clair que nous continuerons à faire face à ces tensions.

La solidarité régionale et internationale est absolument indispensable si on veut se donner une chance de mettre fin à ces tendances extrêmement négatives.

 

 

Comment sont assurés le suivi et l’évaluation des ODD ? Existe-t-il des indicateurs de gouvernance ?

Aujourd’hui, c’est principalement en Afrique que tous les ODD liés à la lutte contre la faim, à la santé, à l’éducation, et au changement climatique se posent avec le plus de nécessité. Rappelons-nous que ces pays ont été projetés dans le concert des nations il y a à peine une soixantaine d’années, et que beaucoup ont encore du mal à se défaire d’un passé qui n’a pas permis les transitions les plus réussies.

Il y a de très bons indicateurs de gouvernance, des outils clairs pour évaluer les transformations : le nombre de gens considérés comme très pauvres, le nombre d’enfants qui mangent à leur faim, le taux de paludisme, l’accès à la santé… Les mesures sont faites sur la base de rapports soumis par les pays eux-mêmes. Mais avoir un plan ne signifie pas avoir les moyens de le réaliser, et les ressources humaines manquent malheureusement dans de nombreux pays. Cela rend difficile la rédaction de rapports de suivi de l’Agenda 2030. Les Nations unies appuient les pays qui font face aux plus grandes difficultés, via le département des affaires économiques et sociales et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Mais un fort besoin de gouvernance et d’expertise pour veiller à la bonne mise en œuvre des ODD se fait sentir.

 

Il n’y a pas de mode d’emploi qui accompagne les ODD. Quelle est selon vous la clé de leur mise en œuvre ?

Les gouvernants ont l’immense responsabilité de prendre à bras-le-corps ces défis colossaux et d’y associer de la façon la plus transparente possible l’ensemble de la société. On ne peut pas réaliser tous ces objectifs dans un système de gouvernance absolument centralisé : les communautés doivent être autonomisées, avoir accès à de réelles ressources et à des responsabilités reconnues.

Ensuite, il faut une réponse commune, fruit du multilatéralisme et de la mutualisation des moyens. Plus personne ne peut vivre en vase clos. Aujourd’hui, plus que jamais, le monde n’a d’autre choix que de se serrer les coudes.

Les projections m’effraient. La prise de conscience, ou en tout cas, la réponse actuelle, n’est pas à la hauteur des dangers auxquels nous faisons face. Elle est en-deçà des besoins dans tous les domaines. Dix ans, c’est très peu quand on mesure l’immensité des défis. Et ne rien faire, c’est s’attendre à ce que la situation empire encore. Un travail de longue haleine nous attend.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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